Au service du château. L’architecture des communs en Île-de-France au XVIIIe siècle


Auteur : Christophe Morin

local/cache-vignettes/L184xH289/Couverture_Communs-bde93.jpg Loin de se contenter d’une facile évocation de la vie quotidienne du châtelain et de sa domesticité, l’étude sérieuse et érudite de Christophe Morin prend acte, en quelque sorte, de la recommandation de Blondel de concevoir les communs comme un projet pleinement architectural (p. 175-176). La lecture des traités théoriques du temps, un intense travail de dépouillement d’archives, mais surtout l’examen des bâtiments eux-mêmes, subsistants ou connus par des relevés, ont permis à l’auteur de dresser une typologie des communs et d’en caractériser les réalisations durant plus d’un siècle. Quatre fonctions permettent ainsi de les définir avec beaucoup de précision (p. 25-158) : le logement des domestiques ; le service de la bouche, avec les cuisines et leurs dépendances ; la conservation des aliments et des plantes, dans les glacières, les orangeries et les serres ; une fonction propre aux animaux enfin, qui trouvent asile à l’écurie, au chenil ou encore à la faisanderie.

Dans la mouvance des grands chantiers royaux légués par Louis XIV, les architectes du XVIIIe siècle ont respecté la notion fondamentale de convenance pour organiser l’accès au château selon un système hiérarchique (p. 163-169 et 192-194). À cet égard, l’exemple du projet de réaménagement du château de Bonnelles par Ledoux en 1782 est particulièrement révélateur de cette vision rationnelle (p. 173-176). À l’inverse, d’autres chantiers sont marqués par une plus grande liberté de composition : le « pâté Pâris » à Bercy (p. 61 et 217-220), où l’auteur voit, un peu hâtivement sans doute, la marque du milieu des financiers ; ou encore les châteaux royaux de Choisy, Bellevue et Trianon (p. 224-234). Dans le chapitre consacré à la mise en scène du pouvoir par les communs (p. 275-309), l’auteur dresse une typologie des édifices investis d’une signification politique : la tour, la muraille, la grille, les fossés, la cour d’honneur, les banalités (pressoir, moulin, four), les lieux de justice, ou encore le pigeonnier, qui fait l’objet d’un développement fort intéressant (p. 276-280). On regrettera toutefois que seul le cas des communs de Romainville ait été sollicité pour illustrer le déclin des banalités au XVIIIe siècle, ce qui laisse quelque peu perplexe (p. 287-288), ou encore que subsiste une certaine confusion entre la chapelle des communs et l’oratoire du château (p. 289-293).

Christophe Morin aborde aussi la question fondamentale du rapport entre le château et le village (p. 293-309) qui, dans certains cas extrêmes, pourrait être perçu comme une extension du château : ainsi, à Bellevue et à Ermenonville, la voie publique est absorbée par celui-ci, tandis que Chantilly, Choisy, Saint-Hubert ou Croix-Fontaine (ce dernier exemple dû au fermier général Bouret) offrent l’image du « lotissement de cour » (p. 300-305) magistralement mis en œuvre à Versailles. Curieusement pourtant, le modèle versaillais, dont le caractère exemplaire est souligné et qui, de manière assez restrictive, est principalement envisagé du point de vue des écuries (p. 247-273), ne semble pas avoir été analysé en profondeur : sans même évoquer le traitement architectural des ailes des Ministres, la fonction de l’Orangerie, ou encore la répartition des services de la Bouche, l’auteur aurait sans doute gagné à engager une réflexion sur la topographie des communs versaillais, hâtivement perçus comme « rejetés […] dans la ville » (p. 300).

Autour de la question architecturale des communs, plusieurs pages sont dédiées aux conditions de vie des domestiques (p. 137-141). Surtout, certains aspects techniques assez peu connus donnent lieu à des explications particulièrement bienvenues, comme l’adduction d’eau dans les cuisines (p. 43-47), le contrôle de la température et de l’hygrométrie à l’intérieur des orangeries (p. 93-95), ou encore l’usage des glacières (p. 110-113), que l’auteur connaît bien pour leur avoir consacré sa maîtrise. L’ornementation des communs est l’objet d’un chapitre fondamental (p. 195-213). Dans ce domaine, le relatif silence des théoriciens doit être compensé par l’observation attentive des réalisations, heureusement beaucoup plus éloquente : ainsi du traitement de l’entrée, envisagé de manière générique (p. 208-212), ou encore des exemples des écuries de Bercy (p. 195-197) et surtout de Chantilly (p. 197-200 et 207-208, ainsi que p. 248-258). Ce dernier ensemble, sur lequel l’auteur revient longuement à plusieurs reprises, est un cas néanmoins tout à fait exceptionnel, tant par l’ampleur du programme sculpté que par ses audaces iconographiques.

Abondamment illustré, l’ouvrage de Christophe Morin est doté d’importantes annexes fort utiles, notamment les commentaires tirés des traités théoriques anciens (p. 351-387). Sans même tenir compte des nombreuses digressions que l’auteur se permet, par exemple sur la question plus générale des abords du château (p. 163-167, 169-172, 184-190, 238-243) ou les réalisations édilitaires (p. 305-309), le plan de l’ouvrage paraît toutefois quelque peu confus : ainsi, il aurait été sans doute plus pertinent de regrouper les passages traitant de l’ornementation des communs, l’exemple de Chantilly étant abordé à plusieurs reprises, dans au moins deux chapitres différents. Par ailleurs, on se demande si le titre de l’ouvrage est bien pertinent : pourquoi se limiter à l’Île-de-France, entendue comme notre région administrative (à en juger d’après une des cartes de la p. 17), quand au moins une quinzaine d’exemples cités excèdent, mais sans que l’on comprenne pourquoi, ce ressort territorial ? Du reste, du point de vue des communs, il n’est d’ailleurs pas sûr que l’Île-de-France ait été un « laboratoire formel incomparable » (p. 19) : la mention de certaines réalisations du Midi de la France, notamment dans le cadre des bastides provençales, aurait permis de nuancer le propos.

Christophe Morin, Au service du château. L’architecture des communs en Île-de-France au XVIIIe siècle. Préface de Daniel Rabreau, Publications de la Sorbonne, Paris, 2008, 471 p., 35 €. ISBN : 978-2859445805.


Alexandre Maral, samedi 27 décembre 2008



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