Courrier reçu de Dominique Richard, conservateur général, chef du département du patrimoine et de la décoration du ministère des Affaires Etrangères (et notre réponse)


Courrier reçu de Dominique Richard, conservateur général, chef du département du patrimoine et de la décoration du ministère des Affaires Etrangères

Monsieur,

J’ai pris connaissance avec beaucoup d’attention de votre article « Le musée caché de la république » mis en ligne le 21 mai dans latribunedelart.com.

L’intérêt que vous portez à nos collections nationales, en particulier aux dépôts d’œuvres à l’extérieur des institutions muséales qui en ont la propriété, aurait pu vous encourager à prendre contact avec moi. Je vous aurais volontiers apporté les précisions qui vous manquaient pour compléter vos informations, parfois inexactes, sur la gestion du patrimoine mobilier du ministère des Affaires étrangères et européennes dont j’ai la charge depuis 2005.

Créé en 1998 au sein de ce ministère, le bureau du patrimoine a pour mission de veiller à l’inventaire du mobilier de qualité et des œuvres d’art, d’en contrôler les mouvements et d’en garantir une bonne conservation, notamment en mettant à la disposition des postes une expertise en matière de conservation préventive.

L’informatisation de cet inventaire a été l’une des premières préoccupations du service et a permis de mettre en place, à partir de 2001, une base de données spécifique, baptisée RODIN, qui recense l’ensemble du patrimoine mobilier précieux dont le ministère des Affaires étrangères et européennes dispose, soit en pleine propriété, soit par dépôt. Cette base de données (19 829 fiches au 6 mai 2009) fait l’objet d’une mise à jour régulière. La propriété de ces collections se ventile de la manière suivante :

- MAEE : 7413

- Mobilier national : 3568

- Manufacture nationale de Sèvres : 5459 ( en grand partie services de table )

- Fonds national d’art contemporain : 3141

- Musée du Louvre : 112

- Musée de Versailles : 72

- Musée d’Orsay : 38

- Musée national d’art moderne : 14

- Musée des Arts décoratifs : 7

- Musée du quai Branly : 5.

Aucune œuvre ne peut être déplacée entre deux postes sans l’accord écrit du bureau du patrimoine et tout mouvement interne lui est signalé. Enfin, chaque changement d’ambassadeur, de consul général ou de consul est l’occasion, en plus des états annuels, d’un récolement interne sanctionné par un procès verbal signé par l’ancien et le nouveau chef de poste. Un récolement quinquennal organisé par les institutions déposantes est également une occasion de vérification de la présence et de l’état de conservation des biens patrimoniaux.

Le ministère diffuse régulièrement notes et télégrammes diplomatiques en vue de rappeler les règles, méthodes et contraintes en matière de gestion du patrimoine ainsi que les responsabilités administratives et pénales. Elles sont disponibles sur l’intranet du ministère.

Je crois important de lever une ambiguïté et de préciser qu’au sein de ce patrimoine, les œuvres d’art sont destinées à décorer uniquement les pièces de réception, tant à l’hôtel du ministre que dans les postes diplomatiques, en mettant en valeur la création et le savoir-faire français, qu’ils soient des siècles passés comme de notre époque.

C’est le cas à l’hôtel du ministre, au quai d’Orsay. Ainsi la Leçon de flûte de Lancret se trouve-t-elle conservée dans l’appartement dit « de la Reine » qui sert depuis longtemps de salle de réunion. Quant au Chien à l’arrêt d’Oudry, il n’a jamais été accroché dans le « Salon rouge » des appartements privés (qui d’ailleurs n’existe pas) mais au Service des archives diplomatiques d’où, à l’occasion de leur déménagement à la Courneuve, il a été retiré et restitué récemment au musée du Louvre. De même les deux Paysages, récemment attribués à Jean-François de Troy et qui sont en dépôt, sont exposés dans le salon de réception dit « du billard » et non dans les appartements privés.

Pour ce qui est du Congrès de Paris par Edouard Dubufe, pour le transfert duquel j’ai personnellement milité, il ne s’agit nullement d’un dépôt mais d’un prêt du musée de Versailles qui le conservait dans ses réserves depuis qu’il avait été retiré de l’hôtel du ministre des Affaires étrangères dans lequel on le voyait encore en 1906. Réinstallé à l’étage même où l’événement se déroula, il a déjà pu être apprécié, en plus du public des journées du patrimoine, par près de 90 000 personnes, visiteurs ou invités. J’ajoute que nous avons pris à notre charge, la restauration, le transport, l’accrochage et la mise en lumière de cette œuvre. Ce prêt d’un an (passé devant la commission ad hoc de Versailles du 19 mai 2008) est effectif depuis le 30 juillet 2008 et je proposerai d’ailleurs au ministre d’en solliciter le renouvellement.

