L’Ambassade d’Italie à Paris. Hôtel de la Rochefoucauld Doudeauville


Auteurs : sous la direction de Erminia Gentile Ortona, Maria Teresa Caracciolo et Mario Tavella

Ah ! les ambassades… Prestige et fascination du mot. ? Les ambassades : tout un monde d’excellence et d’ostentation qui ne saurait évidemment rester étranger aux séductions de l’art. Faut-il s’étonner que tant de résidences ou de services diplomatiques, tout particulièrement à Paris, comme tant de ministères d’ailleurs, aient investi les meilleurs hôtels de l’ancienne aristocratie et de la fastueuse société d’autrefois ? – Hôtel de Charost pour la Grande-Bretagne, hôtel de Beauharnais pour l’Allemagne, hôtel de Talleyrand pour les Etats-Unis, hôtel d’Estrées pour la Russie, hôtel Chanac de Pompadour pour la Suisse, hôtel de Monaco pour la Pologne, hôtel de Matignon pour feu l’empire d’Autriche-Hongrie (de 1887 à 1914), etc. Voilà qui peut donner lieu à d’instructives et très intéressantes publications, assez logiquement encouragées par des considérations de faire-valoir diplomatique. C’est ainsi que l’Italie, par le biais des éditions Skira, orfèvre en la matière, vient de publier une exigeante monographie d’histoire et d’histoire de l’art - c’est très imbriqué - sur son ambassade de la rue de Varenne installée depuis 1937 au cœur d’un faubourg Saint-Germain de légende, dans l’ancien hôtel des très considérés et considérables La Rochefoucauld-Doudeauville (ill. 1). Un travail collectif de grande ampleur (une quinzaine d’auteurs sous la direction d’une femme d’ambassadeur et historienne d’art – on ne peut rêver mieux1 !) avec l’approche pluridisciplinaire en faveur aujourd’hui : contexte diplomatique rappelé par l’historien Sergio Romano2, histoire du lieu et évocation sociale – c’est la contribution d’Isabelle Dérens3 qui eût d’ailleurs gagné à être plus étoffée pour l’époque moderne -, étude du cadre architectural, examen du contenu de l’hôtel par appartenance nationale, avec une abondance italienne autant que française, et par domaines spécialisés : mobilier, boiseries, peintures, sculptures, autant de contributions et d’essais qui permettent de faire face à un riche et complexe passé.

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1. Hôtel de la Rochefoucauld-Doudeauville
Ambassade d’Italie à Paris
Photo : Patrizia Mussa

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2. Hôtel de la Rochefoucauld-Doudeauville
Ambassade d’Italie à Paris
Grand Salon
Photo : Patrizia Mussa

En premier lieu, celui d’une glorieuse architecture d’hôtel entre cour et jardin, très France XVIIIe siècle et typique du quartier (noble ouvrage de l’architecte Cartaud, de 1731-1732, savamment étudié par Jean-Marie Pérouse de Montclos4), sans que soit dissimulée, place au regard des historiens d’art, une intervention du XXe siècle un peu trop appuyée et comme puriste de Félix Brunau, architecte des Bâtiments civils5, agissant pour la France, en 1937-1939, juste après que l’hôtel ait été, pour affectation en faveur de l’Italie, acheté à la famille des ducs de La Rochefoucauld-Doudeauville établie dans ces lieux depuis 1841 (totale reconstruction des ailes sur cour pour adapter l’édifice à sa nouvelle fonction, construction d’une grande salle pour abriter un exceptionnel théâtre sicilien dont il sera question plus loin). Le décor intérieur n’est pas moins – et utilement – scruté par Pérouse de Montclos qui attribue ainsi, proposition inédite mais apparemment convaincante, les splendides boiseries rococo d’origine, blanches et or, du Grand Salon au rez-de-chaussée (ill. 2), au sculpteur François Roumier et datables des années 1730, l’un des morceaux de choix de l’hôtel, qui suffirait à sa célébrité. Mais comme l’histoire de ces hôtels parisiens fluctue en fonction de leurs occupants successifs, l’histoire de l’art et des styles se plaîit aussi, dans cette opportune monographie, à relever et à analyser (avec sympathie !) une brillante et typique culture éclectique du XIXe siècle (sachons-lui gré d’être créatrice) qui, tout à fois, sauvegarde, transplante, perfectionne, surenchérit. Soit les modifications et ajouts, de goût très légitimiste, opérés à l’instigation de Louis-François-Sosthène de La Rochefoucauld au milieu du XIXe siècle, sinon à coup sûr du fait de son fils Charles-Gabriel, duc de Bisaccia, locataire du premier étage de l’hôtel depuis 1859 et devenu l’unique propriétaire et utilisateur de tout l’édifice en 1876. On les doit à l’architecte Henri Parent (1819-1895), chéri des grandes familles de l’époque et travaillant de concert avec le probe Froelicher (Parent était son gendre)6. Furent alors rachetés (et complétés), pour être réutilisés – au premier étage – de façon inespérée, par la grâce d’un archéologisme encore plus fidéliste que l’original, de très élégants lambris des fastes années 1710-1720, arrachés en 1860 à la scandaleuse démolition du château de Bercy près de Paris (Froelicher les copia soigneusement à l’aquarelle avant la vente7). Parallèlement, l’architecte et son commanditaire se complurent à somptueusement pasticher dans tout un jeu de marbres rouges, bruns et mauves l’opulent et très fameux escalier de la Reine à Versailles8 (ill. 3). Il faut noter à cet endroit une sorte de naïve et symptomatique rivalité avec le très comparable escalier de l’hôtel de Matignon cité plus haut, ce voisin de l’hôtel de la Rochefoucault, escalier ordonné à peu près à la même époque, avec une égale emphase néo-versaillaise, par la volonté tout aussi monarchiste du duc de Galliera (en 1855)9.

