On ne peut qu’inviter les amateurs d’art, de littérature, de poésie et de musique à se rendre sans faute à Vulaines-sur Seine, sur le quai de l’ancien Valvins où Stéphane Mallarmé séjourna et mourut. La charmante maison qui est aujourd’hui son musée éponyme organise une remarquable exposition à partir du thème de l’éventail, sujet qui, dans le contexte de la seconde moitié du XIXe siècle, excède de beaucoup l’élégance féminine ou une évocation de la pratique sociale. On le sait, cet accessoire de mode remis peu à peu au goût du jour au cours du siècle devint dans les milieux les plus raffinés et artistiques un support d’échanges artistiques et poétiques. L’association du vers ou de la prose avec la délicatesse de l’objet et le rôle de la femme dans les cénacles esthétiques aboutit à cette époque à des chefs d’œuvre d’invention et de créativité bien connus mais encore jamais réunis dans une manifestation. C’est chose faite et l’on doit saluer le Musée départemental Stéphane Mallarmé, son conservateur Hervé Joubeaux et son équipe qui, avec des moyens fort raisonnables, sont parvenus à réunir des pièces splendides et à constituer un ensemble qu’un catalogue scientifique nourri étudie pleinement.

1. Henri-Gabriel Ibels (1867-1936)
Scène de cirque, vers 1890,
Saint-Germain en Laye, Musée départemental
Maurice Denis
Photo : Musée départemental Maurice Denis
On sait qu’après l’apogée de l’éventail au XVIIIe siècle, son usage, sans doute trop lié à l’étiquette et aux fastes de la cour, connut un reflux sous la Révolution et l’Empire. La Restauration des Bourbons lui redonna un sens et, plus profondément, l’influence de deux exotismes le ramena sur le devant de la scène culturelle. La première salle de l’exposition rappelle combien l’hispanisme et le japonisme servirent en effet ce retour en grâce de l’éventail. De beaux exemples espagnols viennent l’illustrer ainsi que l’eau-forte Lola de Valence d’Edouard Manet, dont le poète possédait un exemplaire. Plusieurs éventails japonais, pliés ou « écran » ainsi que divers documents et des estampes d’Utamaro et de Kunisada illustrent le japonisme. On présente dans cette salle d’admirables éventails japonais de la collection de Mallarmé dont des photos d’époque attestent de la présence rue de Rome. Quelques autres, occidentaux mais marqués par le japonisme, complètent cette section : deux éventails à décor japonisant sur soie aquarellés par Henri Guérard, l’éventail de Méry Laurent, à décor japonais et celui ayant appartenu à Misia Natanson, avec le quatrain autographe du poète sur papier japonais.

2. Maurice Denis (1870-1943)
Eventail des fiançailles, 1891
Saint-Germain en Laye, Musée départemental
Maurice Denis
Photo : ADAGP

3. Paul Gauguin (1848-1903)
Paysage de la Martinique, 1887
Londres, The Fan Museum
Photo : The Fan Museum
La seconde salle évoque l’éventail comme œuvre d’art. Sa vogue incita en effet des artistes, y compris les plus importants, à les orner, à concevoir des projets de décor mais aussi à dessiner ou peindre en reprenant la forme de l’éventail déployé sans que toujours le but soit d’en tirer réellement un objet. Cette forme devient alors à la fois un support évocateur mais aussi un exercice de composition. On admirera le splendide Eventail au portant de théâtre de Degas (vers 1879) qui joue de la forme arquée pour faire dialoguer une scène de ballet polychrome et la rotonde des abonnés, quasiment monochrome, sorte d’évocation bipolaire du monde du spectacle, entre les feux de la rampe et le monde moins flatteur des coulisses. La composition, l’opposition des univers, la maestria de l’ensemble s’apparentent tout autant au chef d’œuvre plastique qu’à l’étude sociale. Degas fut un fanatique de l’éventail et tenta de convaincre les impressionnistes de s’y consacrer lors de la quatrième exposition de leur groupe. Il faut aller voir l’exposition ou acheter le catalogue ne serait-ce que pour ce petit chef-d’œuvre. Dans cette même salle, deux éventails de Berthe Morisot (de 1884), un éventail dû à Gabriel Ibels (ill. 1), et trois éventails à la gouache par Maurice Denis, dont celui, superbe, des Fiançailles (ill. 2) permettent de juger de l’importance du support dans l’esprit de ces artistes. Est-il besoin de dire que si cette section se complète par un magnifique éventail de Gauguin, le Paysage de la Martinique (1887), généreusement prêté par le Fan Muséum de Londres (ill.3), ce n’est pas par hasard. Nul ne méprisait ainsi ce support qui, au-delà de l’évocation élégante, brassait sans doute dans l’esprit des artistes maintes suggestions poétiques et subtiles. Impressionnistes autant que symbolistes goutèrent ainsi le charme de l’œuvre destinée à être associée à l’air, au mouvement gracieux, à l’imperceptible.

