Alfons Mucha


Vienne, Belvédère, du 12 février au 1er juin 2009
Montpellier, Musée Fabre, du 20 juin au 20 septembre 2009.
Munich, Kunsthalle der Hypo-Kulturstiftung, du 9 octobre 2009 au 24 janvier 2010.

1. Alfons Mucha (1860-1939)
Autoportrait à la palette, 1907
Huile sur toile - 34 ,5 x 37 cm
Prague, Fondation Mucha
Photo : Mucha Trust 2009

Aucune exposition monographique n’avait été consacrée à Alfons Mucha depuis plus de trente ans en France et l’on sait combien l’étude de la fin du XIXe siècle a progressé depuis cette époque. Il était donc indispensable que fût organisée à nouveau une présentation d’ensemble de l’œuvre de l’artiste tchèque. C’est chose faite à Montpellier, en collaboration avec le Belvédère de Vienne et la Kunsthalle de Munich, et l’on ne peut que se féliciter de ce travail considérable. L’exposition et le catalogue qui l’accompagne font donc le point sur un artiste aussi prolifique et original que mal connu. Le (souvent médiocre) revival de l’Art nouveau dans les années 1970 a certes popularisé les affiches de Mucha, et maints produits dérivés, comme d’ailleurs à son époque, ont fleuri, donnant de son œuvre une image souvent répétitive, réductrice et quelque peu « nouillarde ». Dieu sait pourtant si l’Art nouveau, le symbolisme, l’éclectisme fin-de-siècle, l’art de la « Belle époque » sont tout sauf médiocres et superficiels. L’exposition rend ainsi justice à l’œuvre d’un artiste ô combien subtil, maîtrisant les techniques, épris d’une créativité frénétique, d’un idéal élevé et pétri de raffinement.

La présentation de Montpellier réunit un ensemble considérable d’œuvres (environ 280) : peintures, dessins, estampes, mobilier, arts décoratifs, bijoux, photographies ainsi qu’une riche documentation couvrant toute la carrière de l’artiste depuis son apprentissage jusqu’aux dernières années. Comme, jusqu’ici, Mucha n’apparaissait le plus souvent dans la littérature que pour une quinzaine d’années de production, l’époque parisienne essentiellement, le choc est grand en découvrant les peintures d’après 1900, l’attachement du peintre à son identité slave et ses grands projets, représentés ici de façon saisissante.

2. Alfons Mucha (1860-1939)
Gismonda, Sarah Bernhardt,
Théâtre de la Renaissance, 1895
Lithographie - 217 x 75 cm
Paris collection privée
Photo : Mucha Trust 2009

Après quelques belles images d’un film d’époque qui ressuscite le peintre devant nos yeux, une première salle évoque ses débuts en Moravie puis ses études, assez brèves, en Autriche et en Allemagne (elles ne seront complétées que par son passage aux académies Julian et Colarossi). Un beau Hans Mackart, et un paravent peint par Mucha vers 1881 résument les influences subies et ce Mucha « avant Mucha », ainsi que quelques illustrations parisiennes encore peu caractéristiques et un autoportrait de 1907 (ill. 1). Une salle, spécifique à l’étape de Montpellier, rappelle que la carrière fulgurante de Mucha doit tout à la France et, plus encore, à une française, Sarah Bernhardt. Une affiche commandée presque par hasard, celle de Gismonda (ill. 2), décidera de la suite des événements : cette collaboration est évoquée par l’ensemble des affiches faites pour les pièces de la grande tragédienne mais aussi par des esquisses et plusieurs toiles majeures représentant Sarah : Clairin, Bastien-Lepage, Parrot. Le costume et la tiare portés par l’actrice dans Théodora ainsi que divers bijoux et accessoires ornent une vitrine qui achève de resituer ce contexte théâtral. Celui-ci est loin de n’être qu’historique ou anecdotique. L’art de Mucha, tant celui d’illustrateur que les grands cycles de la dernière période, resteront redevables d’un art essentiellement scénographique sans aucun doute imprégné des contacts du peintre avec le théâtre.