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3. Hôtel de la Rochefoucauld-Doudeauville
Ambassade d’Italie à Paris
Escalier
Photo : Patrizia Mussa

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4. Nicolas Bertin (1667-1736)
Le Colin-maillard
Huile sur toile - 115 x 109 cm
Paris, Hôtel La Rochefoucaud-Doudeauville
Photo : Patrizia Mussa

Qui dit boiseries dit aussi peintures (dessus-de-porte essentiellement) et (inégales) réutilisations (c’est un cas fréquent, les toiles d’origine n’étant plus en place), soumises ici à l’expertise sans faille de Pierre Rosenberg10. Ce dernier a bien sûr distingué l’ivraie d’inoffensives copies plus ou moins anciennes (certaines remontent au XVIIIe siècle, la plupart au XIXe siècle seulement) d’après Boucher, bien repérées par la gravure, ou d’après Antoine Coypel, voire d’après Fragonard (?) pour des sujets mythologiques, d’après Rubens, Rigaud ou Louis-Michel van Loo pour des portraits royaux ou princiers, et le bon blé, l’excellente trouvaille (admirons au passage le coup d’œil efficace de l’attributionniste !) que constituent quatre Jeux d’enfants (ill. 4) redonnés à Nicolas Bertin (ont été même retrouvées les quittances de 1713 et de 1714 qui ont confirmé la toute récente réattribution) et provenant comme les splendides boiseries déjà citées de ce fameux château de Bercy dépecé et détruit en 1860-1861. Ces charmantes évocations de l’enfance attestent l’allant optimiste et libéré des tutelles italiennes que déploie la peinture française du début du XVIIIe siècle dans une phase de transition, à côté de Watteau et de Santerre. Le gain est appréciable pour l’histoire de l’art puisque ces toiles n’étaient connues jusqu’à présent que sous le nom approximatif de Louis de Boullogne le Jeune (voir le livre de Bruno Pons paru en 199511) et avaient échappé au spécialiste pourtant attentif et méritant de Bertin, Thierry Lefrançois, auteur de la monographie parue chez Arthena en 1981, mais c’est bien la preuve que l’histoire de l’art progresse et s’enrichit sans cesse …

Un mot doit être dit des tapisseries12, non pas tant pour leur qualité (ce sont des tissages de la fin du XVIIIe siècle d’après Jean-François de Troy comme il en existe beaucoup d’autres, une quarantaine selon Fenaille !) que pour leur typique réemploi éclectique – une fois de plus ! – qui conduit Parent à mettre ici des compositions du meilleur baroque Louis XV dans un escalier tout à fait Louis XIV, ce qui amène aussi à poser la question de ce genre d’usage, eu égard à la survie à long terme de ces fragiles tableaux de laine (comment exposer indéfiniment de telles tapisseries et que penser de la belle insouciance des châtelains d’autrefois et plus encore de leurs modernes héritiers qui, soit dit en passant, devraient être tout de même plus avertis ?). La présente publication qui a le mérite de les signaler à nouveau (et reproduire en couleurs), pourra-t-elle inciter à leur réelle préservation !