4. Stéphane Mallarmé,
Eventail de Mlle Mallarmé,
Vulaines-sur-Seine, Musée départemental
Stéphane Mallarmé
Photo : Yvan Bourhis

5. Eventail avec un poème autographe
de Jean Lorrain, 1895
Paris, Galerie Elstir
Photo : Thomas Hennocque
La dernière salle de l’exposition présente à la fois un ensemble documentaire consacré à l’éventail, comme accessoire social (avec divers ouvrages et périodiques dont ceux d’Octave Uzanne et la fameuse Dernière mode, journal, on le sait, presque entièrement rédigé par Mallarmé lui-même) et un grand nombre de pièces splendides, la plupart enrichies de poèmes de divers auteurs. A tout seigneur tout honneur, Stéphane Mallarmé, le maître des lieux, est richement représenté : avec les éventails de Madame Mallarmé, de Geneviève Mallarmé (ill. 4), du compositeur Augusta Holmès et d’Anna Rodenbach. Ces pièces, qui ne sont pas les plus précieuses par l’objet d’origine lui-même, le deviennent en recueillant le suc de la poésie mallarméenne, cet art de l’ellipse, si proche du haïku et dont le poète stylise la forme autographe avec un art achevé du raffinement graphique : le monogramme du maître, bien connu, semble lui-même ici un idéogramme aérien et mystérieux. On y ajoute trois éventails de Gabrielle Hérold, avec des autographes de Bernard Lazare, Henri de Régnier et André Fontainas, le superbe éventail au décor d’iris avec un poème de Jean Lorrain (ill. 5), un poème sur éventail de Charles Cros ou celui de Madame Jacques-Emile Blanche avec envoi de Jean Cocteau. Les vitrines recèlent encore bien d’autres richesses : un éventail de Clairin, un autre de Louise Abbema et encore une mention spéciale pour l’éventail d’Yvonne Lerolle (ill. 6) portant envoi et manuscrit musical autographe de Claude Debussy (un extrait de l’acte I de Pelléas et Mélisande). Parfois, les dames transformaient encore l’éventail en livre d’or ou en album amicorum volant : c’est le cas de la princesse Mathilde avec cet éventail de style japonais signé par quarante-neuf écrivains, artistes et compositeurs ou celui dit « des gens de lettres » de Madame Antonin Mercié, qui en possédait deux autres, un signé par les artistes et l’autre par les musiciens. Cette salle recèle aussi diverses œuvres évoquant le même univers : deux estampes, La Loge de Mary Cassatt, The Toilet de Whistler, un beau portrait à l’huile par Helleu mais aussi l’héliogravure de La Dame au pantinet à l’éventail de Félicien Rops.
Loin de l’anecdote ou de la marotte superficielle, la rencontre de ce « battement aux cieux » pour reprendre le sous-titre de l’exposition, dû à Mallarmé, avec artistes et poètes convainc le visiteur du bien fondé du propos qu’illustre un catalogue en tous points parfaits. De vraies notices, une étude consacrée à l’éventail dans la presse du XIXe siècle par Anne Ferrette, doctorante sur le sujet, et un texte bienvenu de Bertrand Marchal, spécialiste incontesté de Mallarmé, sur les fameux quatrains « éventails » du poète, ainsi qu’une belle iconographie et une bibliographie très utile constituent le contenu de ce petit volume doré sur tranches dont tout amateur ou spécialiste du XIXe siècle ne saurait se passer. On ne peut évidemment pas visiter cette exposition sans poursuivre par un parcours dans les salles permanentes du musée, contempler le beau bois de Paul Gauguin et humer la présence du grand poète dans les murs qu’il habita : son célèbre châle est encore posé sur son rocking chair.. Le ravissant jardin, le verger, la glycine et les roses, parfaitement entretenus, méritent aussi le détour : la maison est restée « dans son jus » et c’est suffisamment rare pour le signaler (ill. 7). On ne peut toutefois que regretter la surface assez réduite du lieu qui ne permet pas au conservateur de déployer davantage ses collections et d’organiser plus d’événements ou des expositions temporaires plus vastes, ce qui concourerait évidemment à la notoriété du musée. Ce haut lieu patrimonial français qu’est la maison de Stéphane Mallarmé, et dont le Conseil général de Seine-et-Marne ne peut que s’honorer d’être le dépositaire, mériterait en effet d’être mieux connu et davantage fréquenté.
Collectif, Rien qu’un battement aux cieux, l’éventail dans le monde de Stéphane Mallarmé, Lienart éditions, Musée départemental Stéphane Mallarmé, 2009, 120 pages, 20 €, textes et notices d’Hervé Joubeaux, Hélène Pillu-Oblin, Anne Ferrette, Bertrand Marchal, Michel Maignan. ISBN 978-2-35906-011-9.
Informations pratiques : Musée départemental Stéphane Mallarmé, Pont de Valvins, 4 quai Stéphane Mallarmé, Vulaines-sur-Seine. Tél : +33(0)1 64 23 73 27. Ouvert tous les jours sauf le mardi, de 10h à 12h30 et de 14h à 17h30. Tarif : 3 € (tarif plein), 2 € (tarif réduit).


