
1. Maurice Chabas (1862-1947)
Contemplation, s.d.
Huile sur toile - 81 x 65,5 cm
Paris, Petit Palais, Musée des Beaux-Arts
de la Ville de Paris
Photo : La Parisienne de photographie
Cette première exposition monographique de l’œuvre de Maurice Chabas depuis la rétrospective du Musée Galliera en 1951 résulte des travaux de Myriam de Palma qui a consacré une thèse de doctorat à l’artiste à l’Université de Paris IV. Si des œuvres de celui-ci avaient, épisodiquement, figuré à des expositions sur le mouvement symboliste, il a fallu attendre ces recherches nouvelles pour réentendre parler de ce peintre atypique de façon plus scientifique. Une communication à la Société de l’Histoire de l’Art français en 2004 puis un bel article dans le catalogue de l’exposition conçue par le professeur Arnauld Pierre Cosmos, En busca de los orígenes, de Kupka à Kubrick en 2008 (Museo Oscar Dominguez, Santa Cruz de Tenerife), avaient certes mis l’amateur de peinture symboliste en appétit et la présentation de Pont-Aven, qui sera reprise par le Musée de Bourgoin-Jallieu, vient à point pour redécouvrir un Maurice Chabas trop oublié. On ne saurait donc trop remercier Myriam de Palma pour les dix courageuses années de recherche et les qualités de conviction qui ont permis d’aboutir à la réunion d’un ensemble représentatif de son œuvre, affaire plus compliquée qu’on ne pourrait le penser.
En effet, s’il est bien oublié aujourd’hui, Maurice Chabas fut une personnalité très présente depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à son isolement voulu dans une sorte de retraite contemplative quelques années avant sa mort survenue en 1947. Non seulement, il fut un peintre prolixe (et disons le parfois trop prolixe, nous y reviendrons) mais il occupa d’innombrables positions dans le monde institutionnel de l’art et de l’action sociale et humaniste en général (Salons, Sociétés d’artistes, commissions, philanthropie etc.) et compta beaucoup parmi les cercles artistiques et mondains de son temps. On imagine souvent mal aujourd’hui la place qu’il tenait dans les milieux les plus avancés et reconnus. La photographie, retrouvée par Myriam de Palma, et qui, due au reporter du National Geographic, montre le peintre en compagnie de l’astronome Camille Flammarion, de Loïe Fuller, de Jean-Françis Auburtin, de Rodin et de Rose Beuret est un exemple parmi beaucoup d’autres de sa présence très forte dans son époque. Certes, nous parlons de peinture, et l’exposition de Pont-Aven réunit une soixantaine d’œuvres de l’artiste mais il est difficile de comprendre et d’appréhender son travail sans saisir sa personnalité et avoir un aperçu de son action « sociale » et de ses convictions. Au premier abord, en effet, on peut se demander quelle est la cohérence d’une œuvre qui compte des peintures élégiaques dans l’esprit de Puvis de Chavannes, mais pas toujours inspirées, certaines peintures plutôt académiques, des décors monumentaux eux-mêmes de factures variées, des paysages aux techniques multiples (post-impressionniste, nabi, fauve, synthétique, matiériste, graphique etc.) et des œuvres, elles, plus singulières, ces fameuses visions spiritualistes cosmiques : les envols d’âmes. La chose se complique encore lorsqu’on constate que le peintre, qui ne datait pas ses tableaux, pratiquait toutes ces esthétiques simultanément et à toutes les époques de sa vie… Une chose est certaine, Chabas avait de grandes facilités et il n’exerçait peut-être pas suffisamment de censure sur sa production, une production si abondante que le catalogue raisonné de son œuvre, déjà considérable au moment de la soutenance de la thèse de Myriam de Palma, s’augmente quasiment chaque mois de plusieurs numéros. D’une certaine manière, on peut dire que Chabas peignait comme il respirait, ce dont on ne saurait certes pas lui faire grief, mais ce manque de rigueur avec sa propre production nuit aujourd’hui un peu à sa reconnaissance, ce qui est fort dommage car l’œuvre est passionnante ; il faut réellement effectuer un choix drastique dans ce corpus pour en saisir la quintessence
Plus profondément, cette attitude finalement assez particulière du peintre vis à vis des questions techniques et esthétiques trouve une explication dans ses préoccupations profondes. Maurice Chabas était un humaniste et un spiritualiste avant tout et la peinture devait, à ses yeux, refléter la vie de l’âme, élever l’esprit, manifester l’expression d’une beauté située très au-delà des contingences matérielles et même sauver le monde. Chabas s’est d’ailleurs amplement exprimé à ce sujet, ce que révèle le catalogue de l’exposition en livrant maintes sources inédites. A cause même de cette position, issue des liens du peintre avec le mouvement symboliste et avec les milieux spiritualistes et ésotériques (dans une sorte d’appétit sans bornes, il fréquenta aussi bien les théologiens les plus éminents que les théosophes, la Rose+Croix de Joséphin Péladan, la Société métapsychique, des yogis qui lévitaient dans son atelier, des spirites qui lui firent voir des ectoplasmes et d’autres cénacles du même ordre dont on sait qu’ils fleurissaient dans cette période de questionnement métaphysique), Chabas refusait de s’inféoder à une esthétique et ne considérait pas les questions de chapelles esthétiques comme représentant le moindre intérêt. Ce catalogue très nourri révèle les convictions du peintre, son admiration pour le ciel, la beauté des paysages comme expression divine, le sentiment d’une vie autonome des œuvres créées, l’appétit de représenter l’esprit et, in fine, sa certitude quant à la survie de l’âme. Avec une telle hauteur de « vue », comment s’arrêter à des questions de touches et de lignes, de partis pris picturaux, de style ? L’art était pour Chabas un moyen d’atteindre à un autre monde et non une fin en soi. Là est la clé de l’œuvre d’un artiste dont, en effet, l’exposition des tableaux ne peut être réellement comprise sans elle. Ainsi, l’appartenance de Maurice Chabas au Symbolisme ne fait-elle aucun doute, mais il en relève finalement moins par ses visions antiquisantes du début, séduisantes parfois, souvent aussi assez faibles, que par la pénétration psychologique de certains paysages et surtout par les œuvres purement spiritualistes.

