Parmi tant et tant d’expositions – cette inextinguible déferlante sur laquelle il faudra bien un jour s’interroger : dépenses, utilité, dangers immédiats pour les œuvres et à long terme pour la bonne survie du patrimoine –, distinguons au moins celles qui apportent un peu d’inédit et qui se légitiment sinon se justifient par une sérieuse publication, de quoi rentrer dans le vertueux espace d’un développement culturel durable : ô ce mot-clé ! Tel est le cas, nous semble-t-il, de l’exposition circulante – de 2008 à 2010 – organisée en l’honneur du sculpteur Carlo Sarrabezolles (Toulouse 1888 – Paris 1971) et clairement sous-titrée : « de l’esquisse au colossal ». Elle fait suite à une monographie du plus évident mérite qui, parue chez Somogy en 20021, pouvait déjà proposer par les efforts conjoints de Geneviève Appert-Sarrabezolles, fille de l’artiste, et de Claire Schmidt, auteur d’un travail universitaire sur le sujet (en 1986)2, le catalogue, largement illustré bien sûr3, de l’œuvre de ce grand et étonnant sculpteur du premier XXe siècle, l’« héroïque tailleur de pierre et de béton »4 célébré, à l’Université, par Bruno Foucart et par Paul-Louis Rinuy puis accueilli dans quelques lucides musées (Boulogne-Billancourt, Poitiers, Roubaix, Mont-de-Marsan, Chambéry) grâce à la générosité de la famille Sarrabezolles.

1. Carlo Sarrabezolles (1888-1971)
Monument à la mémoire des agents du
métropolitain morts pour la France, 1931
Granit noir - 400 x 860 cm
Paris, Station de métro Richelieu-Drouot
Photo : Didier Rykner.
Comment ne pas revenir sur la singularité de ce surprenant, paradoxal sculpteur, rival en un sens de Gaudi et des artistes khmers par le gigantisme (provocant ?) de ses reliefs, qui rêvait d’architecture – sculptures architecturées ou architectures sculptées ? -, au point de projeter (en 1932) la réalisation d’une Victoire ailée de cent mètres de haut5 ou celle d’un ahurissant Saint Christophe en 19266 dont le corps ferait église, avec ascenseur interne dans son bâton de pèlerin ? Mais, réalisateur assez heureux et convaincu, assez lucide et pragmatique ? Sarrabezolles sut mettre au point une imparable technique de sculpture par taille directe dans le bêton frais7, plus authentique en cela qu’un Bartholdi qui procède par délégation8 ? pour se voir triompher sans intermédiaire au beffroi de l’Hôtel de Ville de Lille (1929)9 ou dans les tours sculptées (ou sculptures-tours …) et façades des églises de Villemomble (1926)10, d’Elisabethville près de Mantes (1927-1928)11, d’Epinay-sur-Seine (1931, 1933)12, de Saint-Louis à Marseille (1935)13, d’Alfortville (1932) dont le colossal saint Pierre en forme de clocher-statue fut, soit dit en passant, tristement détruit en 1980 à cause des fissures qu’on ne voulut ou ne put réparer faute d’argent14. Sans oublier bien entendu la réussite proprement emblématique, offerte à la vision des usagers du métro (pas tous ou pas trop indifférents, on l’espère !), du si roide monument aux morts des agents de 14-18, à la station Richelieu-Drouot (ill. 1)15, où une inoubliable cariatide sépulcrale en granit noir de Belgique surgit en cri d’oubli et de mémoire sacrificielle sur fond de litanie des noms des « agents du chemin de fer métropolitain de Paris » disparus à la guerre16, gravés à l’arrière-plan dans la pierre.

2. Carlo Sarrabezolles (1888-1971)
La gloire de la Seine, 1931
Béton - 450 x 780 cm
Paris, Immeuble face au Pont-Neuf
Photo : D. R.

3. Carlo Sarrabezolles (1888- 1971)
Le Génie de la mer
Plâtre patiné bronze -
55 x 15 x 35 cm
Collection particulière
Photo : Editions Gourcuff Gradenigo
Et quelle n’est pas la récompense du simple passant, - savoir se promener à pied ! – qui découvre tout à coup le majestueux déploiement du relief de A la gloire de la Seine17 (ill. 2) lui aussi de 1931, qui pare, constitue plutôt le fronton entier d’un immeuble en face du Pont-Neuf ? ? Hantise architecturante poussée jusqu’à la radicalité des formes, jusqu’à la pure affirmation plastique, lesquelles sauvent de toute banalité l’habituel idiome post-classicisant et « art déco » de l’époque, quand tant d’autres sculpteurs, de Belmondo à Contesse, de Drivier à Saupique, sans parler d’Arno Breker… s’enlisent dans un traditionalisme répétitif, bien trop convenable18. En fait de nostalgie d’un certain purisme antique conjugué avec un robuste idéalisme médiéval mi-roman – mi-gothique, Sarrabezolles, poète d’intemporelles et sommitales figures allégoriques qui, trois par trois, à la façon des Grâces, ornent l’attique de l’ambassade de France à Belgrade (1931)19 ou le Palais de Chaillot (1937)20, Sarrabezolles, créateur d’un impérieux Génie de la mer (1935)21, éternel orphelin du paquebot Normandie, se hisse par son intransigeance à un niveau indépassable qui permet désormais les lectures sereines de l’histoire de l’art : revanche et réhabilitation (ill. 3) !
La présente exposition en est comme une salutaire et bienfaisante vérification en faisant connaître, en plus de nombreux plâtres (une soixantaine), près de 80 esquisses en plastiline22, ce matériau béni des sculpteurs depuis le XIXe siècle (sorte de pâte à modeler facile à pétrir mais se conservant mieux que la simple argile). Des œuvres en majorité inédites et toutes issues du fonds de l’atelier de Sarrabezolles (l’ouvrage de 2002 n’en signalait que quelques-unes, préférant plutôt reproduire, ce qui était logique, les sculptures et reliefs aboutis et indépendants), mais transportables dans une exposition itinérante, condition essentielle pour un sculpteur porté au colossal et au monumental23. De quoi se convaincre à nouveau, s’il était nécessaire, de l’intéressante et fondamentale rigueur de ce maître imagier et maître plasticien, aux éloquences implacables et comme définitives, ce que ne dément pas, bien au contraire, la présence de quelques bustes, domaine dans lequel Sarrabezolles n’a pas laissé d’exceller également, tout heureux de se livrer à des jeux puristes raffinés (impeccables bustes de Suzy Expert (1930 )24, Arkadia en marbre de Paros (même date)25, nobles figures d’Egalité ou de Fraternité, citées plus haut26.

