Le désintérêt pour le patrimoine et la course à l’événementiel entraînent, depuis quelques années, une nouvelle sorte de vandalisme particulièrement insidieux : la transformation des monuments historiques en vulgaire supports d’affichage.
Les exemples sont multiples. L’organisation d’expositions de photos géantes sur les grilles du jardin du Luxembourg en est un exemple récurrent. On sait que le Sénat s’est lui-même affranchi de toutes les lois de la République pour faire ce qu’il veut en son domaine. Mais le château de Versailles est-il également sorti de la règle commune ? Celui-ci vient en effet d’annoncer fièrement que les pavillons Dufour et Gabriel qui encadrent la cour d’honneur seraient ornés (ill.) de « portraits » des trois prix Nobel français récemment couronnés... On se félicite que Versailles souhaite réhabiliter le Musée de l’Histoire de France. Mais prendre prétexte de la dédicace du château par Louis-Philippe à « Toutes les gloires de la France » ne saurait justifier une opération à la fois dérisoire, coûteuse et irrespectueuse de ce monument. Certes, en soi, cela n’est pas très grave : l’opération ne dure qu’une semaine et la taille n’est pas immense (4 x 5 m). Mais la cour du château, déjà défigurée par la grille « royale » et la dorure des toits, n’a pas besoin de cette nouvelle agression. Celle-ci a d’ailleurs eu un précédent au printemps : le communiqué de presse nous apprend que : « le château de Versailles avait rendu hommage à Aimé Césaire, poète et à Germaine Tillion, ethnologue, à l’occasion de leur décès » ! On ne sait pourquoi, ni Sœur Emmanuelle, ni Jean Delannoy, ni Yves Saint-Laurent, ni, pourquoi pas, Pascal Sevran ou Lucien Jeunesse n’ont eu droit cette année à leur effigie sur le pavillon Gabriel, ce qui est, convenons-en, profondément injuste. Quant à Raymond Domenech, on espère qu’il ne gagnera pas la prochaine Coupe du Monde de football ce qui devrait, en toute logique, lui assurer une bonne place sur le pavillon Dufour.
Cette manie de la commémoration ou de la célébration vaut aussi pour la Mairie de Paris qui se plaît à afficher les visages d’otages sur ses monuments. Ingrid Betancourt a eu l’honneur de la façade de l’Hôtel de Ville et de plusieurs Mairies d’arrondissement tandis que certains français disparus ou retenus prisonniers en Afghanistan ont longtemps figuré sur les échafaudages entourant les colonnes de Claude-Nicolas Ledoux à la Nation (dont la restauration vient heureusement de commencer), comme si cette ostentation pouvait avoir le moindre effet sur les ravisseurs.
Le problème dépasse largement nos frontières. Si l’on peut accepter que les échafaudages montés sur des monuments pendant leur restauration accueillent des bâches publicitaires discrètes contribuant au financement du projet (depuis peu, la loi française le permet), comment supporter que des édifices soient ainsi traités bien au-delà du temps nécessaire aux travaux, comme c’est régulièrement le cas en Italie et comme on l’a vu récemment à la Trinité des Monts à Rome (une église française, au demeurant) ? Pierre Curie dénonçait ici-même, il y a quelques années, l’installation de bannières sur le Panthéon. Depuis, le phénomène ne cesse de progresser.
La loi (en France en tout cas) est pourtant claire : « constitue une publicité […] toute inscription, forme ou image destinée à informer le public ou à attirer son attention, les dispositifs dont le principal objet est de recevoir lesdites inscriptions, formes ou images étant assimilés à des publicités ». Dans tous les cas précités, il s’agit bien de publicités au sens de cette loi de 1979, puisqu’il s’agit d’images destinées à attirer l’attention du public. Or, cette publicité est interdite « sur les immeubles classés parmi les monuments historiques ou inscrits à l’inventaire supplémentaire ». Ce qu’on ne tolère pas de simples particuliers, pourquoi l’accepte-t-on d’institutions étatiques ou de collectivités locales ?
