
1. Jean Rancy (actif de 1529 à 1568)
Dame Tholose, 1544
Bronze - H. 143 cm
Toulouse, Musée des Augustins
Photo : D. Rykner
Comme l’exposition, par nature éphémère, le catalogue qui accompagne cette rétrospective dédiée aux bronzes français du XVIe au XVIIIe siècle mérite tous les éloges. Il est le résultat d’une enquête de plusieurs années qui a permis d’étudier en détail de très nombreuses œuvres dans les musées européens et américains. Bien qu’il s’agisse d’un ouvrage collectif, les textes sont très homogènes et complémentaires, résultat d’un soigneux travail d’édition. Riche de nombreux essais, il propose pour chaque objet exposé des notices extrêmement complètes. Il est dommage cependant que seuls quelques artistes fassent l’objet d’une biographie détaillée. On aurait aimé en savoir davantage sur certains sculpteurs très peu connus comme Jean Rancy (ill. 1), ou David et Antoine de Chaligny. L’illustration est extrêmement abondante, chaque sculpture étant reproduite sous plusieurs angles.
Tous les points sont abordés, sans négliger l’aspect technique, si important pour un art qui est aussi une industrie : composition des bronzes et participation respective des sculpteurs, des fondeurs-fondants c’est à dire de ceux qui coulent le métal dans le moule, et des fondeurs-ciseleurs qui peaufinent les reliefs après que le bronze a refroidi.
Le bronze est en effet un travail de collaboration. Les cas où l’auteur de l’œuvre est également fondeur sont assez rares : Barthélemy Prieur, Corneille van Clève ou Antoine Coysevox font partie de ces artistes complets. Mais même eux se font assister dans l’opération de fonte qui ne peut être réalisée seul. Dans deux ou trois cas d’ailleurs, cette distinction n’est pas claire : ainsi le mascaron d’une porte de l’Hôtel de Ville donné à Henri Perlan (cat. 54) ne peut, en toute rigueur, être attribué à ce fondeur qui s’est contenté de réaliser ce qui a été conçu par un sculpteur encore anonyme. Les problèmes sont d’autant plus complexes que si un fondeur travaillait pour plusieurs sculpteurs, un sculpteur pouvait également employer différents fondeurs.
Parler de bronze est un léger abus de langage. Au sens propre, il s’agit d’un alliage de cuivre et d’étain, alors que les bronzes français sont souvent constitués de laiton, mélange de cuivre et de zinc, ou même d’alliages quaternaires ajoutant au cuivre, du plomb, du zinc, et de l’étain, ce dernier composant parfois en quantité réduite. On utilisera, comme le font tous les historiens depuis longtemps, le terme « bronze » dans un sens générique. Si la plupart de ceux exposés ici ont fait l’objet d’une analyse chimique, il faut se méfier de l’interprétation des résultats, souvent encore insuffisants pour en tirer des conclusions certaines : une composition proche n’assure pas forcément qu’il s’agisse de productions provenant d’un même atelier, pas plus que des différences importantes n’impliquent qu’il soit question de deux sculpteurs distincts.

2. Pierre Puget (1620-1694)
Persée et Andromède, Louvre (à gauche) et
L’Enlèvement d’Hélène, The Detroit Institute of Art
(à droite)
Exposition : Les Bronzes français au Louvre
Photo : D. Rykner
Devant le nombre d’œuvres exposées, le Louvre a dû prendre le parti d’en présenter une partie dans les cours Marly et Puget, mélangées aux collections permanentes. Ce parcours, balisé par une couleur verte, a un avantage et un inconvénient. Il permet quelques comparaisons fructueuses - comme l’Enlèvement d’Hélène par Pâris de Pierre Puget (cat. 63) qui se trouve exposé à côté du Persée et Andromède en marbre du même sculpteur (ill. 2) - mais il provoque une dispersion des regards pendant la visite. Le visiteur arrive au bout du parcours un peu épuisé et a tendance à passer trop rapidement sur les œuvres de la fin consacrée à la seconde moitié du XVIIIe siècle.
On se contentera ici de faire un choix de quelques sculptures récemment réapparues ou moins connues et de souligner des rapprochements fructueux.
Pour des raisons de place, la Vénus du Belvédère (cat. 1) d’après l’Antique, fondue sous la direction du Primatice pour François Ier, ne se trouve pas au début de l’exposition mais dans la cour Marly. C’est pourtant par elle que le catalogue commence logiquement, non seulement pour des raisons chronologiques mais aussi pour marquer dès le début la double influence de l’Antiquité et de l’Italie qui fut si importante pour les bronzes français. Une différence fondamentale avec l’Italie est cependant signalée dès le premier essai du catalogue (p. 21) : « contrairement aux statuettes de la Renaissance italienne, ces sculptures ne peuvent être prises en main ». A l’exception de quelques figures de Barthélemy Prieur présentées au début de l’exposition, on est en effet frappé par la monumentalité de ces bronzes, même lorsqu’ils ne mesurent que quelques dizaines de centimètres. On peut à ce propos s’interroger une nouvelle fois sur la pertinence de conserver au département djavascript:barre_raccourci(’’,’’,document.getElementById(’text_area’))es Objets d’Art des bronzes qui sont si évidemment à rattacher à l’art de la sculpture. Il serait plus logique de rapprocher dans les collections permanentes, comme cela est fait dans cette exposition, les Génies funéraires du tombeau de Thou (cat. 14 et 15) des figures de Marie de Médicis en Junon et de Henri IV en Jupiter acquis par le Louvre en 1985 (cat. 18 et 19).