La grande révélation artistique de l’ambassade de la rue de Varenne est pourtant et surtout, comme de juste, italienne. Il s’agit de son réameublement intégralement opéré en 1937-1939 par les soins de l’Etat italien, exactement par la conjonction des efforts d’un talentueux ambassadeur, Vittorio Cerruti (en poste à Paris de 1935 à la fin de 1937) et d’un extraordinaire antiquaire vénitien d’origine munichoise, Adolfo Loewi13. L’hôtel Doudeauville, il est vrai, était quasiment vide lors de son achat par la France en 193714, et Rome s’attacha aussitôt à en réaménager et décorer l’intérieur, en bonne intelligence avec l’architecte Félix Brunau déjà nommé15, dans un sens hautement national voire nationaliste sans acception péjorative…, tout à la gloire du génie (et de l’art) italien suivant les idées communément reçues dans l’Europe de l’entre-deux-guerres. Il en résulta une étonnante suite, proprement insolite à Paris, de « period rooms » parfaitement cohérentes et caractérisées, où fit merveille l’ingéniosité d’antiquaire décorateur et de grand connaisseur qui était le propre de Loewi – même un Jacques Garcia d’aujourd’hui ne saurait rivaliser avec lui ! –, non sans s’appuyer sur le faire-savoir, encore très vivant et authentique, d’artisans vénitiens bien sûr ou français – ceux par exemple de la réputée maison Alavoine, de Paris16. En somme, un libre et alerte exercice du pastiche et de la réutilisation « dans le goût des années 1930 [qui] ne se laissait nullement enfermer dans la rigueur philologique qui caractérise notre époque », juge très bien Mme Ortona17, laquelle nous retrace ici une véritable aventure esthétique à l’aide de récentes et inespérées trouvailles d’archives (l’ambassadrice, en opiniâtre et chanceuse historienne d’art, a pu retrouver en 2008 la fille de Loewi, toujours vivante aux Etats-Unis, laquelle, toute jeune, avait travaillé auprès de son père à la décoration de l’ambassade, et exploiter son témoignage direct ainsi que le journal de l’épouse de l’antiquaire et la correspondance de Loewi avec Cerruti et divers intervenants).

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5. Hôtel de la Rochefoucauld-Doudeauville
Ambassade d’Italie à Paris
Salle à manger
Photo : Patrizia Mussa

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6. Gian Antonio Guardi (1698/1699-1760)
Amours portant le char de Jésus
Huile sur toile - 180 x 127 cm
Paris, Hôtel La Rochefoucaud-Doudeauville
Photo : Patrizia Mussa