Quant aux dépôts que vous évoquez, ils sont antérieurs à 1980, avant donc le décret 81-240 du 3 mars 1981 relatif aux prêts et dépôts.

C’est le cas de la Piscine probatique de Giovanni Paolo Pannini envoyée avant 1978 à Kuala Lumpur, dont le constat de disparition date de cette époque, tout comme Le château de Lugagnan d’Achille Bénouville, déposé en 1922 et signalé manquant depuis 1973.

Pour ces pièces non localisées, même si leur disparition est ancienne et dans la mesure où nous pouvons constituer un dossier avec photographie, nous portons systématiquement plainte auprès de la Brigade de répression du banditisme qui en diffuse le signalement à partir de sa base TREMA.

Les dates des autres dépôts que vous signalez sont les suivantes :

- Manille, Constant Troyon, 1961

- Manille, Louis Français, 1961

- Londres, Joseph-désiré Court, 1976

- Londres, Hubert Robert, 2 toiles, 1934

- Londres, Louis Tocqué ( ?),1976

- Rome ( Saint-Siège) Nicolas Lancret, 1933

- Rome (Saint Siège)Jean-Baptiste Monnoyer, 1929

- Rome ( Saint Siège et non Farnèse) Eugène Thirion, 1920

- New York (Représentation permanente auprès de l’ONU, salons de réception et non appartement privé de l’ambassadeur) Camille Corot, 2 toiles, 1959 - les cadres originaux ont été restitués au Louvre en 2005, après restauration par nos services.

- Tel Aviv, Auguste de Forbin, 1960

- Madrid, Pierre Revoil, 1908

- Berlin, Claude-Guy Hallé, 1971.

En ce qui concerne Le baptême à l’église de Tréport d’Eugène Isabey et Le passeur de Camille Corot conservés à Copenhague ainsi que les Ruines d’Hubert Robert à La Haye, la date de dépôt ne figure pas sur nos fiches d’inventaire ce qui plaiderait pour un dépôt très ancien. Il faut savoir, en effet, que certains d’entre eux peuvent remonter au dernier quart du XIX° siècle.

Bien que n’étant pas sous la responsabilité de notre service, je vous indique que le Porteur de mauvaises nouvelles de Jean Lecomte du Nouy, actuellement au ministère des Affaires culturelles tunisien, y est conservé depuis 1960, dans le cadre d’échange d’Etat à Etat comme c’est probablement le cas pour les œuvres déposées à l’ambassade de Turquie à Paris.

Je me tiens à votre disposition pour compléter, si vous le souhaitez, ces explications et vous prie de croire, Monsieur, à l’expression de mes sentiments les plus distingués.

Dominique Richard

Conservateur général

Chef du département du patrimoine et de la décoration

Notre réponse :

N’ayant reçu aucune réponse au mail adressé à la communication du ministère des Affaires Etrangères, je ne pouvais pas m’adresser à Dominique Richard ni à son service dont je ne connaissais pas alors l’existence. Celui-ci m’a, depuis, et après que j’ai reçu son courrier, très aimablement reçu au Ministère des Affaires Etrangères où j’ai pu voir les tableaux en question. Seule cette administration a réagi à la suite de la publication de notre article, alors qu’il est clair qu’elle n’est actuellement pas la moins équipée pour la conservation des œuvres d’art grâce à ce département du patrimoine.

Le dépôt – ou le prêt – du Congrès de Paris d’Edouard Dubufe, un tableau que Versailles n’expose pas et n’exposera probablement pas avant longtemps, n’est certes pas, loin de là, le cas le plus gênant de ceux dénoncés dans notre article. Même si cela n’est pas réellement conforme à la règlementation actuelle, la présence de ce tableau à l’entrée dans un Salon du Quai d’Orsay, dans les lieux même où s’est déroulé l’événement et là où il peut être vu d’un maximum de visiteurs des lieux ne nuira ni au tableau, ni au Musée de Versailles.

Il n’est par ailleurs pas question de contester la présentation dans ces lieux des œuvres appartenant en propre au Ministère (dont un très beau portrait de Richelieu par Philippe de Champaigne acquis dans les années 1960) ou de celles appartenant au Mobilier National et au F.N.A.C.

Pour les cas spécifiques du Lancret et du Oudry, nous renvoyons à notre brève du 28/5/09. L’enquête que nous avions menée avait pour objectif d’attirer l’attention sur les œuvres les plus importantes qui n’ont pas vocation à décorer les bâtiments officiels mais à être exposées dans des musées.

Par ailleurs, le fait que les dépôts soient antérieurs au décret du mars 1980 ne signifie pas qu’ils soient aujourd’hui réguliers. J’ai démontré dans mon article que si une période transitoire était prévue, aucun dépôt antérieur à cette date ne pouvait y demeurer si ce n’est « en vue de l’exposition au public », ce qui n’est ici objectivement jamais le cas.


Didier Rykner, vendredi 5 juin 2009



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