2. Maurice Chabas (1862-1947)
Paysage
Huile sur toile - 55,5 x 46,5 cm
Quimper, Musée des Beaux-Arts
Photo : Quimper, Musée des Beaux-Arts

3. Maurice Chabas (1862-1947)
Baigneuse au crépuscule ou La Pleine lune, vers 1895
Huile sur toile - 38,5 x 47 cm
Paris, collection particulière
Photo : J.-O. Rousseau
L’exposition de Pont-Aven présente une sélection assez serrée mais certains paysages moins convaincants - sur ce plan, l’œuvre est contrasté - sont tout de même passés à travers les mailles du filet ! Certaines visions trop chromatiques, des compositions un peu rapides surprennent sans toujours plaire, même si quelques tableaux très célèbres à l’époque ne pouvaient pas ne pas être présentés, abondamment cités par la critique, imposants par leur monumentalité, acquis par l’Etat ou ornant de prestigieuses administrations et ainsi révélateurs d’un des aspects de la carrière de l’artiste. A côté de cela, comment ne pas admirer d’autres paysages, ses vues du Belon ou de l’Aven au crépuscule ou telles visions d’un estuaire embrumé que contemplent de petits personnages fantomatiques. Par moment, le peintre abandonne sa palette hyper-chromatique, sa touche mouvementée et trouve des harmonies de gris, de bruns, de vert d’une subtilité remarquable qu’une matière fluide et une composition inattendue renforcent : la Contemplation conservée au Petit Palais à Paris (ill. 1) ou le Paysage acquis en 1972 par le Musée de Quimper (ill. 2) en attestent. Parmi ces œuvres grandement réussies, la technique est pourtant aussi multiforme : la Pleine lune (ill.3), avec son contraste de bleu et de noir, et au geste rapide, est si différente de facture des deux belles huiles du Musée de Poznan, plus synthétiques (reproduites mais finalement absentes de l’exposition pour de regrettables questions matérielles) qu’on se demande si elles sont dues au même artiste. D’autres paysages, eux, frappent par une sorte d’étrangeté un peu figée. Les voiliers y semblent spectraux et les rochers incongrus tandis que la silhouette d’un oiseau improbable possède quelque chose d’inquiétant (ill. 4). L’alignement de toiles à ce point réussies et d’autres moins frappantes mais si diverses désarçonne un peu mais finit, curieusement, par suggérer une pratique de la peinture dont la liberté et une sorte de gourmandise de peindre ne laissent pas indifférent.

