Savinien Petit aurait pu rester un décorateur d’église ignoré, d’autant qu’il n’a pas recherché la célébrité. Il a très peu exposé au Salon, les chapelles qu’il a peintes sont privées ou d’accès difficile, ses tableaux sont rares et les musées n’en possèdent presque pas. C’est grâce à ses dessins qu’il peut aujourd’hui sortir de l’oubli et l’année 2004 devrait être enfin celle de la notoriété, puisque plusieurs événements le concernant se sont produits ces derniers mois.
François Macé de Lépinay vient de lui consacrer une étude monographique dans le dernier Bulletin de la Société de l’Histoire de l’Art français [1], le musée de Nancy organise une exposition, trois cartons de ses dessins viennent d’être retrouvés à l’Ecole des Beaux-arts de Paris et plusieurs centaines d’autres feuilles ont été dispersées en vente publique, il y a trois mois.
Elève d’Auguste Hesse, Savinien Petit fut encouragé par Ingres [2]. Plusieurs expériences déterminantes l’ont amené à développer un art puriste, « nazaréen ». En 1845, il reçut la commande d’aller relever les fresques des catacombes de Rome et des monuments paléochrétiens. En Italie, il fit des calques d’œuvres du Trecento et du Quatrocento [3]. Ensuite, l’administration lui demanda de copier des fresques romanes mais aussi un plafond de Le Sueur. En 1850, à la mort d’Orsel, Alphonse Périn le sollicite pour venir travailler à l’achèvement des décors des chapelles de Notre-Dame de Lorette, « basilique romaine » en plein cœur de Paris, en compagnie d’autres artiste lyonnais - Michel Dumas, Gabriel Tyr, ... Cette expérience le marquera fortement dans le sens d’une exigence puriste de la forme et d’une aspiration à ce que sa foi chrétienne transparaisse dans l’image représentée. Savinien Petit, comme l’a montré Bruno Foucart [4], est le prototype de l’artiste voulu par Rio et Montalembert, le nouvel « Angelico », et il s’impliquera fortement dans la Compagnie de Saint-Jean.
L’exposition de Nancy [5] comprend 86 œuvres essentiellement tirées de la donation anonyme de 1999 [6] mais aussi quelques tableaux et dessins provenant de collections privées et des feuilles de l’Ecole des Beaux-arts de Paris [7]. La publication constitue à la fois le catalogue de l’exposition et l’inventaire du fond nancéien, soit plus de 250 dessins (tous décrits, mais seulement un quart d’entre eux sont reproduits). Les notices sont courtes mais précises. Les introductions prennent en compte les réapparitions récentes et les auteurs parviennent à faire partager au lecteur les plaisirs de la redécouverte, comment ils ont mené l’enquête, et le cheminement qui les a conduit à reconstituer cette carrière jusque là méconnue. Comparable aux études sur les fonds de Romain Cazes à Montauban [8] ou d’Alexandre Hesse [9] à l’Ecole des beaux-Arts, ce livret est complémentaire à l’étude monographique qui a plutôt privilégié les reproductions des peintures. Cela oblige ponctuellement le lecteur à un va-et-vient entre les deux publications. Les œuvres sont présentées de façon chronologique : académies des débuts [10], paysages réalisés lors du voyage en Italie, copies et relevés des catacombes, puis études des différents cycles de l’artiste (chapelle de Broglie, 1854-1865, église de Richebourg, 1856 et 1863, tombeau du prince Worozoff à Odessa, 1858, cathédrale Saint-André de Bordeaux ; autres réalisations et dessins autonomes ou en rapport avec des œuvres encore non réapparues). Plus inattendues, des vues de Jérusalem ou de contrées lointaines, où l’auteur ne semble pas être allé, ou encore cet Intérieur de la cathédrale de Montauban, daté de 1877, comme pour ultime voyage, un hommage à la ville du Maître. Ingres qui ne s’était pas trompé lorsqu’il avait déclaré au jeune homme : « Mr Petit possède le sentiment de la ligne. Il sera un grand dessinateur ».
Nancy, Musée des Beaux-Arts, cabinet d’art graphique. 16 juin - 20 septembre 2004 (exposition terminée)
Commissariat général : Blandine Chavanne, directrice du musée.
Commissariat scientifique : François Macé de Lépinay
