Il y a quelques mois, le ministère de la Recherche via un nouveau machin nommé AERES (Agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement), a publié une liste des revues scientifiques du domaine des sciences humaines et sociales proposant un classement en trois catégories : A, B et C, en fonction de critères obscurs élaborés par des experts dont on ignore les noms. L’objectif avoué est de permettre l’évaluation des universitaires, qualifiés d’ « enseignants-chercheurs publiant », par le nombre de leurs publications, privilégiant respectivement celles parues dans les revues notées A, B puis C. L’évaluation ne sera donc pas faite sur la qualité des articles eux-mêmes, mais sur l’endroit où elles seront publiées. On imagine les conséquences de cette politique sur les revues qui n’ont pas l’heur de plaire au jury : celles notées C et plus encore celles absentes de ce classement verront (il paraît que c’est déjà le cas) le nombre de contributions proposées chuter et leurs subventions retirées. A terme, c’est l’ensemble du paysage des revues scientifiques qui sera bouleversé par un appauvrissement irrémédiable.
Faut-il, dans ces conditions, s’indigner de l’absence quasiment totale de revues d’histoire de l’art dans ces listes ? La discipline elle-même est totalement ignorée et les rares exemples de revues citées sont classés dans la catégorie « histoire », ce qui ne fait finalement que refléter la situation de l’agrégation.
On n’y trouvera en effet, sauf erreur, aucune revue française d’histoire de l’art et pratiquement aucune revue étrangère. Le Burlington Magazine est cité comme « Burlington Magazine Art Bulletin » (sic) ce qui prouve la totale inculture des soi-disant « experts ». On ne trouve ni la Revue de l’Art, ni Studiolo, ni le Bulletin de la Société de l’Histoire de l’Art français, ni la Revue des Musées de France - Musées du Louvre, ni Livraisons d’Histoire de l’architecture, ni Histoire de l’Art, ni les Cahiers d’Histoire de l’Art... Seul surnage le Bulletin Monumental, qui n’est même pas classé A (pas plus que ne l’est le Burlington d’ailleurs). Parmi les revues étrangères, on ne trouve ni Paragone, ni Artibus et Historiae, ni Apollo, ni Sculpture Journal, ni Master Drawings, ni... On l’aura compris : le Ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche n’a jamais entendu parler de l’histoire de l’art.
Ce sujet a été abordé aujourd’hui lors de l’Assemblée Générale du Comité Français d’Histoire de l’Art qui s’interrogeait sur l’attitude que la communauté des historiens de l’art devait prendre face à ce constat. La seule position possible, à notre sens, devrait être la résistance comme l’ont choisi un grand nombre de chercheurs, dans bien d’autres domaines. Celle-ci s’organise, et de très nombreux articles ont été publiés sur ce thème. On renverra par exemple à celui d’André Gunthert, professeur à l’EHESS, sur son blog Actualité de la recherche en histoire visuelle, qui en référence plusieurs autres. Une pétition a été lancée « Pour le retrait complet et définitif de la "liste des revues" de l’AERES » qui a reçu à ce jour 3785 signatures.
L’histoire de l’art étant complètement ignorée, qu’elle le reste : les « enseignants-chercheurs publiant » en histoire de l’art ne pourront être évalués puisqu’on les voit mal publier dans les Annales d’Economie et Statistiques ou L’Espace géographique (deux revues classées A)... Aller protester devant l’AERES en mettant en avant qu’une nomenclature européenne similaire (l’ERIH) prend en compte l’histoire de l’art, n’est-ce pas prendre des bâtons pour se faire battre ? Même élaboré par de vrais spécialistes, ce type de classement est injuste, inutile et même dangereux.
Voir aussi cet excellent article « Les facéties de la bibliométrie. Comment devenir le chercheur du mois » de Pierre Jourde publié en décembre 2008 dans Le Monde Diplomatique.

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