Le symbolisme suisse. Destins croisés avec l’art européen


Auteur : Valentina Anker

local/cache-vignettes/L218xH290/Couverture_Symbolisme_Suisse-64480.jpg On doit se féliciter que paraisse, et sous une plume aussi avertie, un ouvrage d’ensemble consacré au symbolisme suisse, sujet jamais traité jusqu’ici, sinon de façon fort fragmentaire. Que certains artistes helvétiques aient bénéficié de monographies ne consolait guère, en effet, de l’absence d’une synthèse qui était fort attendue ; une poignée d’expositions, comme celle organisée à Soleure en 2000, n’épuisait certes pas le propos, loin s’en faut. L’ouvrage de Valentina Anker, courageusement mis en œuvre par les éditions Benteli et soutenu par un important mécénat, livre ainsi une somme qui ne se contente pas de traiter quelques grands noms sur le mode apologétique ou, à l’inverse, de noyer le propos par un essai irraisonné et de sombrer dans l’amphigourisme si fréquent dès qu’il s’agit de symbolisme ; l’ouvrage est clair et structuré, ses partis pris limpidement défendus et illustrés. La tache n’était certes pas aisée. A la difficulté intrinsèque qui s’attache à cette tendance artistique aux contours bien difficiles à cerner, s’ajoutaient les questions de définition du domaine choisi. Qu’est-ce que la Suisse sur le plan artistique à la fin du XIXe siècle ? A cette question pertinente, la plupart des auteurs se contentaient jusqu’ici de répondre en éludant le problème, la réduisant à Ferdinand Hodler ou, plus radicalement encore, rejoignaient, d’une certaine manière, le Patrick Modiano de Villa triste : « La Suisse, ça n’existe pas ». Or, Valentina Anker nous convainc que, bien au contraire, la Suisse existe d’autant qu’elle est multiple, n’en déplaise à ceux qui aimeraient la dépecer au profit d’écoles nationales selon une méthode grossière : à l’Italie le Tessin, à l’Allemagne, la Suisse alémanique, à la France, ou plus exactement à Paris, la Suisse romande, quant aux Grisons, il faudrait les partager entre l’Autriche et l’Italie. La diversité de la confédération, tant géographiquement que sur le plan culturel et linguistique n’est pas ignorée par l’auteur mais la naissance d’une identité nationale après 1848 (dont l’Exposition nationale de Genève en 1896 rappelle la permanence dans les esprits artistiques) et la multiplicité des échanges entre les diverses parties du pays comme avec les pays limitrophes, lui permettent de relativiser de soi-disant étanchéités. Valentina Anker prend soin de respecter par son plan la singularité des quatre grandes régions helvétiques mais souligne aussi la complexité de cette géographie du symbolisme suisse.

Après un chapitre introductif qui rappelle de façon synthétique les grands traits du symbolisme (avec une question elle-même révélatrice : « Peut-on définir le symbolisme ? »), Valentina Anker résume bien la position de la Suisse, sorte de carrefour des cultures, marqué par une certaine image de « Mitteleuropa ». Le sentiment national et ses emblèmes, repris par Hodler, la participation abondante des artistes suisses aux grands événements du symbolisme français et belge (dont le Salon de la Rose+Croix), l’apport thématique singulier de l’imaginaire suisse sont évoqués mais aussi l’implantation en Suisse de la colonie végétalienne de Monte Verità, la présence de Fidus et le Goetheanum de Rudolf Steiner (avec d’intéressantes photographies dont quelques unes inédites). L’imaginaire alpestre, une certaine forme de mysticisme naturiste, la fascination des nuages, des lacs, l’importance des relations peinture/musique/danse : insensiblement, l’auteur suggère avec subtilité les contours d’une culture particulière et propice à un développement des esthétiques et des idéologies liées au symbolisme, fût-il international.

L’ouvrage, séparé en quatre grands chapitres géographiques, eux-mêmes subdivisés en paragraphes monographiques, suit un schéma clair et louable. L’approche thématique, bien souvent, sous couvert de gymnastiques intellectuelles flatteuses, permet l’économie de recherches approfondies et dispense un auteur de l’exercice d’analyse des œuvres. Ici, c’est tout l’inverse : Valentina Anker ancre son propos dans la vie et l’œuvre des artistes : art d’individualité, le symbolisme ne souffre pas qu’on évacue la singularité créatrice au profit de généralités soi-disant théoriques mais souvent creuses. Si un ouvrage de synthèse, qui évoque précisément une quarantaine de peintres et sculpteurs, ne peut prétendre à l’exhaustivité à propos de chacun d’eux, l’exercice choisi par l’auteur associe une approche synthétique de chaque artiste remis dans le contexte symboliste, suisse et international et assis sur une lecture précise des sources comme sur l’analyse parlante d’un corpus. Il en ressort une lecture à la fois pédagogique et enrichissante, non seulement par la synthèse des recherches connues, par l’acuité de regard de l’auteur mais aussi par le renvoi à des illustrations directement liées au texte, chose de plus en plus rare dans des éditions qui, bien souvent, font cohabiter texte général et images saupoudrées sans véritable rhétorique lisible.