4. Carlo Sarrabezolles (1888-1971)
La Gloire de la Seine, 1931
Plâtre - 54 x 70 x 7 cm
Collection particulière
Photo : Alain Leprince, Roubaix, La Piscine - Musée
d’Art et d’Industrie André Diligent

5. Carlo Sarrabezolles (1888-1971)
L’Ame de Toulouse
Plastiline - 22,5 x 7,2 x 6,3 cm
Collection particulière
Photo : Alain Leprince, Roubaix, La
Piscine - Musée
d’Art et d’Industrie
André Diligent
Ce n’est pas qu’il faille se méprendre sur la portée de ces ébauches, vouloir toujours privilégier en elles le plaisir du premier jet, le charme de l’inspiration préparatrice qui l’emporterait selon les habituels clichés d’une lecture par trop romantico-dix-neuvièmiste (songeons à Carpeaux !) sur la réalisation finale et figée, jugée moins libre, moins libérée, donc soi-disant moins belle, moins vraie et valable. Tous ces essais à la plastiline (elle n’exige par d’armatures) ou au plâtre, ramassés, concentrés, rageurs (violence du modelage) ne sont pas tant savoureux – mais ils le sont bien sûr ! – et à apprécier comme tels qu’édifiants et instructifs, traduisant sans fard ni complaisance les obsessions formelles de l’artiste, la charge d’énergie presque insoutenable, infuse au cœur de sa création, la décantation forcenée si logiquement attachée à cette quête et dont témoignent à merveille la triomphale maturation du Génie de la mer (ill. 3) entre horizontales et verticales, ou l’heureux agencement, toujours plus ascensionnel de A la gloire de la Seine (ill. 4) signalée supra. Voyons bien qu’il ne s’agit pas alors de maquettes au sens propre, au sens traditionnel du mot, maquettes qui prédéterminent une réalisation : Sarrabezolles, qui s’est voulu un tenant de « la sculpture sans maquette » (voir son texte-profession de foi de 1933), reste un sculpteur du devenir, aimant évoluer au fur et à mesure de son travail jusqu’à l’étape ultime en grand27. L’exposition révèle ainsi une frappante séquence de projets pour une Jeanne d’Arc (1929) aux significatives hésitations, couchée, agenouillée, se redressant, en prière, la solution verticale s’imposant évidemment en fin de parcours28. Grâce à ce fonds d’atelier justement, que favorise dorénavant une publication luxueuse (toutes les œuvres exposées sont reproduites en couleurs), s’affirme en de nombreux et saisissants exemples le parti délibérément exagéré, provocant, de statues filiformes comme le projet de Monument à Albert Ier, en 1934, la Victoire déjà citée de 1932, une Bretagne-vigie prévue (vers 1930-40) comme un fanal à la proue d’un bateau, insensé et chimérique projet cette fois encore d’une centaine de mètres de haut, ou les idées finales d’une Pax (vers 1947-1954) qui découle de l’une des « Grâces » de l’attique de Chaillot, la Pallas Athéné pour l’exposition des Arts décoratifs de 1925, L’Ame et Le Génie de Toulouse (ill. 5) (1941-1943)29, autant de verticales figures étirées qui semblent faire écho – simple coïncidence plastique ! – à celles que popularise Giacometti dans l’agressif registre négateur d’après 1945.
Comme s’il fallait, par une plaisante ruse de l’histoire de l’art, justifier ou excuser un Sarrabezolles, prétendu passéiste et vil traditionaliste, par un tel moderne hyper-antagoniste, très à la mode (déjà académique !) d’aujourd’hui ? Curieusement, l’absolu refus de tout sens chez Giacometti rejoint le formalisme rigoriste de Sarrabezolles qui permet à ce dernier toutes sortes de contenus iconographiques à travers l’unicité de son langage de plasticien. Reste à Sarrabezolles le privilège – et son durable et victorieux avantage – de pouvoir fusionner forme et fond, gestes et symboles au point d’accéder, comme y parvenait déjà le simplissime Puvis, à une sorte de langage universel immédiatement compris et convaincant. Ayant franchi les désamours (expéditifs) de la mode, Sarrabezolles peut à preuve et à force de catalogues et d’expositions, s’installer désormais dans l’histoire des styles et trouver une vraie postérité.
Bruno Foucart, Antoine Le Normand-Romain, Paul-Louis Rinuy, David Liot, Bruno Gaudichon, Chantal Fernex de Mongex, Carlo Sarrabezolles 1888-1971. De l’esquisse au colossal, Gourcuff-Gradenigo, Paris, 2008, 192 p., 34 €. ISBN 978-2-35340-044-7.

