L’œil révolté. Les Salons de Diderot


Auteur : Stéphane Lojkine

local/cache-vignettes/L179xH289/Couverture_Oeil_revolte-9c89c.jpg L’œil révolté est le fruit d’un travail mené par Stéphane Lojkine depuis plusieurs années. La familiarité acquise par cette longue fréquentation des textes de Diderot se ressent à la lecture. Il analyse la nouvelle relation esthétique à l’œuvre dans les Salons en étudiant le dispositif complexe mis en place par Diderot pour ses comptes rendus où se superposent les niveaux de lecture.

L’ouvrage commence par l’examen de l’événement que constitue le Salon. L’auteur décrit les transformations qui affectent l’Exposition des artistes de l’Académie Royale, suite à la montée en puissance d’un public exprimant ses jugements librement [1]. S. Lojkine décrit ensuite comment Diderot envisage ses Salons, rendant compte non seulement de chaque œuvre exposée, mais également du contexte de l’événement, de son accrochage et des commentaires livrés par les visiteurs. L’examen matériel des divers manuscrits est un point particulièrement novateur ; il attire ainsi notre attention sur les conditions d’écriture, les différentes copies, la chronologie de la rédaction, la livraison aux lecteurs de la Correspondance, etc. L’auteur se penche sur le rôle attribué par Diderot à Grimm (puis étendu à ses autres interlocuteurs), analysant le fonctionnement en dialogue des Salons. Cet examen permet ensuite à S. Lojkine de s’interroger sur la « performance » réalisée par Diderot, notamment sur la question de la description [2]. Il montre qu’elle se pose alors en termes différents d’aujourd’hui et que la critique d’art permet un renouvellement de l’ekphrasis classique.

L’écriture des Salons, contemporaine de la constitution du public des expositions, s’accompagne d’une réflexion menée sur la notion de composition. De disposition des figures, Diderot la définit peu à peu comme la manière pour la toile de s’articuler à la temporalité du spectateur, insistant sur les potentialités du moment de l’histoire choisi par l’artiste pour être représenté. S. Lojkine déploie alors sa thèse centrale, celle de l’articulation de trois images pour un seul tableau. Au centre, campe la toile réelle, dans sa description factuelle, tandis que d’un côté « se situe l’idée du peintre, objet de toutes les interrogations […] idée presque toujours décevante » et de l’autre, l’idée de Diderot qui « propose un dessein » [3]. Après avoir exprimé sa déconvenue, le texte recrée ce que manque la peinture. S. Lojkine s’intéresse par ailleurs aux théories théâtrales de Diderot (en tenant compte de la chronologie de leur élaboration), à la notion de scène et de « quatrième mur » [4]. L’examen d’extraits des Salons à la lumière de ces réflexions est alors d’une grande richesse. Il part en effet de la critique de Diderot pour s’interroger ensuite sur les ambitions réelles de l’artiste, en s’appuyant sur les modèles iconographiques ou les esquisses connues. Cette réflexion sur la critique d’art s’inscrit ainsi pleinement dans l’histoire de l’art, par ce retour vers l’œuvre et sa genèse. Cela est particulièrement intéressant dans le cas de Diderot, seul critique dont les commentaires ne peuvent avoir aucune incidence sur le travail des artistes. Enfin la conclusion se penche brillamment sur les œuvres de deux peintres, Chardin et Boucher, qui, chacun à leur manière, adoptent « le parti inverse » de l’œil de Diderot [5].

On déplore que les contraintes éditoriales permettent uniquement la présence d’illustrations de petite taille, en noir et blanc, et soient sans doute la cause de l’absence d’index. Cet ouvrage enrichit considérablement la lecture que l’on peut faire des Salons de Diderot. Il évite notamment l’écueil de construire une théorie unifiée et artificielle d’après diverses citations, et préfère tenir compte de la chronologie et de la matérialité de l’écriture. Il semble d’ailleurs que le maître mot de cet essai soit « dissémination », Stéphane Lojkine insistant à juste titre sur l’aspect instable et polymorphe des Salons. Un petit regret : encore une fois Diderot apparaît dans une solitude glorieuse, avec ses doutes et ses intuitions géniales, isolé des autres critiques d’art. N’est-ce dû qu’au manque d’études et d’attention portée à ces auteurs ? Il serait intéressant de savoir si cette analyse est ou non extensible à ses confrères. Toujours est-il que la lecture de cet essai ne peut que susciter le désir de s’imprégner encore du « flux nourri » [6] de la parole de Diderot.

Stéphane Lojkine, L’œil révolté. Les Salons de Diderot, Paris, Jacqueline Chambon, 2007, 475 p., 31 €. ISBN : 978-2742772513.


Nathalie Manceau, vendredi 3 avril 2009


Notes

[1] En s’appuyant sur l’ouvrage de Thomas Crow, La Peinture et son public, Paris, Macula, 2004.

[2] Rappelant les travaux d’Else-Marie Bukdahl, Diderot critique d’art, Copenhague, Rosenkilde et Bagger, 1980, 2 vol.

[3] P. 134-135

[4] Il s’appuie d’ailleurs sur l’ouvrage de Michael Fried, La Place du spectateur, Paris, Gallimard, 1990.

[5] P. 459.

[6] P. 67.



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