Catalogue : Blandine Chavanne, François Macé de Lépinay, Sophie Harent, Savinien Petit 1815-1878 Le sentiment de la ligne, Artlys, musée des Beaux-Arts de Nancy, 72 p., 15 €. ISBN : 2-85495-229-4
L’AUTRE FONDS DE DESSINS :
Un fonds de plus de 250 dessins de Savinien Petit a été dispersé à Roubaix le 15 avril 2004 [11]. Il provenait de la librairie Raoust fondée à Lille en 1838 et qui a arrêté ses activités très récemment. Dans cette vacation, plusieurs œuvres ayant appartenues à Petit, par d’autres membres de la confrérie de Saint-Jean, ont aussi été vendues : trois études peintes d’Alphonse Périn, liées à Notre-Dame de Lorette, des dessins d’Hippolyte Besson, de Claudius Lavergne (Paysages d’Italie), de Michel Dumas, mais aussi de Raffet et plusieurs vues du Prince de Joinville.
A ce que l’on sait, la veuve a rassemblé les dessins de son mari après sa mort et a organisé la vente posthume à l’hôtel Drouot en mai 1862 (il y avait des lots de grands dessins achevés, des lots de fusains et 14 cartons de dessins divers). Le fonds d’atelier s’est en tout cas très vite retrouvé à Lille puisque, à quelques exceptions près, la plupart des dessins connus aujourd’hui proviennent directement ou indirectement de cette ville (pour certains, on sait qu’ils ont été acquis en 1878 par le comité catholique de Lille).
La grande majorité des feuilles du fonds Raoust correspond à ce qu’on connaît à Nancy : montage de plusieurs dessins sur la même feuille, papiers ocres ou beiges, annotations écrites en lettres-bâtons. On y trouvait pareillement des lots entiers d’études de mains et de pieds, quasiment pas de recherches de compositions d’ensemble, mais plusieurs études de personnages, en pied ou à-mi corps, pouvant être rattachées à des peintures, notamment pour la Bienheureuse Marie Alacoque de Paray-le-Monial (ill. 1) ou pour la cathédrale de Bordeaux (ill. 2 et 3) [12]. Contrairement à l’ensemble lorrain, il n’y avait pas de paysages mais plusieurs portraits (ill. 17 et 18). Un personnage étonnant a servi de modèle à diverses reprises, Armand David, à l’âge de 106, de 107 et de 109 ans (ill. 8). L’artiste détaille les cheveux ou les rides par fines lignes ondulantes comme un graveur de la Renaissance germanique. Il se montre ici très proche des dessins des nazaréens allemands. Les études de visages de vieillards étaient nombreuses dans ce fonds et transformées en apôtres ou en prophètes par l’ajout d’un attribut reconnaissable (ill. 4 à 13). Un visage féminin juvénile, abstraction idéalisée à l’extrême (n° 79 à Nancy et ill.16), méditatif et extatique, semble construit suivant les principes des « signes inconditionnels dans l’art » d’Humpert de Superville, repris par Charles Blanc, théorie qui influencera Seurat et les peintres de la fin du XIXe siècle. Ces dessins quasiment préraphaélites annoncent par exemple Alexandre Séon ou Armand Point, et permettent de saisir la filiation entre les « peintres de l’âme » lyonnais ou ingresques et les symbolistes [13].
Galerie de photos (les œuvres appartiennent à plusieurs collections particulières) :

1. Savinien Petit (1815-1878)
Etudes pour sainte Thérèse, pour sainte Marie Alacoque
et femme voilée debout
(respectivement : 41,8 x 21,5 cm ; 41,9 x 25,3 cm ; 41,9 x 18,5 cm)
Collection particulière

2. Savinien Petit (1815-1878)
Vierge main jointe, étude pour
la chapelle Saint-Joseph à Bordeaux
41,1 x 26,5 cm
Collection particulière

3. Savinien Petit (1815-1878)
Étude de femme tenant le manteau pour la chapelle
Notre-Dame Vierge du Mont Carmel à Bordeaux
41,9 x 22 cm
Collection particulière

4. Savinien Petit (1815-1878)
Deux têtes de vieillard
22,3 x 18,5 cm et 22,4 x 17,9 cm
Collection particulière

5. Savinien Petit (1815-1878)
Deux têtes de vieillard
22,4 x 17,9 cm et 22,4 x 17,1 cm
Collection particulière

6. Savinien Petit (1815-1878)
Apôtre tenant une épée (saint Paul ?)
42 x 26,6 cm
Collection particulière

17. Savinien Petit (1815-1878)
Portrait de jeune fille de profil
41,9 x 26,5 cm
Collection particulière