Le chapitre consacré à la Suisse alémanique traite logiquement de Füssli comme précurseur puis d’un artiste majeur comme Böcklin, mais aussi de peintres moins connus tels qu’Albert Welti et Hans Sandreuter dont A la porte du paradis fait penser à un Klinger qui aurait fréquenté Alma-Taddema. Le chapitre se clôt par l’évocation de Cuno Amiet, artiste attachant apportant, selon Valentina Anker « la couleur de Gauguin et de van Gogh dans le jardin d’Oschwand » ; on pourrait ajouter que c’est sous le regard de Puvis de Chavannes et au « son » de la vibration chromatique de Kandinsky. On s’étonne d’ailleurs que certaines des œuvres reproduites soient si peu connues en France comme le beau Paysage au clair de lune d’Amiet (1904).

Le second chapitre, le plus copieux, est consacré « au pays romand » avec une quinzaine d’artistes dont plusieurs grosse pointures (Hodler, Vallotton, Schwabe) et maintes figures très intéressantes. Si Valentina Anker avait, elle-même, consacré une monographie à Auguste Baud-Boy et s’il existe des ouvrages dévolus à Marguerite Burnat-Provins et Auguste de Niederhaüsern-Rodo et une exposition actuelle dédiée à Alexandre Perrier (Genève, Musée d’Art et d’Histoire), Ernest Biéler, Charles-Clos Olsommer, Albert Trachsel ou James Vibert ne sont guères choyés par la bibliographie. On se réjouit donc de les retrouver ici bien servis. S’agissant même de figures plus importantes, l’auteur risque des lectures personnelles plutôt que des banalités compilatoires : Hodler et les sources indirectes de La Nuit ou le « Doctement mourir » de Monsieur Teste associé aux Las de vivre ; Schwabe (dont l’œuvre conservé au Musée de Genève n’est malheureusement toujours pas visible) et le rapprochement bienvenu du Destin avec Terror antiquus de Bakst ; un Vallotton traité rapidement parce que symboliste intermittent. Un très beau chapitre est consacré au spiritisme, à l’hypnose et au parallélisme avec l’évocation de Théodore Flournoy. On connaît peu, et c’est dommage, les belles photographies des séances sous hypnose de Magdeleine Guipet qui rappellent celles de Lina photographiée dans les livres du colonel de Rochas ; l’auteur les associe aux danseuses nébuleuses de L’Agriculture de Léo-Paul Robert, aux paysages martiens d’Hélène Smith et à la figure d’Emile Magnin pour aborder des questions évidemment essentielles lorsqu’on traite de certains thèmes du symbolisme très présents en Suisse : parallélisme, hiératisme, danse sacrée etc. Un autre chapitre, qui associe Jacques-Dalcroze et Appia évoque l’eurythmie, la scénographie, le symbolisme des corps et de l’espace théâtral. On peut se demander pourquoi cette partie du livre ne comprend pas Eugène Grasset ; comme il ne peut s’agir d’un oubli, gageons que Valentina Anker a jugé cet artiste plus proche des cercles historicistes et art nouveau que du symbolisme, ce qui est incontestable. Grasset laisse pourtant quelques images qui relèvent de cette esthétique et dont l’une, d’ailleurs est reproduite dans l’introduction générale de l’ouvrage (Trois femmes et trois loups).

On retrouve dans le chapitre traitant des Grisons les œuvres de l’admirable Segantini auquel Valentina Anker consacre de longues pages magnifiquement illustrées (il faut dire que tout le volume bénéficie d’une excellente qualité des reproductions). L’auteur s’attache à une évocation sensible et documentée de cet artiste illustre, déjà très gâté par l’historiographie, et dont il nous est certes difficile, n’en étant pas spécialiste, de juger de la nouveauté ; en l’intégrant toutefois au contexte global du symbolisme suisse et international, en évoquant ses thématiques et en lui confrontant des images de von Stuck et Previati, Valentina Anker évite l’écueil de la glorification unique du divisionnisme au profit d’un portrait moins convenu. Cet artiste, l’un des plus grands peintres de l’époque, parvient en effet à incarner une sorte d’idéal du symbolisme puisque s’unissent dans son œuvre avec un bonheur rarement atteint le motif et sa transcription plastique, tous deux d’une originalité également extraordinaire. Giovanni et Auguste Giacometti sont aussi traités par une synthèse éclairante avec des images peu vues comme le pastel La Musique d’Augusto Giacometti datant de 1898 et détenu dans une collection particulière et les visions stellaires du même artiste au chromatisme presque abstrait. Enfin, l’ouvrage se clôt par l’évocation des peintres du Tessin, dont l’auteur rappelle les liens avec l’Italie et en particulier l’Accademia di Brera à Milan. Si l’on y apprend bien des choses et si quelques superbes images nous révèlent des œuvres peu connues, on eut aimé que Valentina Anker allât plus loin s’agissant de peintres tels que Luigi Rossi, Pietro Chiesa, Edoardo Berta, Augusto Sartori et Filippo Franzoni, figures vraiment très intéressantes, dont certaines quasiment inconnues au plan international : peut-être eut-il fallu profiter de l’occasion pour asseoir un peu plus ces peintres à la bibliographie parfois encore très locale.

Pourvu d’une excellente bibliographie, d’un important appareil de notes dans lequel les chercheurs trouveront maintes raretés, et d’un index, cet ouvrage, accessible à l’amateur comme utile au spécialiste (mais dont peut-être le sous-titre aurait pu être encore plus exploité) prend place d’emblée parmi les références pour l’art de la fin du XIXe et du début du XXe siècles.

Valentina Anker, Le Symbolisme suisse. Destins croisés avec l’art européen, préface de Pierre Rosenberg, Zürich, Benteli, 2009, relié, 345 pages, 62 euros environ, ISBN 978-3-7165-1536-5.


Jean-David Jumeau-Lafond, vendredi 17 avril 2009


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