Le bain et le miroir


Ecouen, Musée national de la Renaissance, du 20 mai au 21 septembre 2009.
Paris, Musées des Thermes de Cluny, du 20 mai au 21 septembre 2009.

Cette exposition présentée en deux volets au Musée de Cluny et au Château d’Ecouen (Musée de la Renaissance), annonce un thème séduisant. Le propos invite à entrer dans l’intimité de soi et de la représentation du corps, de l’Antiquité à la Renaissance, au travers d’objets profanes et liturgiques, d’œuvres d’art peintes et sculptées, de mosaïques, tapisseries et d’imprimés rares. Faussement futile, le dessein réel de cette exposition est de montrer la continuité, plutôt que la rupture, entre les trois époques. L’approche conjugue histoire, science et art, dans une volonté de présenter tous les aspects et particularités des matériaux artistiques. C’est également l’occasion de la réouverture au public d’espaces patrimoniaux restaurés de toute première importance : le Frigidarium à Cluny, et l’appartement des bains du connétable de Montmorency à Ecouen.

1. Sainte Barbe, début du XVIe siècle
Bois peint et doré - 30 x 13 x 5,5 cm
Paris, Musée de Cluny, Musée national du Moyen Age
Photo : RMN/ Jean-Gilles Berizzi

Fruit d’un long travail de conservation et d’obtentions de prêts parfois difficiles, la partie de l’exposition présentée dans les Thermes de Cluny propose un développement chronologique sur le thème de la cosmétique, du soin du corps et de la coiffure depuis l’Antiquité jusqu’au Moyen Age. La partie consacrée à l’Antique, prend place dans le Frigidarium. Son ouverture au public, à elle seule, justifierait la visite. L’espace est très lumineux, bien que naturellement un peu frais. On y voit des pièces exceptionnelles, comme des éléments appartenant aux trésors en argent de Boscoreale et de l’Esquilin. Quant au néophyte, mieux vaudra pour lui suivre un guide-conférencier pour apprécier réellement la valeur, l’histoire et l’utilisation des objets exposés. Ces objets, du reste, recèlent surtout un intérêt documentaire et scientifique que l’exposition assume pleinement. C’est tout l’enjeu de ce premier mouvement : faire parler les matières retrouvées dans les pots à fards, grâce au matériel entreposé dans les tombes. Ces découvertes s’appuient sur le travail de Philippe Walter, directeur d’une équipe de recherche au CNRS. Le Frigidarium accueille également un bel ensemble de bustes antiques qui attestent de l’habileté des perruques et de la complexité des coiffures. Ce regard sur l’art du portrait classique est complété par une présentation réussie de monnaies antiques porteuses d’effigies, si difficiles habituellement à mettre en valeur. La seconde partie de l’exposition du Musée de Cluny, présentée dans les salles du haut, prend une dimension plus artistique. Elle réunit des pièces importantes, notamment des peignes précieux, qui mettent en évidence l’imbrication étroite entre le sacré et le profane dans la vie courante des élites du Moyen-âge. La réunion de plusieurs œuvres emblématiques – dont La Belle florentine récemment identifiée comme un buste reliquaire de Sainte Constance (1470, Paris, Musée du Louvre) et un exemplaire des fameuses poupées de Malines (ill. 1) – témoigne de la profusion des styles et de la représentation du visage féminin à l’aube de la Renaissance en différents points de l’Europe. Car il s’agit bien, pour Isabelle Bardiès-Fronty et son équipe, de s’interroger sur la diffusion et la circulation des savoirs, au travers des œuvres d’art et des écrits. Loin de révéler une pensée uniforme, l’exposition semble montrer en même temps la tendance générale à l’idéalisation du corps sacré.

