Paul Ranson 1861-1909


Auteurs : Marc-Olivier Bitker, Robert Cazalis, Gilles Genty, Janine Méry, Hélène Moulin-Stanislas, Brigitte Ranson-Bitker

IMG/jpg/Couverture_Ranson.jpgA l’occasion de l’exposition Paul Ranson qui se tient du 20 juin au 17 octobre au Musée de Valence, les éditions Somogy publient un intéressant catalogue en co-édition avec la ville de Valence. Après l’exposition du Musée du Prieuré à Saint-Germain en Laye en 1997 et la publication de l’imposant catalogue raisonné de l’œuvre de Ranson en 1999 par Brigitte Ranson-Bitker et Gilles Genty, cette nouvelle mise au point permet de revenir sur un artiste singulier et souvent négligé par rapport à ses confrères en « pays Nabi ». On retrouve parmi les auteurs de ce catalogue les spécialistes de l’œuvre déjà cités, dont Gilles Genty qui assure avec le Conservateur du Musée Hélène Moulin-Stanislas, le commissariat de l’exposition.

Une centaine d’œuvres significatives permet d’appréhender la carrière de Paul Ranson et la complexité de son inspiration. Plus qu’un nouveau catalogue d’exposition, qui ne ferait que reprendre de précédents travaux, cette publication enrichit la connaissance de l’artiste et tire les conséquences du travail fourni lors de la préparation du catalogue raisonné. Près de la moitié des 765 œuvres répertoriées alors présentent en effet un caractère ésotérique, confirmant ainsi de manière « statistique » l’orientation de cette œuvre vers l’occulte. Le Portrait de Ranson en costume nabique de Sérusier, qui présente l’artiste crosse en main et décryptant des signes kabbalistiques, ne serait donc pas une simple fantaisie ou une caricature, fût-elle amicale. On ne saurait plus en douter, à la lecture des essais qui introduisent le catalogue. Avec la collaboration de Janine Méry, Brigitte Ranson-Bitker s’interroge sur l’artiste « nabi ésotérique » et fait le point sur la Théosophie, le Néo-occultisme et l’importance d’Edouard Schuré mais aussi sur le parcours psychologique, voire psychanalytique du peintre. Avec l’étude des femmes-sorcières, Marc-Olivier Bitker prend le relais et établit les liens qui unissent l’évolution du thème et la vision qu’avait l’artiste de la féminité (épouse, amante, marâtre) avec le déroulement de sa vie. Marcel Proust n’avait peut-être pas toujours raison dans son Contre Sainte-Beuve !
A la lumière de ces différentes approches, ce catalogue éclaire un peu plus l’œuvre et la place opportunément au centre d’un clivage qui a la vie dure, celui qui séparerait les symbolistes décorateurs et formalistes (Nabis, Gauguin, Van Gogh) des symbolistes idéalistes qualifiés parfois d’imagiers et dont l’inspiration mystique et ésotérique serait un empêchement de peindre en rond, ou plus exactement de peindre tout court. Lorsque Gilles Genty, abordant l’aspect décoratif du peintre (évidemment majeur), reconnaît que « la réalisation d’un objet d’art n’exclut d’ailleurs nullement le recours à une iconographie complexe (...) », c’est bien la réconciliation de la forme et de l’idée qui est pointée du doigt. La force novatrice de l’art de Ranson et sa contribution essentielle à L’Art nouveau, non seulement ne se heurtent pas à la complexité iconographique et à la recherche ésotérique, mais lui doivent sans doute beaucoup : l’étrangeté des formes est bien liée au mystère du sens. Et cet aspect n’exclut pas le paysage qui prédomine dans l’œuvre des dernières années. C’est une nature mystérieuse et presque menaçante, en tout cas onirique, que Ranson explore avec ses formes bizarres : les sorcières y sont peut-être cachées derrière les arbres.
On peut regretter que, respectant en cela une mode qui règne depuis quelques années, ce catalogue ne contienne aucune notice d’œuvre, ce qui revient, une fois de plus, à réduire celles-ci à des images et à occulter leur dimension d’objet (avec provenance, histoire, analyse). Ceci est quelque peu compensé par l’essai consacré tout entier à l’Hippogriffe, tableau jugé mystérieux. Robert Cazalis y explore les sources légendaires et mythologiques en insistant sur la difficulté d’interprétation inhérente au procédé symboliste. Bien que de telles oeuvres se caractérisent en effet par leur polysémie et une certaine inaccessibilité voulue, on peut s’étonner de l’interprétation qui est faite ici de cette toile. Si toutes les hypothèses doivent être étudiées, il semble aussi nécessaire d’examiner attentivement le tableau et de n’en pas négliger les indices pertinents dans le contexte artistique de son époque. Ainsi, au delà de rappels mythologiques assez généraux ou de références qui n’ont pas un lien direct avec l’artiste (L’Œdipe de Moreau ou le Roger et Angélique d’Ingres), le monstre ailé ne rappelle-t-il pas avec évidence les taureaux de Khorsabad, découverts par Botta et Place dans les années 1840-1850 et la « mitre » qui coiffe la figure ne s’apparente-t-elle pas plus à la coiffe assyrienne de Sargon qu’à une « mitre de prélat », ce que confirme, indice non relevé, l’inscription cunéiforme qu’elle recèle ? Lorsqu’on se rappelle que c’est justement en 1891, année de ce tableau, que Joséphin Péladan se sacra « Sâr » et plaça dans ses armoiries la même mitre pour évoquer sa prétendue ascendance assyrienne (une Assyrie dont il portait aussi la barbe !), il n’est pas déraisonnable d’apparenter partiellement cette image à une symbolique liée à Péladan et à la Rose+Croix, fût-ce de manière satyrique.
Le catalogue se clôt par une chronologie assez dense et par un additif qui recense les œuvres découvertes depuis la publication du Catalogue raisonné ; espérons qu’à son tour, le présent catalogue fera apparaître quelques Ranson oubliés car on n’en finit pas de découvrir cet artiste décidément passionnant.

Paul Ranson 1861 – 1909, 174 p., 125 illustrations, coédition Somogy/Musée de Valence, 2004. Contributions de Marc-Olivier Bitker, Robert Cazalis, Gilles Genty, Janine Méry, Hélène Moulin-Stanislas, Brigitte Ranson-Bitker. ISBN : 2-85056-788-4.


Jean-David Jumeau-Lafond, samedi 10 juillet 2004



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