Que ce soit la réinstallation en plus ample d’un délicieux petit théâtre sicilien venu de Palerme18 (au début des années 1900 et se retrouvant on ne sait quand ni comment à l’hôtel Doudeauville, mais dès avant 1937 en tout cas), à présent l’une des fiertés de l’ambassade, ou bien le frémissant décor de la salle à manger19 où de sveltes stucatures réinventées (ill. 5) mettent en valeur une suite quasi-tiepolesque de toiles marouflées (murs et plafonds) de Gian Antonio Guardi (ill. 6), le frère longtemps méconnu mais non moins doué du plus célèbre Francesco (le védutiste), sur le thème de la Toilette de Vénus (vers 1750-1760) – un trésor pour la France ! ?, précieux ensemble en place dans un palais de Venise jusqu’en 1920 environ et publié en 1922 (il provenait juste du stock de Loewi, et son exportation d’Italie ne pouvait faire problème… puisqu’il restait en quelque sorte en territoire italien !), - que ce soit l’habile réinsertion dans le décor de la bibliothèque de toute une série de petits lambris décorés de paysages peints vers 1760 par Cignaroli20, ou encore la très virtuose et fascinante « salle chinoise »21 imaginée par ce fertile Loewi dans l’esprit des riches demeures turinoises du XVIIIe siècle (on ne sait si tout y est, ou partiellement, imité par Loewi, sans doute les deux, mais la réalisation est incroyable de conviction et de dépaysement, peintures à la détrempe sur papier encollé sur toile qui transportent ou transposent le rêve oriental jusqu’à l’illusion), il s’agissait pour Loewi, selon les propos mêmes de sa fille, de « montrer que les décors et l’ameublement italiens étaient aussi beaux que leurs équivalents français22. On admettra sans peine que le pari a été magnifiquement tenu. Se dévoile ainsi l’un des plus passionnants et exemplaires chapitres de l’histoire du goût et d’un nouvel et éternel éclectisme, démonstration restée inédite jusqu’à ce jour, à peine soupçonnée et pour cause des rares visiteurs de l’ambassade, mais le livre désormais en témoigne. Ajoutons que Loewi, en connaisseur à la page, fit prendre quantité de photographies23 des travaux en cours, et ces documents ont pu, eux aussi, être retrouvés (plusieurs sont à bon escient utilisés dans cet ouvrage, décidément très bien constitué). Enfin, grâce à l’érudition italienne qui adore ce genre de recherches (l’histoire de l’art est comme consubstantielle à ce pays ou tout au moins à sa culture !), où il faut noter à côté de Mme Ortona l’imparable présence, tellement franco-italienne, de Maria Teresa Caracciolo, ainsi que celle de Mario Tavella, toutes les œuvres d’art – meubles, tableaux, sculptures, placées à dessein par l’Etat italien dans l’ambassade, ont été pour la circonstance étudiées et reproduites dans ce livre-inventaire, premier du genre. Les unes provenant de dépôts antérieurs effectués par divers musées de la péninsule, notamment à l’ambassade logée à l’hôtel voisin de Gallifet, de 1911 à 1937, les autres d’achats spécialement effectués par Cerutti et Loewi, notamment auprès de l’excellent antiquaire parisien Tedeschi, avec lequel le décorateur vénitien était en confiante relation d’affaires. Ce qui fait de cet hôtel-palais-musée, une vraie galerie italienne dont bénéficie ainsi la France, avec entre autres de spectaculaires natures mortes napolitaines de Casati ou de Baldassare de Caro, des architectures de Codazzi, des histoires antiquisantes de Pedrini ou de Böttner, de coruscants meubles vénitiens en bois sculpté et doré, des miroirs, des vases en pierre dure, de raffinées marquetteries piémontaises, des antiques venus du Musée national de Rome, des sculptures turinoises de Ladatte et jusqu’à, hommage très inspiré quant à l’histoire et à la politique, un inattendu et fougueux buste de Bonaparte à Arcole inspiré par Gros au sculpteur Giovanni Emanueli (1816-1904)24, avisé envoi d’un musée de Milan en 1937-1938. Mais, redisons-le, ce superbe déploiement artistique, qui aurait pu en prendre connaissance et désormais en profiter, s’il n’y avait la rassurante et durable publication (foin des éphémères expositions !), celle qui s’offre à tous et qui doit nécessairement accompagner toute histoire de l’art ?

Gentile Ortona Emilia, Caracciolo Maria Teresa , Tavella Mario, L’Ambassade d’Italie à Paris. Hôtel de La Rochefoucauld-Doudeauville, Skira, 2009, 240 p., 80 €. ISBN 8857201078.


Jacques Foucart, dimanche 6 septembre 2009


Notes

1L’ouvrage est publié sous la direction de Erminia Gentile Ortona, épouse de Ludovico Ortona, ambassadeur d’Italie à Paris de 2005 à 2009, ainsi que de Maria Teresa Caracciolo et de Mario Tavella. Il existe une édition française et une italienne. Nous nous référons bien sûr à l’édition française.

2Sergio Romano, « Deux pays et un palais », p. 15-27

3Isabelle Dérens, « Les occupants du n° 47 de la rue de Varenne / Evolutions et mutations », p. 69-79. Si cette contribution est fort bien illustrée et utilement documentée, notamment par des références d’archives (Archives nationales dont le Minutier central, Archives de Paris et de l’Assistance publique, mais nombre d’entre elles figurent déjà, notons-le, dans l’article de Françoise Magny, « Un hôtel de la rue de Varenne : l’hôtel de Boisgelin », dans Sites et monuments, juillet-septembre 1981, p. 10-20, non cité par Dérens), on peut regretter que l’auteur du texte de 2009 ne précise guère, cela eût rendu son exposé plus clair, les dates biographiques des successifs ducs de Doudeauville (et de Bisaccia), notamment celui que portraitura Gérôme (toile sur le marché d’art, repr. en couleurs p. 68 sans la moindre précision sur les prénoms et dates du modèle), sans doute Armand de La Rochefoucauld (1870-1963), 11ème duc de Bisaccia et 5 ème duc de Doudeauville (renseignement tiré de la généalogie des Doudeauville dans la base internet de Wikipédia – dont on doit espérer qu’elle est fiable …), le tableau qui ne semble pas daté et qui ne figure pas encore dans la monographie de Gérôme par Gerald Ackerman (Paris, ACR, 1986) pouvant se situer, au vu de la mode et de l’apparence jeune du modèle et compte tenu de l’évolution même de la production de Gérôme, dans les années 1880-1890. – On trouvera quelques indications sur la brillante vie mondaine des Doudeauville en leur hôtel de la rue de Varenne (fêtes de 1928 par exemple) dans un article utilement documenté (mais non cité ni apparemment exploité par Dérens) de Solange Doumic, L’Ambassade d’Italie, dans Jardin des arts n° 18, avril 1956, p. 356-366 (Mme Ortona, p. 141, en donne pourtant la référence, Françoise Magny également).

