La dérive des expositions


On célèbre partout, avec une unanimité suspecte, la « renaissance » du musée du Luxembourg, qui abrite enfin de grandes expositions. C’est oublier que ce musée discret avait accueilli pendant de nombreuses années des manifestations remarquables : Peintures italiennes des musées de la région Centre, Dessins de la donation Puech ou Patrimoine de Seine et Marne, sans oublier, les frères Flandrin ou James Pradier... Ces belles expositions, qui faisaient avancer l’histoire de l’art et la connaissance des œuvres, n’avaient qu’un défaut : elles étaient peu fréquentées. Or, il s’agit aujourd’hui de faire du chiffre et de battre des records d’entrée : le nombre de visiteurs est scruté par tous les décideurs. Que le Journal des Arts ou l’Art aujourd’hui publient régulièrement le palmarès des expositions selon ce critère purement mercantile est un symptôme de cette dérive. On a donc pu voir dernièrement, au Luxembourg, Rodin, Raphaël ou Modigliani. Et on annonce pour bientôt Botticelli. Des noms connus du grand public, gage de succès. Or, pour ne prendre qu’un exemple, l’exposition Raphaël était un véritable désastre : mise en scène grandiloquente et vaine, tableaux violemment éclairés dans la pénombre faisant passer Raphaël pour un peintre caravagesque, commentaires affligeants... Le musée du Luxembourg n’est pas le seul en cause. Il s’agit d’une tendance lourde qui touche également les musées nationaux. Le Grand Palais, cette année, ne présentera que trois expositions : Chagall, Gauguin et Vuillard, et l’on annonce Cézanne pour 2004. Sauf peut-être pour Vuillard, c’est le succès assuré. La compétition entre le Luxembourg et le Grand-Palais fait d’ailleurs rage : chacun aura son exposition Gauguin cette année, et le musée du Sénat vient de se vanter d’avoir réalisé plus d’entrées pour Modigliani que le Grand Palais pour Matisse-Picasso !

Est-ce un hasard si les peintures italiennes du XVIIIe siècle des musées français ont été récemment exposées à Lyon et à Lille, alors que celles du XVIIe l’étaient au Grand Palais à Paris ? Des nombreuses expositions consacrées aux peintres du XVIIe siècle (Le Sueur, Baugin, Blanchard, La Hyre, Vignon, Bourdon, Poerson...), la plupart furent organisées par des musées de Province et ne furent pas présentées à Paris. Sauf Vouet et Poussin, il y a déjà près de dix ans. Ou La Tour - encore un peintre connu du grand public - pour la seconde fois en trente ans. Les peintres du XIXe siècle (hors les sacro-saints Impressionnistes et l’exception heureuse de Chassériau) sont exposés en Province : la très intéressante exposition sur les élèves d’Ingres, pour ne citer qu’elle, eut lieu à Montauban et à Besançon. En bref, la Province fait ce que Paris, à de rares exceptions près, ne fait plus. Parfois, c’est l’étranger qui prend le relais : l’exposition Richelieu, l’Art et le Pouvoir a été présentée à Montréal, et l’est aujourd’hui à Cologne. Pas à Paris. La remarquable exposition de la Villa Médicis, Maestà di Roma, ira à New York, au Dahesh Museum of Art. Pas à Paris ! Naguère, une exposition grand public permettait d’aider à financer de "petites" expositions, déficitaires. Cela est de moins en moins vrai. Il devient réellement difficile de monter des projets plus confidentiels. Or, présenter un "petit maître" permet souvent de sauver des œuvres roulées dans les réserves et de publier des ouvrages qui ne pourraient l’être autrement. A qui la faute ? Sûrement pas aux conservateurs qui sont les premières victimes de cette politique qu’ils déplorent en privé, devoir de réserve oblige. Les responsables sont multiples : le public qui manque de curiosité, les élus, largement incultes, les revues d’art, dont le sommaire est interchangeable (grand succès prévisible cette année de Chagall et Gauguin). Coupables également certaines grandes sociétés mécènes qui imposent indirectement des sujets grand public.

La Tribune de l’Art présente un calendrier des expositions que nous espérons le plus complet et le plus pratique possible. On verra que les occasions de visiter des expositions intéressantes sont légion, même à Paris. Il n’y a pas de paradoxe : cette dérive que nous dénonçons n’en est qu’à ses débuts et ne touche encore que quelques grandes institutions. Mais si l’on n’y prend garde, dans quelques années, nous serons condamnés à la triade Impressionnistes - Egypte - Picasso.


Didier Rykner, lundi 7 avril 2003


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