Le Louvre accepte de dédommager la fille du donateur de trois tableaux


1. Pieter Claesz (vers 1597-1660)
Nature morte aux instruments de musique, 1623
69 x 122 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : Musée du Louvre/A. Dequier - M. Bard

15/9/09 – Restitution – Paris, Musée du Louvre – Né à Vienne en 1890, Friedrich Unter était à la tête d’une importante entreprise textile. De confession juive, il fut emprisonné par la Gestapo en mars 1938 après l’Anschluß, et libéré contre l’abandon de la plus grande partie de son patrimoine au profit de l’Allemagne nazie, la perte de sa citoyenneté autrichienne et son départ du pays.
Réfugiés en France en juillet 1938, lui et sa famille s’installèrent à Aurillac où, avec son associé Otto Anninger, il voulut relancer son industrie grâce aux biens qui n’avaient pu être confisqués par les allemands. Parlant et écrivant le français couramment, il demanda immédiatement la nationalité française. Sans réponse à cette requête, il la réitéra en décembre 1938 et parallèlement proposa d’offrir au Louvre trois tableaux qui se trouvaient dans des caisses déposées dans les entrepôts des Douanes à Pantin, avec le mobilier qu’il avait été autorisé à emporter lors de son départ de Vienne. Il prit bien soin de préciser qu’il faisait ce don « en qualité de français ». Cet échange « nationalité française » contre trois tableaux lui avait été soufflé par des fonctionnaires français mais ne pouvait pas être formulé expressément1. La manière dont est rédigée l’offre ne fait cependant aucun doute sur la condition de la donation.

2. Jan II de Heem (1650 ?-après 1695)
Vanité avec bouquet de fleurs et pipe, 1685
69 x 58 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : Musée du Louvre/F. Raux

Si celle-ci fut acceptée à une vitesse record, dès le 4 avril 1939, la demande de naturalisation traîna plus longtemps pour être finalement refusée le 7 septembre 1939, sous prétexte qu’il fallait pour cela justifier de « trois années de résidence en France ». Friedrich Unter se trouvait alors aux Etats-Unis pour affaires et ne rentra pas en France. Il finit par prendre la nationalité américaine. Dès le 25 novembre 1939, il tenta de récupérer les tableaux donnés au Louvre ainsi que le reste de mobilier qui demeurait sous douane, finalement emporté par les Allemands. Il persista dans ses demandes de restitution jusqu’à sa mort en 1954.

Les trois œuvres sont les suivantes :

- Pieter Claesz, Nature morte aux instruments de musique (ill. 1).

- Jan II de Heem, Vanité avec bouquet de fleurs et pipe (ill. 2). Ce tableau figure au Louvre comme un don Otto Anninger. Bien qu’appartenant à Friedrich Unter, il fut offert sous le nom de son associé afin que celui-ci profite du même arrangement, sans davantage de succès.

- Francesco Trevisani, La Famille de Darius aux pieds d’Alexandre (ill. 3) qui n’était alors pas identifiée et entra au musée sous une attribution à l’école française du XVIIIe siècle.

3. Francesco Trevisani (1656-1746)
La famille de Darius aux pieds d’Alexandre, vers 1737
Huile sur toile - 73 x 98 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : Musée du Louvre/A. Dequier - M. Bard

Très récemment, la fille de Friedrich Unter a réclamé à nouveau au musée du Louvre et à la Direction des musées de France la restitution de ces œuvres, en laissant cependant ouverte la possibilité d’une transaction. Après examen du dossier, le ministère de la Culture a conclu que cette demande était légitime et a accepté d’indemniser la descendante du donateur2. Pour l’instant cependant, le montage financier reste flou3.

Même si l’on peut regretter que les musées, dont le budget est de plus en plus réduit, soient amenés à débourser de l’argent pour des objets qu’ils possèdent déjà, on ne peut qu’approuver ce choix. Sur le plan moral d’abord, car la décision du gouvernement en 1939 n’était pas très élégante. Pour l’intégrité des collections nationales ensuite : plutôt que de restituer les œuvres4 et de les voir immédiatement vendues aux enchères puis partir vers des musées étrangers, comme c’était le cas jusqu’à présent (voir le triste exemple des tableaux Gentili di Giuseppe5). En France, seul le Musée des Beaux-Arts de Strasbourg avait jusqu’alors racheté, plutôt que restitué, un tableau de Canaletto (voir brève du 11/10/05) qui lui était réclamé. A l’époque, cela s’était d’ailleurs fait contre l’avis de la Direction des Musées de France. Les mentalités semblent donc évoluer.

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Didier Rykner, mardi 15 septembre 2009


Notes

1. Ce point est le seul pour lequel il n’y a pas de preuve écrite, ce qui est d’ailleurs logique.

2. Les estimations de la DMF et du Louvre sont respectivement : 1 000 000 € pour le Claesz, 240 000 € pour le de Heem et 120 000 € pour le Trevisani. Cet argent sera utilisé pour créer une fondation à la mémoire des juifs autrichiens victimes du nazisme.

3. L’indemnisation ne peut être prise en charge par la Commission pour l’Indemnisation des Victimes de Spoliations (CIVS) car l’affaire est antérieure à leur compétence ; cette instance ne peut en effet s’occuper que des affaires ayant eu lieu après le 16 juin 1940, date à laquelle Pétain forme son gouvernement.

4. Le Louvre ne possède pas d’autres Pieter Claesz ni Jan II de Heem.

5. Cinq tableaux par Bernardo Strozzi, Moretto da Brescia, Giovanni Battista Tiepolo, Alessandro Magnasco et Rosalba Carriera avaient été rendus aux ayants droit.


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