4Jean-Marie Pérouse de Montclos, « Maison Janvry, dite hôtel de Boisgelin ou hôtel de La Rochefoucauld-Doudeauville », p. 33-63.

5Cf. Pérouse de Montclos, p. 62 et note 12 p. 63 (référence au dossier relatif aux travaux de Félix Brunau, Médiathèque du Patrimoine), et Dérens, p. 78 et note 34, où cet auteur relève finement que l’hôtel avait fait l’objet d’un classement des Monuments historiques en 1926 pour certains éléments dont les façades, sans que cela empêche Brunau de reconstruire complètement les ailes de l’édifice ; voir enfin Erminia Gentile Ortona, « Introduction aux salles italiennes / Une rencontre », p. 119, 121 et note 5 p. 123 où est indiqué plus précisément que ne le fait Pérouse de Montclos un compte-rendu des travaux de Brunau conservé à la Médiathèque du Patrimoine sous le titre explicite (noter l’utile précision des dates) : « La Restauration de l’hôtel de La Rochefoucauld-Doudeauville et l’Aménagement de la Nouvelle Ambassade d’Italie, 47 rue de Varenne, 15 mai 1937 – 15 janvier 1939 ». Pérouse de Montclos signale en outre quelques bons éléments « art déco » intégrés au décor de l’ambassade et jamais étudiés jusqu’à présent qui, selon lui, ont peut-être été acquis à cette occasion par l’architecte : garde-corps en ferronnerie de l’escalier des appartements privés, digne de Raymond Subes (et peut-être même de lui), et plafonds en verre moulé et gravé qui rappellent fortement la manière de Lalique, cf. p. 62 et repr. p. 60-61.

6Pérouse de Montclos juge en ces termes le travail de Parent : « Au total, le décor de l’hôtel de La Rochefoucauld est hétérogène, mais pas hétéroclite pour autant : Parent, peu soucieux d’authenticité, n’a recherché que l’unité de style. Ses manipulations que nous assimilerions volontiers à une sorte de vandalisme, s’inscrivent parfaitement dans la tradition de l’art des lambris, si difficile à interpréter de nos jours : on sait comment à Versailles même, dans les plus belles pièces du château, les plus grands maîtres ont « modernisé » des lambris Louis XIV en y ajoutant seulement quelques morceaux Louis XV. » (p. 59, 62). Voilà une fine et exemplaire analyse qui fait bien comprendre la pratique de l’éclectisme du XIXe siècle. – Sur Henri Parent dans l’agence duquel œuvrait aussi son frère Clément (1823-1884), cf. le résumé biographique donné par Pérouse de Montclos à la p. 54, ainsi qu’une bibliographie, note 9 p. 63, accompagnée d’une liste partielle des travaux des Parent en dehors de ceux effectués pour le duc de Bisaccia déjà mentionnés dans le texte. Toutefois, selon cet auteur (p. 54, 59), on manque de précisions sur les dates et l’ampleur des interventions des Parent à l’hôtel Doudeauville, mais, à son avis, elles semblent bien avoir débuté dès avant 1876, peut-être même vers 1859, date à laquelle la duchesse de La Rochefoucauld loue le premier étage (où se trouvent justement les boiseries transférées en 1860 du château de Berry) à son beau-fils Charles-Gabriel (devenu duc de Bisaccia en 1851). Rappelons ici que ce dernier, député de la Sarthe de 1871 à 1898, fut un royaliste passionné et l’un des chefs du parti légitimiste sous la IIIe République. Pierre Rosenberg (« Peinture française dans l’Hôtel de La Rochefoucauld-Doudeauville », p. 90) indique que les boiseries de Bercy, dites de la Salle des Jeux d’Enfants, ont été remontées en 1861-1863. Dérens (p. 78) donne quant à elle la date de 1868 pour l’intervention de Parent au prétexte que Bisaccia achète des terrains permettant l’extension de l’hôtel. Enfin, Arnauld Brejon (« L’Histoire d’Esther et l’Histoire de Jason », note 1 p. 115) signale que la tapisserie de Jason d’après Jean-François de Troy a été placée dans l’escalier d’honneur en 1860 (d’après Y. de Marseille, L’Italie au faubourg Saint-Honoré, Paris, 1975, p. 27-28). Toutes ces données n’auraient-elles pas mérité d’être regroupées et discutées ensemble ?

