
1. Joseph Chinard (1756-1813)
Juliette Récamier, 1805-1806
Marbre - 80 x 42,5 x 30,5 cm
Lyon, Musée des Beaux-Arts
Photo : Lyon, Musée des Beaux-Arts
La perfection n’est pas de ce monde et il est rare que la meilleure des expositions ne prête pas, sur un ou deux points même mineurs, le flanc à la critique. Celle que consacre le Musée des Beaux-Arts de Lyon à Juliette Récamier dans ses rapports avec les arts se rapproche pourtant fortement de l’exposition parfaite. La clarté du discours, le choix des œuvres, l’élégance de la scénographie (une constante lyonnaise), la qualité de la signalétique et des cartels, la richesse du catalogue et l’intérêt des contributions, tout cela se conjugue pour donner l’une des manifestations les plus réussies de cette année. Seuls bémols : l’absence d’un index qui n’aurait pas été inutile au vu du nombre considérable de personnages qui ont croisé sa vie, à un moment ou à un autre, et l’absence de notices pour certains objets.
Le parcours proposé par les commissaires est parfaitement cohérent et s’ouvre sur de multiples représentations de Madame Récamier. D’origine roturière, n’ayant jamais écrit ou créé quoi que ce soit, elle devint l’une des femmes les plus en vue de la société parisienne grâce à un sens de la communication que ne renieraient pas nos publicitaires actuels. Celle-ci passe par l’image dont le catalogue nous explique qu’elle tenait à contrôler très fermement la diffusion. Juliette Récamier était belle, très belle même selon ses contemporains et d’après les portraits que l’on connaît. Le plus célèbre sans doute, si l’on exclut ceux de David et de Gérard dont nous reparlerons plus loin, fut son effigie sculptée par Joseph Chinard, son compatriote lyonnais. L’exposition présente plusieurs exemplaires des multiples représentations de sa muse, dont le modèle le plus connu est conservé au musée de Lyon en marbre et en plâtre (ill. 1). L’autre sculpteur dont le nom s’est attaché à celui de Madame Récamier est Antonio Canova, qui fut mortifié du refus de son buste par le modèle. L’anecdote est amusante : pendant l’absence de celle-ci, l’artiste italien modela deux portraits en terre et les lui présenta de manière théâtrale, alors qu’elle ne s’y attendait pas. Madame Récamier, surprise, ne put cacher ses réticences, ce qui déçut profondément le sculpteur.

2. François Gérard (1770-1837)
Etude pour le portrait de Juliette Récamier, 1802
Plume, encre noire et aquarelle -
31,2 x 23,3 cm
Paris, Musée Carnavalet
Photo : RMN

3. François Louis Dejuinne (1786-1844)
La Chambre de Madame Récamier
à l’Abbaye-aux-Bois, 1826
Huile sur bois - 34,2 x 47,2 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMN
Les portraits peints sont encore plus nombreux que les bustes. Le plus important est évidemment celui de David, au Louvre, suivi de près par celui de François Gérard du Musée Carnavalet. Nous avons suffisamment écrit ici que certaines œuvres, trop fragiles, ne doivent plus voyager pour ne pas critiquer leur absence. Que Lyon en ait été privée, en revanche, devrait interdire définitivement leurs prêts (et encore plus leur location) pour d’autres expositions où leur légitimité sera moins grande.
On se consolera avec l’esquisse (ill. 2) et les nombreuses autres toiles exposées. Parmi celles-ci, on remarquera le portrait peint par Dejuinne dont nous avions signalé l’acquisition par le Louvre (ill 3 ; voir brève du 16/9/04) et celui, charmant, de Firmin Massot (ill. 4).
Les proches de Madame Récamier, c’est à dire la meilleure société parisienne de l’époque, sont évoqués par de nombreux portraits, dont on retiendra celui de la Reine Hortense peint par Fleury Richard (cat. II.5) et la série de petites huiles sur toile, provenant de Versailles, réalisées par François Gérard. Il s’agit de quelques exemples parmi les quatre-vingt-quatre qui furent acquises par le musée du château en 1837 à la vente après décès de l’artiste. Aujourd’hui considéré comme des ricordi et non comme des esquisses, cet ensemble forme une fascinante galerie de portraits miniatures, d’une très grande qualité.

