Entreprendre un livre sur la peinture de batailles est une tâche complexe. Rien n’est plus difficile à décrire et à analyser qu’une bataille et les multiples mouvements qui la composent. Cela rend d’autant plus méritoire la réussite de ce livre remarquablement édité et fort bien écrit, ce qui n’est pas la moindre de ses qualités.
Il s’articule chronologiquement, en trois parties qui traitent successivement de la Renaissance, puis de l’âge classique (XVIIe et XVIIIe siècles), et enfin du XIXe siècle. Dès l’introduction, la problématique principale de la peinture de bataille est posée : comment représenter à la fois l’ensemble de l’action et les détails des combats. Dualité impossible, ou presque, à satisfaire. Cette question se pose en permanence aux peintres, surtout lorsqu’il s’agit de décrire une bataille précise, historique.

1. Piero della Francesca (vers 1412-1492)
Défaite de Chosroès
Fresque
Arezzo, église San Francesco
Photo : Wikimedia
Les auteurs commencent avec les trois batailles de San Romano par Paolo Ucello qui furent sans doute les premières peintures de ce genre dans l’art occidental. Ils les opposent aux fresques de Piero della Francesca à Arezzo où le cycle de l’histoire de la vraie Croix est ponctué par la représentation de deux combats, la Victoire de Constantin contre Maxence et la Défaite de Chosoroès (ill. 1). Les deux artistes traitent des sujets comparables de la manière la plus différente qui soit. Là où Ucello utilise la géométrie pour peindre le mouvement, Piero, au contraire, s’en sert dans des compositions statiques, où le temps semble figé. Il est dommage que cette différence de conception, et ce qu’elle peut révéler sur les peintres, ne soit pas davantage approfondie. En revanche, l’étude des fresques perdues de Léonard et de Michel-Ange, au Palazzo Vecchio, est très pertinente. La Bataille d’Anghiari et la Bataille de Cascina ont engendré une véritable postérité en influençant profondément les générations suivantes. L’interprétation de la Victoire de Constantin contre Maxence peinte au Vatican par Jules Romain après la mort de Raphaël n’est pas moins judicieuse. Les auteurs soulignent notamment tout ce qu’elle doit à l’étude des éléments de la frise de Trajan remontés sur l’Arc de Constantin.

2. Albrecht Altdorfer (vers 1480-1538)
Bataille d’Alexandre le Grand
contre le roi Darius
Huile sur panneau - 158 x 120 cm
Munich, Alte Pinakothek
Photo : Wikimedia
Avec Dürer et Altdorfer, la peinture allemande s’inspira de la tradition italienne, même si l’exemple de la Bataille d’Alexandre le Grand contre le roi Darius (ill. 2) ne semble pas des mieux choisis. Le recours aux modèles florentins n’y est en effet guère flagrant. L’accumulation de petits personnages caractérisera de nombreux peintres du nord de l’Europe, à commencer par Brueghel.
La représentation d’un sujet contemporain par Bernard van Orley, pour des cartons de tapisseries illustrant la Bataille de Pavie, constitue une nouveauté. Une autre étape est franchie avec la tenture de la Conquête de Tunis par l’armée de Charles Quint, également exécutée pour l’Empereur. Son auteur, Jan Corneliz Vermeyen, assista réellement aux combats. Il est regrettable qu’aucune illustration de l’œuvre de Vermeyen ne puisse démontrer les arguments des auteurs, à savoir que le peintre, au contraire de Bernard van Orley, s’inspire davantage des exemples romains. Ils en tirent une leçon qui vaudra jusqu’à la fin du XVIIIe siècle : « la peinture de bataille sera sans cesse écartelée entre réalisme flamand et idéalisme italien, [...] entre la volonté de tout dire et la volonté de dire clairement ».
Le développement consacré à Giorgio Vasari et à sa fresque du Palais Pitti, Le Siège de Pise, manque de clarté. Nous l’avons dit, il n’y a rien de plus complexe que de décrire une bataille, et il aurait été souhaitable d’aider le lecteur en lui proposant un lexique des termes militaires. A moins d’être vraiment versé dans l’art de la guerre, toutes les subtilités des fortifications que représente Vasari risquent de nous échapper, en particulier la différence, semble-t-il fondamentale, entre le rempart maçonné de grande hauteur et les remblais de terre épais... Cela n’est heureusement pas trop gênant car on ne perd jamais de vue l’essentiel, c’est-à-dire les intentions des artistes et comment ils les expriment.
On se permettra ici une parenthèse pour déplorer également qu’aucune des œuvres reproduites ou citées ne sont accompagnées de leurs dimensions. Les peintures de batailles sont parfois monumentales, et ne pas connaître cet élément fondamental peut en perturber la lecture.
La fin de la première partie est consacrée à la peinture vénitienne, essentiellement Titien, auteur d’un beau dessin pour La Bataille de Spolète, préparatoire à une œuvre détruite dans un incendie au Palais des Doges en 1577, et Tintoret. Celui-ci peignit l’extraordinaire Victoire des Vénitiens sur les Hongrois et la conquête de Zadar, pour le Palais des Doges, brillante (et « improbable ») synthèse de tout ce que la peinture de batailles avait produit jusqu’à cette date.