7Sur les aquarelles de Joseph-Antoine Froelicher (1821-1866), cf. Rosenberg, p. 90-92 (partie d’un lot de 62 dessins de cet architecte entrés au Louvre en 2005), repr. fig. 14 p. 91, et Pérouse de Montclos, p. 54, p. 59 et repr. fig. 10, p. 55, fig. 12-13 p. 57-58. – Le château de Bercy (sis entre Paris et Charenton, près de la Seine) fut démoli, rappelons-le, pour faire place à une gare de marchandises et à des entrepôts pour le commerce du vin.

8Sur l’utilisation de marbres très variés dans l’escalier d’honneur et la surenchère proprement éclectique dont elle témoigne, cf. l’éclairante analyse d’Alexandre Maral, p. 52

9Il semble que le décor de cet escalier ne soit peint qu’en faux marbre à la différence de celui de l’hôtel Doudeauville. Le duc de Galliera acheta l’hôtel de Matignon en 1852, lequel, royalement offert, c’est le cas de le dire, à l’Autriche-Hongrie en 1887, servit d’ambassade à l’Empire austro-hongrois jusqu’en 1914, date à laquelle il fut mis sous séquestre à cause de la Grande Guerre. En 1920, il est cédé à la France et devient le siège de la Présidence du Conseil en 1935 (hôtel du Premier Ministre depuis 1959).

10Pierre Rosenberg, p. 81-107. Au sujet des Allégories placées en dessus-de-porte, peintures à la Boucher et d’apparence médiocre (copies ou originaux fortement repeints) d’un salon du premier étage, Rosenberg (p. 104) avoue honnêtement ne pas avoir trouvé de solution quant à leur attribution (originaux de Boucher non connus, travaux de jeunesse de Fragonard ?) : l’histoire de l’art n’est certes pas une connaissance figée ! Cela est rarement reconnu…

11Cf. Bruno Pons, Grands décors français, 1650-1800, Dijon, 1995, p. 187, repr. p. 190-193.