2. Anonyme (d’après François Clouet)
Dame à sa toilette, vers 1560
Huile sur bois - 105 x 76 cm
Dijon, Musée des Beaux-Arts
Photo : RMN/ François Jay

C’est à un saut dans le temps, et à l’ouverture sur de nouvelles problématiques, que nous convie le Château d’Ecouen. Nous plongeons ici dans l’atmosphère des cours de la Renaissance. On découvre d’abord l’appartement des bains sous Henri II, lieu où se retrouvaient les grands et notables des cours d’Europe pour discuter et se divertir. Cet espace, dépossédé de son mobilier, est en revanche le seul du château à être orné d’un décor sculpté. L’exposition en elle-même est installée dans l’autre aile du musée. Elle permet de différencier la simple ablution hygiénique, de la toilette (rite social féminin) et du bain aristocratique (lieu de sociabilité) qui a donné lieu à un large développement iconographique. S’il ne fallait retenir qu’une toile emblématique, il s’agirait sans doute du double portrait de l’Ecole de Fontainebleau figurant Gabrielle d’Estrées et de sa sœur la Duchesse de Villars au bain (Fin XVI e siècle, Montpellier, Musée languedocien). Moins célèbre que la version du Louvre, elle est plus représentative des rites raffinés des bains aristocratiques au XVI e siècle : les deux femmes portent un fin linge de bain, très réaliste, qui n’a rien d’un voile de pudeur imposé au XIXe siècle. La blancheur immaculée de leur peau contraste avec la carnation rougeâtre et brulée par le soleil de la paysanne au second plan, qui fait office de nourrice. La beauté se veut alors diaphane, théâtrale et virginale. Comme le révèlent les traités et livres rares exposés, les femmes de la haute société européenne utilisaient force onguents et cosmétiques. Cette consommation a donné matière à une véritable industrie médicinale, mais aussi à une production joaillère pour contenir les produits. L’exposition rassemble de précieux flacons, nécessaires de toilettes et accessoires, et autres pommes de senteurs qui n’ont d’égal, par leur raffinement, que les œufs Fabergé. Il s’agit aussi de comparer la perception et la représentation du corps dans les différents foyers de l’Europe renaissante. Les gravures, sculptures et tableaux permettent de concevoir les enjeux et les limites de cette problématique. Autant l’Allemagne apparait réaliste, sous l’impulsion de Dürer, autant l’Italie verse dans l’idéalisation mythologique. Le thème des bains et du corps dévoilé donna naissance au genre du portrait nu, évoqué ici, auquel s’essayèrent Léonard de Vinci et François Clouet (ill. 2)

L’achat d’un billet jumelé facilitera la circulation du public entre Paris et Ecouen. Les deux musées nationaux, du reste, ont une histoire commune qui justifie pleinement ce partenariat. L’homogénéité entre les deux expositions est également assurée par la parution d’un important catalogue, dont la préface est signée par Georges Vigarello, référence incontestée sur ce sujet. Ce beau livre, dont le format évoque celui d’un traité d’apothicaire, présente un panorama complet sur la question du soin et de la cosmétique dans les hautes époques. Il réunit des essais scientifiques bien illustrés sur l’architecture des bains, les pratiques culturelles et religieuses, la représentation du corps et le concept de beauté. Les objets antiques, pyxides et autres boîtes à fard, y sont renseignés avec une grande précision. Complément indispensable de l’exposition, ce catalogue fait regretter que les cartels accompagnant les œuvres in situ ne soient pas plus développés.

local/cache-vignettes/L115xH173/Couverture_Bain-cbd36.jpgCollectif, Le Bain et le miroir, Gallimard, collection Livres d’Art, 2009, 352 p., 49 €. ISBN : 978-2-84278-678-6.


Informations pratiques : Château d’Ecouen, Musée national de la Renaissance, 95440 Ecouen. Tél : + 33(0)1 34 38 38 50. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 9h30 à 12h45 et de 14h00 à 17h15 (l’hiver) et 17h45 (l’été : à partir du 16 avril). Plein tarif : 6,5 €, Tarif réduit : 5 €. Musée national du Moyen Age, Thermes et Hôtel de Cluny, 6, place Paul Painlevé 75005 Paris. Tél : + 33(0)1 53 73 78 00. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 9 h 15 à 17 h 45. Plein tarif : 8,5 €, Tarfi réduit : 6,5 €


Claire Maingon, mercredi 3 juin 2009


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