3. Alfons Mucha (1860-1939)
Job, 1896
Lithographie - 60 x 46 cm
Vienne, MAK
Photo : Mucha Trust 2009

La salle suivante évoque le dessin de Mucha et ses premières illustrations, en particulier les Scènes de l’histoire d’Allemagne et les Scènes de l’histoire d’Espagne de Charles Seignobos pour lesquelles, parfois, l’artiste ne se contentait toutefois pas de projets graphiques mais aussi d’huiles presque monochromes extrêmement poussées. Une section est entièrement consacrée à l’illustration d’Ilsée, princesse de Tripoli de Robert de Flers. Tous les bibliophiles connaissent cet ouvrage majeur de l’époque et si l’on doit en reconnaître l’importance, il faut aussi souligner combien Mucha apparaît ici tributaire du symbolisme parisien et de prédécesseurs tels qu’Eugène Grasset (avec Les Quatre fils Aymon de 1883) et surtout Carlos Schwabe dont certaines formes et inventions iconographiques se retrouvent quasiment trait pour trait dans les planches d’Ilsée. Mucha y réinterprète à sa façon l’invention ornementale, le traitement libre de la page et le sens du symbole présents dans L’Evangile de l’enfance (1891-1892) du dessinateur suisse ; rappelons qu’Ilsée date de 1897 ce qui est déjà assez tard pour le symbolisme et l’Art nouveau. On mesure toutefois à l’ampleur de la section suivante l’engouement extraordinaire dont a bénéficié l’artiste à cette période et ses nombreuses commandes d’affiches entre 1896 et 1900, période d’apogée de la « Réclame ». Si l’on y trouve les publicités pour Nestlé, le champagne Moët et Chandon ou les fameuses cigarettes Job (ill. 3), la sélection rappelle aussi les efforts développés durant cette période pour élever l’art de l’affiche au rang d’expression noble dans la tradition de l’estampe. Les expositions qui lui sont consacrées en attestent : Salon des Cent, expositions de La Plume etc. Si Mucha ne grave pas lui-même, il dessine cependant souvent directement sur la pierre lithographique ensuite traitée par le technicien. Divers objets, boites métalliques et de belles étoffes (dont deux superbes tapis) témoignent de la diffusion de certains motifs de Mucha à grande échelle et sur de nombreux supports.

4. Alfons Mucha (186 -1939)
La Mort de la fiancée d’Hasanaga, 1899
Fusain sur papier ocre - 44,7 x 59,7 cm
Prague Fondation Mucha
Photo : Mucha Trust 2009


Mucha aurait sans doute pu devenir un des acteurs importants de la bibliophilie de la fin de siècle : ses nombreuses activités puis son départ de France ne lui permirent toutefois pas d’exercer pleinement l’art très prenant de l’illustration et il ne laisse vraiment que deux ouvrages majeurs. Après Ilsée qui fut un réel succès, l’artiste se vit demander par les éditions Piazza un nouveau projet. Mucha suggéra un livre dont il devait être à la fois le rédacteur et l’illustrateur. C’est ainsi que naquit Le Pater, paraphrase textuelle et iconique du « Notre Père ». La parenté, là aussi, avec L’Evangile de l’enfance est assez nette, dans cette réinterprétation contemporaine d’un texte sacré. Un ensemble de dessins originaux, d’études et de planches permet de découvrir la richesse symbolique et plastique de ce travail. On sait que Mucha, qui devait adhérer à la franc-maçonnerie en 1898 (à peu près à la même époque donc), éprouvait, comme bien des artistes de son temps, un grand attrait pour l’occultisme. Sa lecture du Pater apparaît évidemment imprégnée de visions personnelles éloignées de toute iconographie académique. Sans doute est-ce là la contribution la plus remarquable du peintre au symbolisme. On remarquera tout particulièrement l’intérêt de Mucha pour un rapprochement entre des visions spirituelles et des évocations d’ordres scientifique et naturel, caractéristiques du souci de réconcilier religion et positivisme, préoccupations qui habitaient bien des artistes et des savants à cette époque (la prochaine exposition Maurice Chabas à Pont-Aven en donnera un bel exemple). La salle s’accompagne de divers documents qui rappellent les liens de Mucha avec les milieux ésotériques ou ceux de l’hypnose. Ainsi du colonel de Rochas, dont le livre consacré aux poses hypnotiques de son modèle Lina, est revêtu d’une couverture signée de l’artiste (plusieurs images de ce livre furent d’ailleurs prises dans son atelier). Cette section présente vraiment de splendides dessins comme La Mort de la fiancée d’Hasanaga (ill.4), et d’autres images très inspirées et bien éloignées du graphisme auquel on pense d’emblée en évoquant l’artiste. Ce côté sombre, représenté au Musée d’Orsay par plusieurs œuvres était visible l’hiver dernier avec l’étrange Gouffre dans l’exposition consacrée aux pastels.