12Cf. Brejon, p. 109- 115. A noter que la monographie de Christophe Leribault sur Jean-François de Troy (Arthéna, 2002), essentiellement axée sur les peintures et les dessins, traite sans trop de détails la question pourtant fondamentale des nombreux tissages des suites d’Esther et de Jason qui connurent un extrême succès, notamment à titre de cadeaux diplomatiques de la monarchie. L’exposé de Brejon reste lui-même assez vague sur l’origine et l’histoire même des tapisseries de l’ambassade. Ainsi ne renvoie-t-il pas aux documents de la cession de 1937 qui mentionne bien lesdites tapisseries (seules, Dérens, p. 78, et Ortona, p. 120, y font allusion). De fait, la coordination entre les auteurs laisse parfois à désirer, et le dossier de la médiathèque du Patrimoine contient peut-être d’utiles indications sur le sujet, ainsi, éventuellement, que les archives du Mobilier national. Sur quoi repose effectivement la date de 1860 pour l’installation de la tapisserie de Jason, alléguée à la suite du livre de Marseille cité plus haut ? Est-elle fiable, documentée ? Quant aux pièces sur Esther, Brejon s’en tient à Jean Vittet (catalogue de l’exposition Les fastes retrouvés du château de La Roche Guyon, Paris, 2001, p. 54) lequel reprend l’hypothèse – effectivement très plausible – formulée dans l’ouvrage fondamental de Maurice Fenaille (Etat général des tapisseries de la Manufacture des Gobelins […], Paris, t. IV, 1907, p. 37, 39 : tapisseries Doudeauville signalées en place en 1900). Elles se laisseraient identifier avec trois tapisseries prélevées en 1804 dans les magasins des Gobelins pour servir au décor de l’hôtel du Ministre de la Guerre à Paris. Mais Brejon ne s’interroge pas pour autant sur leur (insolite) arrivée chez les Doudeauville (et ne peut rien préciser non plus sur la pièce de Jason dont, par malchance, Fenaille ne dit mot). N’insistons pas sur l’aventureuse assertion de Françoise Magny (op. cit., 1981, p. 18), à savoir que ces tapisseries d’Esther « proviendraient du pillage du Palais d’été de Pékin en 1860. Retrouvées telles que Louis XV les avaient envoyées un siècle plus tôt, elles auraient été vendues par un officier à Sosthène de la Rochefoucauld », information (?) qui aurait quand même dû être citée et discutée (car manifestement discutable …). Pour en revenir au ministre de la Guerre, furent-elles, ces tapisseries apparemment très estimées, vendues ou emportées par quelque usager de l’hôtel dudit ministre, sous l’Empire déjà (soit les ministres Dejean de 1802 à 1810 puis Lacuée de Cessac) sinon sous la Première Restauration et les Cent Jours (4 ministres en 15 mois), ou sous la Seconde Restauration (9 ministres de 1815 à 1830), ou encore sous la Monarchie de Juillet (10 ministres jusqu’en 1848), la Deuxième République culminant dans l’instabilité ministérielle avec 10 titulaires du poste en 4 ans …) ? L’un des occupants du ministère aurait-il pu s’entendre avec Bigot de Préameneu, ministre des Cultes sous l’Empire et possesseur de l’hôtel Doudeauville de 1807 à 1825 (sa veuve lui succédant dans les lieux jusqu’en 1836), si tant est que ces tapisseries soient arrivées, ce qu’on ne sait, dans ledit hôtel avant les Doudeauville ou avec eux, à moins tout simplement qu’ils ne les aient achetées qu’après être entrés en possession de l’hôtel ? Y eut-il vente (indue) ou bien transfert (non moins illicite) ? Faut-il impliquer ici les deux grands hommes de la famille, Ambroise de La Rochefoucauld, duc de Doudeauville (1765-1841), ministre de la Maison du roi de 1824 à 1827, ou bien son fils le duc Louis-François-Sosthène (1785-1864), également très en cour sous Charles X (il fut en 1824 Directeur général des Beaux-Arts, théâtres royaux et manufactures et se révèle amateur d’art), celui-là même qui, par son deuxième mariage, entra en possession de l’hôtel en 1841 ? L’enquête reste à faire, ou du moins il faut essayer de voir si elle peut être tentée. Quoi qu’il en soit, il n’eût pas été inutile de rappeler que ces tapisseries sont devenues (ou plutôt redevenues !) propriété de la France en 1937, au même titre que l’hôtel Doudeauville et ses murs…, prêté en quelque sorte à l’Italie, en échange de l’usage du Palais Farnèse comme ambassade de France en Italie

13Cf. le récit très fouillé d’Ortona, p. 119-123, sans doute la partie la plus neuve et la plus enrichissante du livre avec chacun des essais concernant les salons décorés par Loewi. – Cerruti (1881-1961, le catalogue ne donne pas sa date de naissance), ambassadeur d’Italie en Allemagne (1932-1935) avant de venir en poste à Paris, avait noué d’amicales relations avec Loewi (1888-1979), lui-même consul honoraire d’Allemagne à Venise en 1932-1933 et fixé dans cette ville depuis 1911 (le catalogue le dit né vers 1888 mais n’indique pas la date de son décès). Loewi était particulièrement réputé pour sa compétence en tissus et tapis anciens ; de là, son efficacité dans le décor de la Salle chinoise de l’ambassade. Grand connaisseur de l’art italien, c’est lui qui vend le studiolo de Federico da Montefeltro au Metropolitan Museum de New York). Une de ses spécialités était la réalisation de period rooms (sa galerie de Rome en présentait en permanence une quinzaine complètement agencées) et il travailla ainsi pour décorer la maison des Patino à Paris ou celle de la princesse Colonna à Rome, dans les années mêmes où il œuvrait à l’ambassade de Paris. Dès 1933, il avait ouvert une succursale aux Etats-Unis où il se réfugia en 1939 pour des raisons raciales, mais il put terminer à temps la décoration de l’hôtel Doudeauville, tandis que Cerruti, pour des raisons politiques (tension diplomatique entre la France et l’Italie avec l’affaire d’Ethiopie et opposition personnelle du diplomate au pouvoir allemand) fut brusquement rappelé à Rome dès la fin de 1937 ; on lui laissa cependant achever, de concert avec Loewi, l’aménagement de l’ambassade.

