Saint-Riquier. Une grande abbaye bénédictine


Sous la direction d’Aline Magnien

local/cache-vignettes/L228xH290/Couverture_Saint-Riquier-fcfb9.jpgL’histoire de l’art ne vit pas qu’au rythme des expositions et des catalogues qu’elle suscite si facilement, presque trop. Peuvent surgir des publications exigeantes, mues par le seul intérêt de l’étude, et même d’austères monographies d’artistes ou d’édifices, heureusement portées et confortées par le patriotisme (on peut oser le mot) local ou régional1. Le goût (ou fascination) de l’archéologie et des fouilles (la haute ou très haute époque qui fait tellement rêver de ce qui n’existe plus !) joue son rôle mais pas exclusivement. L’importance des styles, la révélation d’un patrimoine toujours existant, sa restauration, son sauvetage, sa mise en valeur, son inventaire photographique autant que l’exploration des sources archivistiques ou imprimées, ont toute leur place. Saint-Riquier, la brave Picardie militante qui doit se défendre pour exister (une région en sursis si l’on en croit certains projets administratifs actuels !), un passé d’institution religieuse, le déroulement d’une histoire (unité de temps et de lieu) et une exceptionnelle richesse sculpturale et picturale, quelle meilleure justification à une première et décisive monographie d’ensemble de l’abbaye en question. Soit une étude archi-documentée (plans et croquis) de restitution pour imaginer par exemple l’illustre passé carolingien dudit saint Riquier (fruit des savantes recherches du regretté Honoré Bernard) systématiquement illustrée (toutes les sculptures d’un gothique flamboyant inoubliable, toutes les peintures murales ou d’autel, une à une analysées : vive l’iconographie !), et qui aborde dans le respect de la chronologie toutes les réalités de l’édifice et chaque spécialité de l’histoire de l’art (architecture, sculpture, peinture, mobilier, étude de la polychromie des reliefs, découverte de pavages médiévaux, etc.). Le travail est exemplaire, la démarche imparable, la réussite évidente.

Abbaye de Saint-Riquier, vue aérienne
1. Abbaye de Saint-Riquier, vue aérienne
Photo : D. R.

La diversité des auteurs rassemblés par Aline Magnien ne nuit pas à l’unité de l’ouvrage, maintenue par le fil conducteur d’une succession à travers le temps (du passé carolingien d’Angilbert à l’efflorescence de la fin du Moyen Age puis à l’intervention des Mauristes au XVIIe siècle si bien scrutée cette fois encore par Honoré Bernard). La chance de Saint-Riquier comme le souligne bien Jean-Michel Leniaud avec son habituelle ironie mordante, c’est de ne pas avoir été trop restauré (défiguré) au XIXe siècle, le monument trop gothique flamboyant plaisant moins aux tenants du vrai gothique (le pur !) du XIIIe siècle ; c’est aussi, remis en ordre et rétabli dans sa splendeur par les moines de la réforme mauriste aux XVIIe et XVIIIe siècle, d’avoir été dès le début de la Révolution et lors de la vente des biens monastiques liés à l’inéluctable et désordonnée suppression des ordres religieux en 1791, transformé sans coup (ou coût !) férir en église paroissiale, de sorte que, fait plutôt rare, le mobilier, les autels à peintures, les belles grilles de Cressent père, furent pratiquement respectés. Du digne point de vue de l’histoire de l’art, la présente monographie met en valeur comme jamais un somptueux déploiement de la sculpture picarde – et sa conquérante et supérieure autonomie – à la charnière du Moyen-âge finissant et de la Renaissance (efficace contribution de Sophie Guillot de Suduiraut et de Marc Gil). En regard, la peinture de cette même époque, bien étudiée elle aussi par Marc Gil, est moins à l’aise, tout en affichant une certaine raideur savoureuse et une polychromie claire et franche qui témoignent d’une indépendance appréciable, soit la marque française ou tout au moins picarde selon Sterling, nuance régionale qui la distingue des grands exemples flamands du XVe siècle contemporain. Le chef d’œuvre, disons l’exemple-clé, est à cet égard le Noli me tangere en grisaille reconstitué il y a peu grâce à la découverte du Christ en jardinier, volet répondant à celui resté sur place à Saint-Riquier (retable déjà démembré en 1836) : serait-il impensable que ce Christ aujourd’hui abrité au Musée d’Amiens grâce à un achat inespéré en vente publique – une belle découverte de Nicole Reynaud en 1979 – rejoigne un jour son complément à Saint-Riquier pour ne plus insulter au bon sens et réparer les ravageuses dispersions inexpliquées (et non documentées) du XIXe siècle ?