Il est vrai qu’indépendamment même de ses affiches, on connaît moins bien la contribution de Mucha aux arts décoratifs : une section présente de nombreux dessins et projets d’objets d’ameublement, de décors ou tout simplement de motifs à exploiter. Si certains atteignent à une vraie dynamique originale, d’autres n’ont pas la densité créatrice que l’on peut retrouver chez Guimard ou Horta. Mucha publia toutefois des Documents décoratifs en 1902 (ill. 5) qui se voulaient une vraie grammaire des formes à l’instar des répertoires d’un Eugène Grasset par exemple (il y a d’ailleurs une certaine parenté dans le goût de ces deux créateurs pour un Art nouveau qui ne rompt pas toujours avec l’historicisme).

5. Alfons Mucha (1860-1939)
Projet pour la planche 59 des
« Documents décoratif »
, 1902
Crayon et rehauts de blanc sur carton - 65 x 53 cm
Prague, Fondation Mucha
Photo : Mucha Trust

6. Alfons Mucha (1860-1939) et Adolphe Truffier
Princesse lointaine, 1900
Bronze doré - 43,5 x 30,5 cm
Prague, Fondation Mucha
Photo : Mucha Trust


Dans une salle très réussie qui présente la reconstitution de la boutique du joaillier Fouquet (Musée Carnavalet, Paris) dont on sait qu’elle fut somptueusement réalisée par Mucha, des vitrines offrent au regard quelques uns des beaux bijoux dus aux cartons de l’artiste. On en admire la richesse et le dessin, alliant symbolisme et recherche de la forme, comme dans la Princesse lointaine due au joailler Armand Truffier (ill.6).

7. Alfons Mucha (1860-1939)
Le Mont Athos, L’Epopée slave
Détrempe sur toile - 405 x 480 cm
Prague, Musée de la ville de Prague
Photo : Mucha Trust

Le « clou » de l’exposition est un peu la mise en scène de la plupart des décors peints par Mucha pour orner le pavillon de la Bosnie-Herzégovine à l’Exposition universelle de Paris en 1900. Les commissaires et le Musée Fabre ont repris les structures reconstituées dès la présentation viennoise de l’exposition, adaptant l’espace afin de montrer ces « fresques » dans une salle spectaculaire. En dépit de quelques manques et d’un état parfois un peu dégradé, ce panorama d’une Bosnie idéalisée où cohabitent orthodoxes, catholiques et musulmans laisse quelque peu rêveur lorsqu’on connaît la suite de l’histoire. L’artiste y met son art de la synthèse au service d’une pratique habile, décorative et tout à la fois allégorique, graphique mais dense qui devait faire merveille dans le bâtiment d’origine. Quelques photographies anciennes permettent de s’imaginer l’effet produit par ce décor qui consacre le retour de Mucha vers ses origines slaves et anticipe ses projets futurs. Mucha avait en effet déclaré qu’il consacrerait la seconde partie de sa vie à l’illustration de l’âme slave. Avec le soutien d’un mécène américain, il se dévoluera en effet pendant de longues années à L’Epopée slave, grand cycle conservé à Prague. Deux énormes tableaux de ce projet sont présentés au Musée, dans une salle « hors exposition », tant les formats rendaient difficile de les inclure dans le parcours. Ceux deux peintures, dont Le Mont Athos (ill.7), sont accompagnées de cartons pour le décor de la Salle du Maire de Prague, une des plus belle réussites de l’artiste. Que dire de toutes ces œuvres ; on pourrait s’inquiéter de leur date « tardive » par rapport à l’art du tournant du siècle, juger de leur « anachronisme » en considérant les avant-gardes intervenues entretemps en Occident, estimer désuète ou dépassée leur esthétique. Il n’en est rien. En dépit de la motivation de l’artiste, qui s’explique très naturellement avec le néo-slavisme puis l’indépendance de la Tchécoslovaquie, on ne trouvera pas dans ces cycles l’académisme ou l’allégorisme fade auquel peuvent atteindre parfois des peintres inspirés dans les années 1890 puis figés dans une esthétique qui va même jusqu’à s’affaiblir (on pense à Jean Delville dont, sauf exception, les œuvres des années 1930 sont le plus souvent vidées de toute substance). Il est frappant de voir combien le symbolisme exprimé par Mucha dans Le Pater, ses visions à la fois angéliques et telluriques, l’originalité de son iconographie conservent leur force jusque dans les années 1920. Ces grands panneaux, théâtralisés, aux couleurs et aux plans complexes, qui mêlent personnages réels et figures surnaturelles saisissent par leur force plastique, leur virtuosité, leur sens dramatique. Tout en conservant une véritable vocation décorative, au sens le plus noble du terme, ces scènes où se mêlent histoire, religiosité, occultisme, formes étranges, bestiaire mystérieux et dynamique des corps témoignent d’une vraie puissance créatrice. Que l’artiste en ait exposé une partie dès 1919, après le Traité de Versailles, puis ait remis solennellement au peuple tchèque et à la Ville de Prague le cycle entier en 1928 ne doit pas ramener cette production dans les limites d’un cadre seulement historique : on se demande même si ce n’est pas la meilleure part de l’œuvre de l’artiste. Il va de soi qu’il est impératif d’aller voir ces cycles et décors à Prague. Enfin, pour nombre de ses œuvres, Mucha utilisait, comme beaucoup de contemporains, la photographie. On appréciera la beauté de ces clichés qui reflètent aussi, avec une indéniable force, la vie de l’atelier et les coulisses de sa création.