4. Firmin Massot (1766-1849)
Juliette Récamier, 1807
Huile sur toile - 29,5 x 24,5 cm
Lyon, Musée des Beaux-Arts
Photo : Lyon, Musée des Beaux-Arts

5. François Gérard (1770-1837)
Corinne au cap Misène, 1819-1821
Huile sur toile - 256 x 277 cm
Lyon, Musée des Beaux-Arts
Photo : Lyon, Musée des Beaux-Arts

6. Anne-Louis Girodet de
Roussy-Trioson (1767-1824)
François René de Chateaubriand, 1809
Huile sur toile - 128 x 97,5 cm
Saint-Malo, Musée d’histoire
Photo : RMN
Parmi les proches de Madame Récamier, certaines figures doivent être distinguées. C’est le cas de Madame de Staël qui fut l’une de ses meilleures amies. Le Salon de Madame Récamier à l’Abbaye-aux-Bois est reconstitué, ou plutôt évoqué, sur la base d’une aquarelle d’Auguste-Gabiel Toudouze appartenant à une collection particulière (cat. IV. 20). On y voit le célèbre tableau Corinne au cap Misène (ill. 5) encore de François Gérard, où l’héroïne est représentée sous les traits de l’auteur de De l’Allemagne. Outre le mobilier, on y voit également le Portrait de Chateaubriand de Girodet (ill. 6), dont on sait qu’il eut une aventure sentimentale avec Madame Récamier, rare privilège de la part d’une femme dont beaucoup furent amoureux mais qui n’accorda ses faveurs à aucun. Signalons à propos de ce portrait qu’il a été mis en doute sur ce site par Eric Bertin et que celui-ci - auteur d’un court essai du catalogue - y renouvelle ses réticences. Nous ne les partageons pas et le reste du catalogue présente d’ailleurs ce portrait comme indiscutablement de l’artiste1.

7. Antonio Canova (1757-1822)
Les Trois Grâces, 1810
Terre cuite - 43 x 24,3 x 17 cm
Lyon, Musée des Beaux-Arts
Photo : Lyon, Musée des Beaux-Arts
L’exposition réussit la gageure de se pencher sur une page d’histoire tout en maintenant la haute qualité artistique des œuvres présentées. Madame Récamier n’était pas réellement une collectionneuse, mais l’amitié qu’elle entretint avec de nombreux artistes explique qu’elle reçut de nombreux objets en cadeau, dont Lyon profita largement. C’est ainsi notamment que l’esquisse en terre cuite des Trois Grâces (ill. 7) le célèbre marbre de Canova est conservée au Musée des Beaux-Arts.
Les sculptures, les peintures et les dessins ne doivent pas occulter le mobilier. Si le lit de repos attribué à Jacob Frères n’est pas celui sur lequel Madame Récamier reposait pendant que David la portraiturait, il y ressemble beaucoup. On verra d’autres meubles lui ayant effectivement appartenu effectivement, même si pour des raisons compréhensibles, liées à la fragilité des objets, certains n’ont pas été empruntés. Le catalogue présente malgré tout les oeuvres essentielles non exposées.
On dira également un mot de la section consacrée à la mode, où l ’on verra plusieurs éléments de costume de l’époque prêtés par le musée Galliéra.
La fin du parcours est très surprenante, mais également pleine d’humour. On y voit un tableau et un exemplaire en bronze du Madame Récamier de David, par Magritte, où l’artiste installe sur le célèbre lit de repos un cercueil reprenant la pose du modèle. Nous n’interpréterons pas ici cette œuvre fameuse, mais elle prouve au moins que Madame Récamier, certes à travers son portraitiste le plus célèbre, bien qu’elle ne fut ni artiste, ni écrivain, ni princesse, ni même courtisane, eut une influence sur les arts qui dépassa largement son époque. Il est curieux que le cinéma d’aujourd’hui, qui aime tant les héroïnes romantiques, ne lui ait pas consacré de film. On se consolera avec les extraits de celui de 1928 où le personnage principal est interprété par Marie Bell (et Madame de Staël par Françoise Rosay), et qui conclut l’exposition.
Commissariat : Stéphane Paccoud, assisté de Gérard Bruyère, Sophie Picot-Bocquillon, avec la collaboration de Salima Hellal et Coline Valdenaire.
Collectif, Juliette Récamier. Muse et mécène, Hazan, 2009, 272 p., 42 €. ISBN : 978-2-7541-0398-5.
Informations pratiques : Musée des Beaux-Arts, 20 place des Terreaux 69001 Lyon. Tél : + 33(0)4.72.10.17.40. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 10 h à 18 h ; le vendredi de 10 h 30 à 18 h. Tarif : 8 € (tarif plein), 6 € (tarifs réduits).