3. Francesco Casanova (1727-1802)
Une bataille
Huile sur toile - 130 x 196 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMN
La partie dédiée aux XVIIe et XVIIIe siècles est particulièrement réussie. Les auteurs y distinguent trois types de peintures guerrières.
Les représentants de la première catégorie sont d’abord des Italiens, qui peignent des batailles pour elles mêmes, sans justification historique. Antonio Tempesta fut, à la fin du XVIe siècle, le créateur de ce genre, suivi par des artistes tels qu’Aniello Falcone, Andrea di Lione ou Jacques Courtois. Joseph Parrocel pousuivit cette tradition en France. Ce type de peinture, qui existait également aux Pays-Bas (avec par exemple Esaias van de Velde), se prolongera tard dans le XVIIIe siècle, avec Francesco Casanova.
La deuxième catégorie, d’origine flamande, s’éloigne du cœur de l’action pour tenter d’embrasser tout le champ de bataille dans une vision panoramique et topographique. Des artistes tels que Peter Snayers la pratiquèrent, et son principal représentant en France fut Frans Adam van der Meulen, d’origine flamande. La peinture topographique se poursuivit également au XVIIIe avec Pierre Lenfant (Bataille de Fontenoy, Versailles, musée national du château).
La troisième et dernière catégorie reprend la tradition du XVIe siècle, celle de Raphaël et Léonard. Il s’agit d’œuvres exécutées occasionnellement par des peintres d’histoire comme Rubens, Pierre de Cortone ou Charles Le Brun et qui s’attachent cette fois à une scène précise. Même un artiste spécialisé comme Andrea di Lione peut occasionnellement dépasser la simple représentation d’une bataille anonyme pour atteindre une dimension épique comme dans le Combat des Hébreux et des Amalécites conservé à Naples (Capodimonte).
Il est dommage que la dernière partie du livre, consacrée entièrement au XIXe siècle, ne soit pas aussi aboutie et maîtrisée que celles dédiées aux périodes plus anciennes. Passée l’époque napoléonienne, les auteurs semblent moins à l’aise, malgré une excellente analyse du développement des panoramas et de la disparition progressive de la peinture de batailles sous l’influence de la photographie puis du cinéma (une évolution qui ira d’ailleurs de pair avec l’effacement de la peinture d’histoire). La peinture guerrière sous Louis-Philippe, en particulier la galerie des Batailles à Versailles, aurait mérité de plus amples développements car elle reste sous évaluée et insuffisamment explorée.
Jérôme Delaplanche, Axel Sanson, Peindre la guerre, Editions Nicolas Chaudun, 192 p., 35 €. ISBN : 978-2-35039-060-4.
L’ouvrage paraît le 11 mars 2009.