La scénographie, fluide et raffinée sans excès d’artifice, use de couleurs profondes et propices et si le parcours peut parfois sembler un peu labyrinthique, les outils pédagogiques sont généreux et bienvenus. On sort de l’exposition avec une vision renouvelée d’un artiste trop souvent vampirisé par son propre succès. Un fort catalogue accompagne l’exposition, sous la direction de Jean-Louis Gaillemain, Michel Hilaire, Agnès Husslein-Arco et Christiane Lange. Il s’agit surtout d’un bel album, très richement illustré, et certes pourvu d’une suite d’essais, intéressants mais souvent très (parfois trop ?) synthétiques. Cet ouvrage, rigoureux, mais qui n’est pas la somme scientifique que l’on aurait pu attendre (et qui est pourtant annoncée en quatrième de couverture par l’éditeur), comprend aussi une petite chronologie et de courts textes introductifs à tel ou tel sujet présent dans l’exposition. Si une correspondance inédite de l’artiste avec son mécène américain Charles R. Crane à propos de l’Epopée slave est ici livrée, on regrettera toutefois, comme souvent, l’absence de notices d’œuvres ; les images souvent admirables du Pater ou du décor pour le Maire de Prague auraient mérité à elles seules de vraies analyses. Les textes n’étant pas très nombreux, on ne souffrira pas forcément de l’absence d’index, mais on s’interrogera en revanche sur la bibliographie, annoncée comme sélective, ce qui est le moins que l’on puisse dire puisqu’elle ne compte que treize références. On pourra aussi (marketing et routine obligent) trouver dommage que les organisateurs n’aient pas convaincu l’éditeur de reproduire en couverture autre chose qu’une affiche au détriment de tant d’ images présentes dans le catalogue et autrement saisissantes.

local/cache-vignettes/L115xH150/Couverture_Mucha-50357.jpgCollectif, Alfons Mucha, Paris, Somogy, 2009, broché, 371 pages, 39 euros. ISBN 978-2-7572-0277-7.

Informations pratiques : Musée Fabre, 39 boulevard Bonne Nouvelle, 34000 Montpellier. Tél : + 33(0)4 67 14 83 00. Ouvert tous les jours sauf le lundi de 10 h à 20 h, le mercredi de 13 h à 21 h. Tarif : 8 € (tarif plein), 6 € (tarif réduit).


Jean-David Jumeau-Lafond, vendredi 26 juin 2009


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