La recension d’un livre consacré à un préfet, sur un site dédié à l’histoire de l’art, n’est pas courante. Seul Haussmann pouvait la justifier. Difficile en effet d’ignorer son action lorsque l’on s’intéresse au patrimoine historique parisien, tant il a contribué à modeler la capitale telle qu’on la connaît aujourd’hui.
Nicolas Chaudun reprend ici, dans une version légèrement complétée et remaniée, un ouvrage qu’il avait publié en 2002. Le titre initial, assez peu heureux (Haussmann au crible) a été modifié pour un intitulé plus classique, qui a le mérite de la clarté. Il s’agit ici d’une biographie solide, remarquablement écrite et documentée, du préfet de la Seine. L’auteur avait été le premier à prendre en compte les travaux de Pierre Casselle parus dans la revue Bibliothèque de l’Ecole des Chartes sur la commission Siméon. Il ne s’agissait pas de diminuer la responsabilité d’Haussmann dans le percement de nouvelles voies urbaines, mais de la replacer dans son contexte historique en rappelant que la réflexion, déjà entamée sous Louis-Philippe avec Rambuteau, avait été poursuivie au tout début du Second Empire par le comte Siméon. Un plan (le seul retrouvé issu de la commission qu’il présidait) témoigne que les principes mis en œuvre par Haussmann avaient déjà été imaginés avant sa nomination parisienne.
Cette réédition est publiée à l’occasion du bicentenaire de sa naissance. Le personnage est encore controversé. Sans doute est-ce la raison pour laquelle aucune célébration officielle n’est prévue. Il faut pourtant se garder de juger Haussmann hors contexte, avec notre vision du XXIe siècle. Bien évidemment, on ne peut oublier l’éventrement des vieux quartiers parisiens, au premier rang duquel l’île de la Cité. La destruction de certains monuments de premier plan, tels que l’ancien Hôtel-Dieu, avec le décor en trompe-l’œil de sa chapelle décorée par Jean-Baptiste-Marie Pierre, est un crime qu’il est difficile d’oublier.
Mais on ne peut négliger aussi l’extraordinaire réussite de l’urbanisme haussmannien. Les qualités des constructions, qu’il s’agisse des fameux immeubles aujourd’hui qualifiés du nom du préfet (un exemple à peu près unique d’identification entre un style architectural et un haut fonctionnaire) ou des monuments construits à Paris sous le Second Empire ne peuvent être sous-estimées.
Le bilan dressé par Nicolas Chaudun est équilibré, ni hagiographique, ni exagérément sévère. Haussmann n’est pas un personnage particulièrement sympathique : il n’hésitera pas, par exemple, à se féliciter de la confiscation des biens des Orléans, alors qu’il avait usé et abusé de l’amitié de Ferdinand, qui l’avait toujours protégé. Fin politique, il comprit rapidement qu’il avait beaucoup plus de pouvoir comme préfet de Paris que comme ministre, ce qu’il refusa d’être tout en cherchant à en obtenir les prérogatives. Plus étonnant, mais cela explique sans doute qu’il n’eut finalement aucun scrupule à rayer de la carte certains monuments très importants, il n’était guère cultivé et ne fréquentait ni les artistes, ni les écrivains.
Les raisons des travaux haussmanniens sont multiples, avouables ou non. Officiellement, il s’agissait essentiellement d’assainir la ville. La physionomie du vieux Paris n’avait pas tellement évolué au cours des siècles. Pas d’eau courante, pas de réseau d’égout, un habitat vétuste... Pour les contemporains, cette raison était parfaitement acceptable. Evidemment, d’autres solutions étaient sans doute possible - bien des villes européennes ont conservé leurs vieilles maisons et leurs ruelles aujourd’hui parfaitement saines1.. - mais il faut, encore une fois, se placer dans le contexte de l’époque. L’autre raison, moins avouable, était évidemment de sécuriser une ville dont les régulières bouffées insurrectionnelles étaient craintes par le pouvoir. Tracer de grandes avenues rectilignes et larges permettait de réprimer plus facilement les insurrections. La manière dont Haussmann et l’administration impériale voulurent ainsi repousser dans les banlieues les ouvriers et les pauvres est sans doute l’un des aspects les moins défendables de cette politique, bien opposée comme le souligne l’auteur, aux convictions profondes de l’auteur de L’extinction du paupérisme. Ceci fut considéré comme une véritable trahison de Napoléon III envers ce qu’on appellera plus tard les « masses populaires ».
Nicolas Chaudun montre bien que les deux solutions : conserver les plus beaux monuments anciens tout en assainissant la ville et la rendre plus sûre étaient compatibles. L’Empereur avait d’ailleurs été clair dans les consignes données au Comte Siméon : la ligne droite parfaite était bannie afin « de ne point abattre soit les monuments soit les belles maisons, tout en conservant les mêmes largeurs aux rues, et ainsi qu’on ne soit pas esclave d’un tracé exclusivement en ligne droite ». Hélas, cette recommandation fort sage ne fut pas respectée par Haussmann qui sut rallier Napoléon III à ses vues. L’eût-il suivie, la physionomie de Paris ne serait sans doute pas différente aujourd’hui mais le patrimoine parisien serait encore plus riche qu’il ne l’est. S’intéresser à Haussmann, admirer son œuvre et les immeubles construits à cette époque ne doit pas absoudre le préfet de son côté sombre. Nicolas Chaudun ne cherche d’ailleurs pas à le faire ; son livre n’a rien de manichéen.
Il s’attache longuement à décrire la méthode utilisée pour transformer la ville, comment Haussmann sut s’entourer des hommes de la situation : l’hydraulicien Eugène Belgrand ; l’architecte-voyer Eugène Deschamps, dont le préfet a pu dire : « Le plan de Paris, c’était M. Deschamps » ; l’horticulteur Jean-Pierre Barillet-Deschamps ou les architectes Gabriel Davioud et Victor Baltard. Mettons à part Adolphe Alphand « le grand jardinier du règne », qui poursuivit son œuvre au début de la Troisième République. Cette continuité de l’urbanisme haussmannien, bien après le départ d’Haussmann et la chute de l’Empire, n’est pas le phénomène le moins intéressant. La volonté de faire de Paris une capitale moderne transcendait largement les clivages politiques.
Pour conclure, on peut, comme le fait Nicolas Chaudun, relativiser les destructions effectuées sous la direction d’Haussmann : « l’énumération des forfaits de lèse-mémoire perpétrés par "l’éventreur" tiendrait de toute manière peu de place entre l’incommensurable gabegie révolutionnaire et le superbe dédain des Modernes. C’est un registre entier qu’il faudrait, deux, dix peut-être, pour comptabiliser les victimes de ce petit siècle qui court de la mutilation de la place Dauphine (1875), solde posthume de la lancée haussmannienne, au naufrage des Halles (1971) que, justement, le préfet avait vu naître ». Il n’est pas question d’absoudre Haussmann que nous combattrions certainement s’il œuvrait aujourd’hui. Mais, de reconnaître que celui-ci, au rebours de bien des destructeurs, a laissé une œuvre que l’on peut encore admirer.
Nicolas Chaudun, Haussmann, Georges Eugène, préfet-baron de la Seine, Actes Sud, 283 p., 25 €. ISBN : 978-2-7427-8287-1.

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