Il Ritornante de Chirico, trésor national virtuel


Giorgio de Chirico (1888-1978)
Il Ritornante, 1917
Huile sur toile - 94 x 77,9 cm
Paris, Musée national d’Art moderne
Photo : Christie’s Paris
© ADAGP

2/3/09 – France, Musées – Commission consultative des trésors nationaux – Le 17 décembre 2008, comme chaque mois, se réunissait la Commission consultative des trésors nationaux. Cette instance, qui se compose essentiellement de spécialistes compétents dans les différents domaines artistiques, a pour rôle de proposer au ministre de la Culture le refus ou l’acceptation des certificats d’exportation des œuvres qui lui sont soumis par les musées nationaux.
La loi française est extrêmement libérale. Seuls les objets dépassant une certaine estimation (150 000 euros pour les tableaux, par exemple) et présents en France depuis plus de 50 ans peuvent être interdits de sortie. Les musées ont ensuite seulement 30 mois pour réunir l’argent à un prix qui doit être celui du marché (et qui, dans bien des cas d’ailleurs, le dépasse).

Le 17 décembre donc, trois objets de la vente Bergé passaient devant cette commission. Trois objets seulement, pour la « vente du siècle », voilà qui était bien peu. Car la consigne était claire, bien que non écrite : il ne fallait pas mécontenter Pierre Bergé. Le Louvre n’a proposé aucune interdiction de sortie, pas même pour le Portrait des enfants Dedreux (voir brève du 24/2/09). « [Ce musée] possède une belle collection [de Géricault] » a répondu Marie-Christine Labourdette au Figaro. Et alors ? Au moins deux musées de province avaient vocation à acquérir ce tableau : Rouen et Lyon.
L’une des trois œuvres proposées était le Fauteuil aux dragons d’Eileen Grey. Sa demande de classement fut refusée, fort logiquement, parce qu’il ne possédait plus sa garniture d’origine (ce qui était d’ailleurs précisé dans le catalogue : « gainé de cuir brun postérieur »)1. Les deux autres étaient la tapisserie de Burne-Jones et le tableau de Chirico. Pour celles-ci, l’avis de la commission fut unanime, ce qui n’est pas si fréquent : il convenait de les classer trésors nationaux.

Pourtant, le Chirico n’a pas été interdit de sortie avant la vente, la ministre n’ayant pas suivi, fait quasiment unique, l’avis de la commission. Nous avons interrogé le ministère qui nous a répondu : « Le ministère de la culture et de la communication a quatre mois à partir de la demande de certificat pour finaliser l’instruction du dossier, remis à la décision favorable ou négative de la ministre. Or, au moment du don de la tapisserie et de la préemption du Chirico, ce délai de 4 mois n’était pas encore écoulé. » Si le tableau de Chirico avait dépassé le montant alloué pour la préemption, celui-ci aurait été vendu et il est faux de laisser penser qu’il aurait pu être alors seulement interdit de sortie. Il y a en effet un gentleman agreement entre Christie’s et le ministère qui prévoit, et c’est bien normal, que le certificat soit accordé avant la vente. Il fallait même répondre avant que le catalogue ne soit imprimé.

Il n’y a eu, dans tout ceci, rien d’illégal : Pierre Bergé avait le droit d’exercer un intense lobbying auprès de l’Elysée pour empêcher tout classement en trésor national, le ministère de la Culture avait le droit ne pas suivre la commission et n’avait d’ailleurs pas le choix, la décision ayant été prise au dessus de lui. Le jeu était dangereux. Si les enchères pour ce tableau avaient dépassé largement l’estimation, nul doute que ce trésor national virtuel aurait quitté le territoire. En l’occurrence, reconnaissons que le ministère de la Culture s’est plutôt bien débrouillé (et a eu un peu de chance) puisqu’au moins les deux œuvres que la commission avait souhaité interdire de sortie finissent dans des musées (rappelons que la tapisserie de Burne-Jones a finalement été donnée à Orsay, en compensation pourrait-on dire - voir brève du 19/2/09). Voilà comment se font les choses, dans la France d’aujourd’hui. On louvoie, on ruse. Tout cela n’est pas très glorieux. A quoi sert une commission d’experts dont on ne suit pas les avis ?

English version


Didier Rykner, lundi 2 mars 2009


Notes

1. Ce qui n’a pas empêché le fauteuil de pulvériser son estimation de 2 à 3 millions d’euros pour être finalement vendu 21 905 000 € avec les frais.


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