4. Maurice Chabas (1862-1947)
Voiliers sur le Belon, s.d.
Huile sur toile - 54 x 72 cm
Collection particulière
Photo : J.-O. Rousseau

5. Maurice Chabas (1862-1947)
Vision, s.d.
Fusain et rehauts de craie blanche sur papie - 42 x 56 cm
Collection particulière
Photo : J.-O. Rousseau
Les œuvres spécifiquement spiritualistes forment évidemment la partie la plus remarquable du travail de Chabas. On sait que le peintre explorait les ressorts secrets de l’univers et de « l’âme » et qu’il croyait fermement en la vie de l’au-delà. Dès le premier Salon de la Rose+Croix, en 1892, il exposait une Erraticité, hélas perdue et jamais reproduite intégralement, mais dont les descriptions des critiques permettent de deviner le thème général : une sorte de chevauchée éperdue des âmes vers les sphères cosmiques. On y reconnait les visions astrales qui l’occuperont jusqu’à sa mort. Car si le peintre recevait dans son atelier des mystiques hindous, des prélats de premier rang comme Mgr Baudrillart, mais aussi Léon Bloy, Lucien Lévy-Bruhl, René Guénon, Maurice Maeterlinck ou Edouard Schuré, l’auteur des Grands initiés, s’il était en termes amicaux avec la reine Elisabeth de Belgique, il fréquentait aussi Paul Richet, prix Nobel de médecine et surtout Camille Flammarion, le plus illustre des astronomes. Ce sont les conversations avec ce dernier, à l’observatoire de Juvisy-sur-Orge et leur contemplation conjointe des étoiles qui inspirèrent le peintre, soucieux de bâtir ses visions sur des bases scientifiques : en alliant la vision de ces mondes inconnus et merveilleux à sa conception très personnelle du christianisme, il élabora un système de représentation qui tente de formaliser le destin des âmes ; ces œuvres étaient ensuite projetées lors de conférences avec des photos stellaires et des commentaires du peintre. Parmi ces travaux, on compte plusieurs étapes : des dessins mouvementés et souvent monochromes dans lesquels des visages ou des corps contemplent des spectacles irréels comme avec la Vision (ill. 5) ou aspirent à une espèce de tourbillon salvateur (et parfois non sans une sorte d’extase joyeuse), puis des envols collectifs d’âmes flottant dans l’éther vers des sphères lointaines (ill. 6). Ces œuvres sont la meilleure part de la production du peintre, ses créations les plus originales et les plus inspirées. Allant plus loin dans cette vision, Chabas, au fil des années, se mit à peindre des impressions cosmiques et des formes étranges quasiment abstraites, aux couleurs vives, parfois fulgurantes, parfois inquiétantes : L’Eclipse ou les neuf sphères (ill. 7), La Spirale d’or (ill. 8). Ces œuvres sont plutôt à dater des années 1920-1930. Bientôt, un sentiment apocalyptique se mêle à l’espoir de survie.

6. Maurice Chabas (1862-1947)
Transmigration, vers 1900
Huile sur toile - 54 x 73 cm
Paris, collection particulière
Photo : D.R.

