Penser le patrimoine. Mise en scène et mise en ordre de l’art


Auteur : Roland Recht

IMG/jpg/Couverture_Penser_Patrimoine.jpgCet ouvrage est un recueil d’articles publiés par Roland Recht dans divers livres ou revues, pour l’essentiel dans les années 1990. Regroupés par thèmes, ils sont complétés par quelques études inédites.
Inévitablement, ce type d’exercice aboutit à un résultat un peu hétéroclite. On y trouve à la fois des essais sur le patrimoine et ses relations avec l’histoire de l’art, des réflexions sur les musées contemporains et des textes consacrés à l’histoire du goût.

Cette dernière catégorie n’est pas vraiment de l’histoire de l’histoire de l’art, une problématique dont nous avouons nous lasser un peu, tant cette sous-discipline a pris ces dernières années un développement disproportionné. L’histoire de l’histoire de l’art a un côté un peu nombriliste. Elle finit par remplacer l’histoire de l’art elle-même, quand il reste tant de champs inexplorés. Roland Recht s’intéresse plutôt à l’histoire de la relecture des œuvres, à la manière dont celles-ci étaient perçues au moment où elles sont entrées définitivement dans le champ de l’histoire de l’art. C’est ainsi que le chapitre intitulé « L’invention du passé dans le cercle du jeune Goethe » se penche sur la « découverte » d’un artiste mythique, Erwin von Steinbach, dont l’existence a été inventée par une époque qui regardait à nouveau le gothique et s’efforçait d’individualiser le génie, et celle d’un peintre cette fois-ci bien réel mais que l’on confondait au début avec Dürer : Matthias Grünewald. Que ces deux textes, écrits à près de trente ans d’écart, s’articulent aussi bien, témoigne d’une véritable constance dans certains thèmes étudiés par Roland Recht.

L’une des contributions les plus intéressantes de l’auteur est son analyse de la muséographie des cours Marly et Puget du Musée du Louvre. Datant de 1994, elle est encore d’actualité puisque la physionomie de cette partie du Louvre n’a guère évolué depuis. Il s’y montre assez critique, regrettant que de nombreuses statues semblent, selon lui, « flotter », notamment parce qu’elles peuvent être regardées selon des points de vue qui n’étaient pas prévus par les artistes (soit en contre-plongée, soit de haut).
Evidemment, comme il le souligne, la mise en scène des objets change leur perception. Mais à partir du moment où ces sculptures sont extraites de leur environnement, il est légitime de chercher à les mettre en valeur. Il regrette cependant que ce soit « de l’extérieur du musée [c’est-à-dire du passage Richelieu] qu’on [ait] la perception la plus convenable des cours, mais au détriment de toute relation directe avec une œuvre singulière » parlant ainsi de « muséographie pour un non public ». Il craint qu’un « non visiteur », attiré par la vue qu’il aurait de ces cours, entre dans le musée et soit déçu. A-t-il vraiment raison ? Peu importe que le passage Richelieu soit conçu pour les passants car il profite aussi à ceux qui fréquentent le musée.

Si cette mise en scène peut inciter quelques non visiteurs à entrer au Louvre, et nul doute qu’elle y soit parvenue très souvent, on ne voit pas pourquoi ils en ressortiraient déçus. Roland Recht est bien trop sévère avec cette muséographie qui résiste bien à l’épreuve du temps. Il a tort, selon nous, en affirmant qu’elle muséifie ce qui n’est pas muséal, comme les arbres qui y sont insérés. Si leur intérêt n’est pas évident (on préférerait que d’autres sculptures les remplacent), nous n’avons jamais vu personne s’extasier devant eux plutôt que devant les œuvres.
Il frappe sûrement plus juste en regrettant que la cour Marly ne regroupe pas toute la statuaire de Marly, mais qu’elle ait donné lieu à un choix chronologique qui ne prend pas en compte, par exemple, le Mercure enlevant Psyché d’Adrien de Vries. La muséographie cherche ainsi à concilier deux conceptions : chronologique (XVIIe) et thématique (Marly) sans réussir pleinement la seconde.
En définitive, peut-être cette contribution est-elle datée, à moins que ce soit notre regard qui ait évolué. Il n’y a jamais eu vraiment de débat sur la présentation des cours Marly et Puget que beaucoup estiment réussie, même parmi les puristes. On s’inquiète davantage du « tapis volant » (sic) de Rudy Ricciotti qui risque de défigurer bien plus sûrement la cour Visconti, de l’autre côté du bâtiment.

La conclusion reprend en partie des idées déjà débattues dans le petit livre A quoi sert l’histoire de l’art ? Nous partageons bien sûr l’essentiel de ses critiques contre les orientations prises par les musées ces dernières années (notamment les projets d’externalisation du Louvre et la marchandisation des collections). En revanche, ses suggestions sur le renforcement des dépôts dans certains grands établissements pour en faire des musées spécialisés, qui dans les primitifs, qui dans l’art classique, qui dans l’art du XXe siècle, nous semblent dangereuses car elles pourraient être mal comprises par les « décideurs ». Elles mériteraient au moins d’être plus largement développées et expliquées. Le vrai problème ne nous semble pas être l’insuffisante spécialisation des musées de province mais dans la déshérence dans laquelle sont laissées trop de collections.

Roland Recht, Penser le patrimoine. Mise en scène et mise en ordre de l’art, Hazan, 2009, 206 p. 15 €. ISBN : 9782754102070.


Didier Rykner, mercredi 1er avril 2009



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