Une esquisse de Carlo Carlone acquise par Tokyo


Carlo Carlone (1686-1775)
La Glorification de saint Félix et saint Auductus
Huile sur toile - 90 x 120 cm
Tokyo, Musée National d’Art Occidental
Photo : Benjamin Couilleaux

11/4/09 – Acquisitions – Tokyo, Musée National d’Art Occidental – Ouvert en 1959 dans un bâtiment signé Le Corbusier, le Musée National d’Art Occidental de Tokyo s’est d’abord constitué à partir d‘une collection privée japonaise1. Il s’est, depuis, enrichi de quelques œuvres remarquables, autour de grands noms de l’art européen du XVIe au XIXe siècle : pour la peinture ancienne, rappelons l’acquisition en 1994 d’une toile de jeunesse de Véronèse, Le Mariage mystique de sainte Catherine, ou encore d’un Saint Thomas de Georges de La Tour, rattaché à la série des apôtres d’Albi, en 2003.
Le dernier tableau entré au musée tokyoïte, en 2008, est un bozzetto préparant la coupole de l’église de San Felice del Benaco, sur le lac de Garde, et représentant La Glorification de saint Félix et saint Auductus. Présente depuis quelques années sur le marché de l’art, cette esquisse peinte était passé chez Agnew’s, après avoir été mise en vente par Sotheby’s comme une Sainte Trinité avec des anges2.

L’auteur de la composition, Carlo Innocenzo Carlone (1686-1775), fait partie de ces artistes d’Italie du Nord qui s’illustrèrent au XVIIIe siècle dans un style rococo, à la fois léger et monumental, diffusé par leurs voyages dans les pays germaniques. On pourrait d’ailleurs comparer la carrière du lombard Carlone à celles des vénitiens Piazzetta et Tiepolo : né près de Côme où il se forma, l’artiste passa sa jeunesse à Venise, puis à Rome afin de parachever son apprentissage auprès de Francesco Trevisani. Hormis quelques portraits et des tableaux de chevalet à sujet historique, Carlone a surtout réalisé d’ambitieuses compositions décoratives, profanes et religieuses, aussi bien en Italie que par-delà les Alpes. Après un séjour à Ratisbonne, il travailla à Vienne pour Eugène de Savoie, où il peignit en 1716 une Glorification du prince au Belvédère inférieur avant de décorer le Belvédère supérieur en 1721-1723. Présent à Linz et Ludwigsburg dans les mêmes années pour des compositions religieuses, Carlone réalisa à Prague en 1727 un cycle de fresques au palais Clam Gallas. Son activité en terre germanique passa aussi à Ansbach où, à l’instar de Tiepolo à Würzburg, il orna la résidence de compositions à la gloire du prince local. C’est sa dernière grande réalisation hors d’Italie, avant de revenir s’installer en Lombardie en 1735. Carlone poursuivit alors le même type d’entreprises picturales, avec d’importantes réalisations pour le Duomo de Monza entre 1739 et 1745, ainsi que des fresques mythologiques et allégoriques au Palazzo Martinengo Salvadego à Brescia, en 1739. Extrêmement actif dans les sanctuaires lombards, Carlone réalisa de 1767 à 1679 des fresques pour le Duomo d’Asti, probablement ses ultimes travaux. Son œuvre peint est aussi dispersé dans de nombreux musées, qui possèdent des esquisses préparatoires à ses peintures murales3.

Datée vers 17594, l’esquisse japonaise appartient donc à une phase tardive, très délicate dans les harmonies de couleur et d’une grande maîtrise dans les effets spatiaux. Toujours fidèle aux préceptes du Concile de Trente, Carlone signe une composition aussi lisible qu’expressive, où triomphent dans le royaume des cieux les deux saints martyrs5. L’alliance d’effets atmosphériques et de puissance formelle rappelle les plus grandes réalisations italiennes du XVIIIe siècle dans le domaine de la décoration religieuse, tant La Glorification de sainte Cécile peinte par Sebastiano Conca à Santa Cecilia di Trastevere à Rome (1721-1724), que les fresques de Tiepolo dans l’église vénitienne des Gesuati (1737-1739), décors que vit probablement Carlone lors de ses périples. Au sein du corpus de l’artiste, des parallèles stylistiques peuvent être établis avec des bozzetti contemporains : ainsi La Cène et Le Triomphe du Savoir de la Ca’Rezzonico à Venise, comparables par leur rhétorique gestuelle et leurs accords chromatiques, ou bien Le Triomphe de la Sagesse de l’Ashmolean Museum d’Oxford, d’une facture similaire quoique plus enlevée.

Cette acquisition du Musée national d’art occidental de Tokyo permet d’accroître un petit fonds intéressant autour du Settecento, souvent peu représenté dans les grandes collections publiques en dehors de l’Italie. En effet, le musée conservait déjà auparavant une Vierge à l’Enfant avec trois saints de Giandomenico Tiepolo et surtout, de son père Giambattista, une esquisse de L’Apothéose de l’amiral Vettor Pisano, préparatoire à la grande fresque exécutée en 1743 au plafond d’une salle du palazzo Pisani Moretta à Venise6.

English version


Benjamin Couilleaux, samedi 11 avril 2009


Notes

1. La collection Matsukata fait partie de ces grands ensembles d’art occidental rassemblés par de riches amateurs nippons au début du XXe siècle. Conservée en France lors de la seconde guerre mondiale, la collection fut restituée par la suite à son pays d’origine ; toutefois, les accords de paix avec la Japon eurent pour effet de céder à la France certaines œuvres en 1959. Sont ainsi conservés au Musée d’Orsay, Les Paysans de Flagey (1850, déposé au Musée des Beaux-Arts et d’Archéologie de Besançon) de Courbet, La Serveuse de bocks (1878-1879) de Manet, La Chambre à Arles de Van Gogh (1889), ou encore L’Atelier de Schuffenecker (1889), Nature morte à l’éventail (vers 1889), Paysage de Bretagne. Le moulin David (1894), Vairumati (1897) de Gauguin.

2. Sotheby’s, Londres, 3- 4 décembre 1997, lot 210. Il semblerait que le sujet de l’œuvre ait été correctement identifié chez Agnew’s.

3. Le Musée des Beaux-Arts de Strasbourg possède un Mucius Scaevola devant Porsenna, rapporté à un décor de la Villa Colleoni, à Calusco d’Adda, dans les environs de Bergame, daté de 1737 (cf. Béatrice Sarrazin in Settecento Le siècle de Tiepolo Peintures italiennes du XVIIIe siècle exposées dans les collections publiques françaises, p. 70-71).

4. Quant à la décoration effective, elle est généralement située dans les années 1759-1761.

5. Autrefois fêtés le 30 août dans le calendrier liturgique catholique, Félix et Aductus sont morts vers 303. Refusant d’abjurer sa foi chrétienne, Félix fut torturé sur le chevalet, puis condamné à être décapité : sur la route le menant à Ostie, un chrétien vint à sa rencontre, exposa sa foi et fut tué en même temps que Félix. Le partisan de Félix étant resté anonyme, on lui donna donc le nom d’Aductus, terme latin signifiant ajouté puisque son martyre s’adjoint à celui de Félix.

6. Respectivement acquises en 1987 et 1988.


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