2. Ecole picarde, seconde moitié du XVe siècle
Noli me Tangere
Huile sur panneau - 111 x 55 et 109 x 53,5 cm
Amiens, Musée de Picardie (Christ)
Saint-Riquier, Abbaye (Madeleine)
Photo : Amiens, Musée de Picardie et D. R.



3. Louis-César-Joseph Ducornet (1806-1856)
Sainte Philomène, 1846
Huile sur toile
Saint-Riquier, Abbaye
Photo : D. R.

De même, grâce à cette exigeante monographie, en l’occurrence par le fait d’une soigneuse contribution d’Anne le Pas de Sécheval, l’on peut se féliciter de disposer enfin d’une étude complète des tableaux d’autel commandés à partir de 1684 par l’abbé d’Aligre, ce Mauriste si zélé réformateur et reconstructeur de son abbaye, pour embellir le chœur de l’église. Une passionnante commande, parvenue intacte jusqu’à nous – vraie chance pour l’étude de la peinture sous Louis XIV – et qui nous vaut de rares spécimens, toujours en place, d’Antoine Paillet, Bon Boullogne, Jouvenet (l’un de ses chefs d’œuvre), Claude-Guy Hallé, Louis de Silvestre, Antoine Coypel, un typique exercice néo-corrégien et néo-rubénien qui qualifie un vrai grand – et charmant – peintre (les angelots dans une blonde et délicieuse lumière sacrale). Un regret toutefois sur le plan des principes : pourquoi avoir reproduit (en couleurs, c’est bien) tous ces tableaux hors de leur cadre et de leur autel ? Cela affaiblit leur bonne compréhension formelle et stylistique. Sachons gré enfin à Pierre Curie et à Didier Rykner d’avoir prolongé l’enquête jusqu’à un étonnant tableau du XIXe siècle, une théâtrale (beau clair-obscur) et émouvante Sainte Philomène devant la Vierge à l’Enfant, du Salon de 1846, une commande de l’Etat au fameux Ducornet, ce fier sans-bras qui nous prouve victorieusement qu’on peut très bien peindre manuellement avec les pieds ! Ce serait anecdotique si ce n’était de la très belle peinture (et le dessinateur – études préparatoires du tableau conservées dans son fonds du Musée de Lille – n’est pas en reste). Les grands chemins de l’histoire de l’art passent décidément par de telles monographies de détail, comme l’Italie ou l’Espagne s’en sont fait une incontournable (mot à la mode !) spécialité. Puisse l’exemple de Saint-Riquier ne pas rester unique.

Saint-Riquier / Une grande abbaye bénédictine, textes d’Aline Magnien, Sabine Racinet, Honoré Bernard, Prisca Hazebrouck, Dany Sandron, Isabelle Isnard, Jean-Michel Leniaud, Marc Gil, Sophie Guillot de Suduiraut, François Blary, Anne le Pas de Sécheval, Pierre Curie, Didier Rykner. Association des Amis de Saint-Riquier, Somme, et Paris, Editions A. et J. Picard, 2009, 326 p., 303 fig., 62 €. ISBN 9-782708-408203.


Jacques Foucart, dimanche 24 mai 2009


Notes

1. L’ouvrage a été publié avec le concours financier du Conseil Général de la Somme, du Conseil régional de Picardie, de la Direction régionale des Affaires culturelles, de la ville de Saint-Riquier, de la SANEF (Idées en route) et du Crédit agricole de Brie Picardie.


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