14A cet égard, on eût aimé être un peu mieux renseigné sur les quelques œuvres d’art encore présentes en plus des tapisseries citées plus haut dans l’hôtel au moment de la cession de 1937 et devenues à ce titre propriété de la France. Quid par exemple des tapis d’Aubusson tissés à la demande du duc de Doudeauville (Ortona, p. 120) dont Brejon ne dit mot ? Nous croyons savoir qu’il en est question dans les archives du Mobilier national et qu’ils étaient en si mauvais état qu’il fut nécessaire il y a quelques années de les rayer de l’inventaire. Quid encore de deux toiles d’Hubert Robert, également mentionnées en 1937 (Dérens, p. 78 ; Ortona, p. 120) mais sur lesquelles ne s’attardent ni Rosenberg, dans son examen des peintures françaises de l’ambassade, ni Brejon, au titre du Mobilier national ? Elles furent pourtant vendues avec l’hôtel comme l’avaient été divers lustres et torchères, eux toujours en place et bien spécifiés comme propriété de la France (cf. Mario Tavella, « Les meubles et les objets », p. 222-223 avec 4 repr. Apparemment, l’érudition italienne est plus attentive … mais elle n’a pu ou n’a pas voulu tout prendre en charge !

15Cf. Ortona, notes 5 et 14 p. 123 (citation de la note de Brunau).

16A propos de la maison Alavoine, cf. Ortona, p. 121, note 16 p. 123, p. 147, note 9 p. 153, p. 165 et note 1 même page.

17Cf. Ortona, p. 120

18Cf. Ortona, « Foyer du théâtre », p. 143 et « Le théâtre sicilien », p. 147-153 (étude bien documentée, avec bibliographie et utilisation des archives de Loewi).

19Cf. Maria Teresa Caracciolo, « La salle à manger du premier étage : cinq toiles de Gian Antonio Guardi », p. 157-163, qui situe très bien cet apport vénitien dans un contexte culturel français favorable de longue date (familiarité du XVIIIe siècle français avec l’art de Venise, décors italiens importés à Paris). Ortona, p. 121 et note 12 p. 123, rappelle que le désir de prestige du gouvernement italien de l’époque était tel qu’avait même été envisagé dans le cas présent le transfert de fresques de Domenico Tiepolo appartenant à un palais de Vicence, ce qui avait tout de même suscité en Vénétie quelque émoi… Reconnaissons que les Guardi de Loewi firent avantageusement l’affaire, et leur adaptation dans un nouveau décor est un chef d’œuvre de pastiche, voir la convaincante reproduction en couleurs de la salle à manger, p. 156.

20Cf., du même auteur, « La bibliothèque », p. 125-133 (tableaux de Cignaroli acquis via Loewi chez Pietro Accorsi en 1938 ; leur exacte provenance turinoise - localisation avant 1937 - a été établie par Mme Ortona à l’occasion des recherches entreprises pour le livre).

21Cf. Ortona, « La Salle chinoise », p. 135-141. Dans son essai fort bien documenté, Mme Ortona note des équivalents italiens au décor en textile de l’ambassade, eux aussi du XVIIIe siècle (châteaux de Masino, de Govone, etc.), une réalité sans doute peu connue en France qui n’a certes pas l’exclusivité des décors à la mode de Chine (J.B. Huet, Pillement).

22La citation est donnée par Ortona, p. 121.

23Photos dues au Vénitien Giacomelli. Cf. Ortona, p. 121 et note 15 p. 123, repr. p. 121, 136, 143, 148, 149 (le peintre Pedrocco au travail dans le Théâtre sicilien).

24Cf. la notice d’Ermina Gentile Ortona et de Maria Teresa Carraciolo, p. 230-231 avec repr. A signaler aussi une remarquable cire de Medardo Rosso (1858-1926), Enfant malade, à l’ambassade par Mme Salem offerte en 1954, commentée par Bruno Mantura, p. 232-233 avec repr., ainsi que deux fort beau tableaux allusifs à l’Italie, de Georges Leroux (1877-1950), étudiés par nous-même (p. 188-189, repr. p. 190-191 et p. 193).




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