Après l’exposition consacrée au portrait d’Edmond de Goncourt par Bracquemond présentée à Gravelines en 2004 (voir l’article), c’est au tour de Limoges d’accueillir (avant Selb-Plössberg et Beauvais) une importante présentation qui fait le point pour la première fois de manière exhaustive sur l’œuvre du graveur dans la perspective des arts décoratifs. Le sous-titre de l’exposition « Du japonisme à l’Art nouveau » dit assez l’ampleur du projet que reflète un catalogue dont l’auteur, Jean-Paul Bouillon, mène des recherches sur Bracquemond depuis 1970. Autant dire que cet ouvrage, à l’inverse de bien des catalogues d’expositions bâclées en un an, se lit comme une somme absolument maîtrisée et fructueuse aussi bien sur le plan intellectuel que documentaire.
Il est difficile de rendre compte de la richesse d’une publication qui livre à la fois une approche de fond et des études pointues sur les réalisations de Bracquemond dans de nombreux domaines (estampe, céramique, émaux, objets d’art, mobilier, textile, reliures etc.) ; en réalité, le mérite de Jean-Paul Bouillon est de réaffirmer dans un texte lumineux la valeur générique et théorique de l’art d’un homme qui ne s’est jamais soucié d’être décorateur ou de délimiter des disciplines. L’art de l’eau-forte, avec sa « morsure », sa distribution hiérarchique du noir et du blanc et son appréhension de la matière fait ici figure pour une conception d’ensemble qui révèle la hauteur de vue d’un créateur au sens le plus noble du terme. La « curiosité » de Bracquemond et sa pratique de différentes disciplines (avec l’histoire des commandes, des ateliers, des liens qui l’unirent à Ernest Chaplet, Haviland et d’autres) ne doivent pas donner lieu à des analyses extérieures et perpétuer l’image fractionnée et conventionnelle d’un inventeur du japonisme, d’un précurseur de l’Art nouveau, d’un « cousin des impressionnistes » ou d’un céramiste d’occasion ; une logique profonde et originale préside à l’oeuvre d’un homme éminemment lucide et maître de sa création. Tout au long de l’ouvrage, admirablement illustré, depuis le « Service Rousseau » de 1866 jusqu’aux ultimes travaux commandés par la manufacture des Gobelins, c’est la démonstration d’une unité de pensée et de réalisation, placée sous les auspices de la gravure, qui frappe le lecteur. Dès lors, la notion même d’arts décoratifs perd de son sens et l’œuvre de Bracquemond illustre a contrario les questions essentielles qu’il posa lui-même à maintes reprises concernant la relation de l’art et de l’industrie, de l’artiste et de l’artisan, tout comme les interrogations concernant la situation sociale et économique de la création artistique ; Bracquemond semble à lui seul condenser les expériences de toute une génération, de l’art appliqué diffusé industriellement et auréolé d’une utopique dimension sociale aux chefs-d’oeuvre rares et coûteux destinés à une clientèle de mécènes (voir la partie consacrée aux commandes du Baron Vitta).
Depuis les dessins préparatoires et les estampes jusqu’aux nombreuses pièces de céramique (non seulement les deux services Rousseau mais aussi les extraordinaires réalisations des années 1876-1880 parmi lesquelles beaucoup de pièces peu vues) aux broderies et au mobilier, le catalogue livre une documentation inédite richissime, des reproductions magnifiques et des notices approfondies qui mettent les objets en perspective et permettent d’approcher la compréhension de cette « unité perdue » de l’œuvre, à la recherche de laquelle s’est lancé Jean-Paul Bouillon depuis plus de trente ans. La lecture de ce catalogue convainc sans peine que si Bracquemond domine la gravure de son temps, il reste aussi l’un des artistes qui a le mieux « pensé » l’art au sens le plus large du terme ; les jugements exprimés par Henri Focillon à son propos, opportunément rappelés, trouvent ici leur éclatante confirmation : « Cet art abonde en vérités terribles et en grandes leçons. Il ne se perd pas en agréments superflus, il attaque la matière et il la dompte ».
Félix Bracquemond et les arts décoratifs. Du japonisme à l’Art nouveau, Editions de la Réunion des Musées nationaux, 2005. Avant-propos de Chantal Meslin-Perrier, textes et notices de Jean-Paul Bouillon. 230 pages, environ 280 illustrations. 39 euros. ISBN 2-7118-4817-5.
L’exposition a été présentée à Limoges au Musée national Adrien Dubouché (5 avril - 4 juillet 2005) puis à Selb-Plössberg, Deutsches Porzellanmusem (25 juillet 2005 – 25 octobre 2005). Elle est actuellement à Beauvais, Musée départemental de l’Oise (16 novembre 2005 – 13 février 2006)

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