7. Maurice Chabas (1862-1947)
L’Eclipse ou Les Neuf sphères, s.d.
Huile sur toile - 22 x 27 cm
Paris, collection particulière
Photo : X. Grandsart
La fin de sa vie fut en effet assombrie par la guerre et une sorte de désespérance dans l’humanité le gagna : les œuvres cosmiques en portent alors quelque peu la trace, une sorte d’accélération du mouvement qui allie fascination et sentiment de menace, mais l’artiste y persiste dans son syncrétisme et mêle une énigmatique figure divine au spectacle d’un univers cosmique comme dans Espace et matière (ill. 9). Le mur qui présente un ensemble de ces œuvres, dont celles conservées par le Fonds municipal d’Art contemporain de la Ville de Paris, est d’une grande beauté. La dynamique des formes, la qualité des couleurs révèlent une véritable adéquation entre le contenu philosophique et la forme, ce qui manquait parfois dans les œuvres précédentes. On regrette de ne pas posséder un plus grand nombre de peintures de cette série, encore à découvrir, et elles mériteraient d’être plus souvent exposées, y compris dans des musées d’art moderne et contemporain où elle ne souffriraient certainement pas de leur voisinage (à Ténériffe, ces peintures voisinaient à juste titre avec Kupka). L’ultime tableau de Chabas, un hommage à Teilhard de Chardin (montré seulement à Bourgoin-Jallieu) laisse penser que le peintre, dans une vision un peu apocalyptique, espérait toutefois la naissance d’un nouvel humain dans un univers plus pur et plus juste.

8. Maurice Chabas (1862-1947)
La Spirale d’or, s.d.
Huile sur toile - 32 x 40 cm
Paris, Fonds municipal d’art contemporain
Photo : X. Grandsart

9. Maurice Chabas (1862-1947)
Espace et matière, s.d.
Huile sur toile - 151 x 120 cm
Collection particulière
Photo : J.-O. Rousseau
La lecture du catalogue de l’exposition, conçu comme un livre et entièrement dû à Myriam de Palma, permet de comprendre ce parcours singulier, d’expliquer ses excès, d’en retrancher les œuvres de circonstance ou les paysages qu’un appétit forcené de voir et d’aimer dictait à un peintre doué d’une énergie débordante. Il communique surtout une riche documentation sur l’artiste, ses amitiés, le contexte spiritualiste ; on apprend vraiment beaucoup de choses et, au-delà de Chabas lui-même, c’est tout un pan de l’histoire des idées, tout particulièrement avant et juste après la première Guerre mondiale qui est enrichi : c’est une mine pour les chercheurs. Plusieurs œuvres ou aspects de sa carrière qui ne sont pas abordés à Pont-Aven, mais seront partiellement présentés à Bourgoin-Jallieu, sont évoqués, dont les commandes monumentales, le décor de la Mairie du XIVe arrondissement de Paris, concours remporté très tôt par l’artiste et révolutionnaire par son sujet familier plutôt qu’allégorique, les salles des fêtes des mairies de Vincennes et de Neuilly, le Train bleu, gare de Lyon à Paris, et d’autres travaux dont celui de la gare de Lyon-Perrache, L’Art de la soie, malheureusement disparu mais pour lequel subsistent des projets et de très beaux dessins.
A travers l’accrochage serré du Musée de Pont-Aven, grâce à la perspective de certains prêts pour la seconde étape de l’exposition et avec l’acquis du catalogue, première publication monographique consacrée au peintre, c’est bien tout l’univers de Chabas qui, tel un monde englouti, ressurgit. On doit remercier les deux institutions qui ont le courage de présenter un artiste un peu oublié, inclassable, visionnaire, d’une élévation de pensée incontestable et à l’œuvre souvent fascinante. Ses aspirations rejoignent d’ailleurs bien souvent celles de notre époque : dans les discours qui ont accompagné l’inauguration de cet événement, les représentantes du Musée, de la DRAC et Madame le Maire de Pont-Aven elle-même n’ont-elles pas précisé que la future orientation du musée rénové et agrandi de la ville sera fortement liée à la peinture « spirituelle » ? L’assistance nombreuse et l’accueil fait à l’exposition laissent penser que le « message » de Maurice Chabas n’était peut-être pas tout à fait utopique.
Myriam de Palma, Maurice Chabas (1862-1947), peintre et messager spirituel, Somogy, Musée de Pont-Aven, Musée de Bourgoin-Jallieu, Paris, 2009, 128 p., 25 €s, ISBN : 978-2-7572-0320-0
Ce catalogue pourra bientôt être acquis via le site.
Informations pratiques : Musée des Beaux-Arts, Place de l’Hôtel de ville, 29930 Pont-Aven. Tél : + 33 (0)2 98 06 14 43. Ouvert tous les jours de 10h à 12h30 et de 14h à 18h. Tarifs : 4,50 € (plein), 2,50 € (réduit).

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