3. Barthélemy Prieur (1536-1611)
Neptune et trois chevaux marins, 1583
Bronze - 90 x 60 x 51 cm
Melun, Musée Municipal
Photo : D. Rykner

4. Barthélemy Tremblay (vers 1568-1636)
Martin Fréminet, peintre du roi, 1622
Bronze - 47,4 x 47,4 x 24,8 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : Musée du Louvre/P. Philibert
Un Neptune et trois chevaux marins par le même Barthélemy Prieur (ill. 3 ; cat. 16) constitue une belle trouvaille récente due à Bertrand Jestaz qui l’a publiée pour la première fois en 2002 sous sa bonne attribution1. Ce groupe de fontaine, conservé au Musée municipal de Melun et d’une qualité remarquable, est probablement celui documenté dans un contrat passé en 1583 au sculpteur.
Notons également deux nouvelles attributions effectuées à l’occasion de cette exposition2 : celle d’une Diane au cerf de Dresde (cat. 43) donnée sans certitude à Guillaume Bertelot et, surtout, le buste de Martin Fréminet, peintre du roi (ill. 4) longtemps anonyme ou attribué à Hubert Le Sueur, dont on sait maintenant de manière certaine qu’il revient à Barthélemy Tremblay grâce à la découverte du contrat passé pour l’élaboration du tombeau d’où il provient. Le buste de Louis XIII du Louvre (cat. 47) est présenté ici sous le nom de Francesco Bordoni auquel il a été rendu il y a seulement quelques années. Il est d’ailleurs étonnant qu’il ait pu être attribué auparavant à Jean Varin par analogie avec le buste du Cardinal de Richelieu (Bibliothèque Mazarine ; cat. 48) de ce dernier, tant les deux œuvres semblent éloignées.

5. Pierre Ier Biard (1559-1609)
La Renommée, 1597
Bronze - 134 x 120 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : Musée du Louvre/P. Philibert
L’un des nombreux intérêts de l’exposition est de permettre de juxtaposer et de comparer, soit des versions différentes de bronzes fondus d’après le même modèle, soit l’œuvre définitive et son modèle dans un matériau différent. On peut voir par exemple, côte à côte, le groupe en bronze par Gilles Guérin, du Musée Carnavalet, représentant Louis XIV écrasant la Fronde et sa maquette en terre cuite, acquise par le Louvre il y a peu (cat. 53 a et b).
Parmi les nombreux objets provenant de collections particulières, on appréciera notamment le Neptune agité de Michel Anguier (cat. 5-) qui rappelle que ce sculpteur travailla à Rome avec le Bernin. Il est l’un des artistes les mieux représentés dans l’exposition (et l’un des rares ayant droit à un essai dédié).
En entrant dans la cour Marly, on peut voir notamment la Dame Tholose (ill. 1 ; cat. 3), figure qui se trouvait naguère au sommet de la colonne Dupuy à Toulouse et qui a fort sagement été déposée au Musée des Augustins. Cette allégorie est due à Jean Rancy dont nous parlions plus haut et qui, comme la Renommée de Pierre Biard du Louvre (ill. 5 ; cat. 36) exposée non loin, s’inspire directement des modèles maniéristes italiens, au premier rang desquels le Mercure de Jean de Bologne.

6. Louis Garnier (vers 1638-1728)
Simon Curé (vers 1680-1734)
Augustin Pajou (1730-1809)
Le Parnasse français
Bronze - 260 x 235 x 230 cm
Versailles, Musée national du château et de Trianon
Photo : D. Rykner
Mais l’objet le plus extraordinaire, qui constitue une véritable révélation et dont on espère - et la notice du catalogue le laisse entendre - qu’il ne retournera pas dans l’obscurité des réserves, est sans nul doute Le Parnasse français (ill. 6 ; cat. 98), qui devait constituer la maquette, conçu par Evrard Titon du Tillet, pour un monument aux grands hommes jamais réalisé, qui préfigurait les entreprises de la seconde moitié du XVIIIe et de la Monarchie de Juillet célébrant les gloires nationales. Sur un grand rocher, quatorze figures principales et vingt-deux génies ailés se répartissaient sur trois niveaux, accompagnés de nombreuses médailles et de phylactères. Hélas, deux siècles d’une négligence inexplicable (XIXe et XXe) dans les locaux de la Bibliothèque Nationale, puis dans les réserves de Versailles, ont occasionné la perte de nombreux attributs attachés aux figures et de la plupart des médaillons et des phylactères. Le Parnasse reste, bien que privé de ces éléments, particulièrement impressionnant, et on peut se réjouir qu’il soit, à son retour à Versailles, enfin présenté dignement dans les salles du Musée de l’Histoire de France.

7. François Lespingola (1644-1705)
Didon sur le bûcher funéraire
Bronze - 59,3 x 63 x 42 cm
Dresde, Staatliche Kunstsammlungen Skulpturensammlung
Photo : Hans-Peter Klut-Elke Estel
Tout un ensemble de bronzes fondus à la fin du XVIIe et au début du XVIIIe se rapprochent des peintures, par la richesse de leur composition, par le fait qu’ils doivent être vus de préférence d’un point de vue et par leurs sujets. C’est le cas des œuvres de François Lespingola, auteur de plusieurs scènes de la vie d’Hercule3 et d’un étourdissant Didon sur le bûcher funéraire (ill. 7), de Philippe Bertrand (Cérès et Triptolème, cat. 108 ou Vénus demandant des armes à Vulcain) et de certaines œuvres dont les auteurs n’ont pas été identifiés (Pluton enlevant Proserpine dans un char - cat. 102, Le Temps témoin du triomphe de l’Honneur, de la Probité et de la Prudence sur le Vice,...). Les bronzes de cette époque, ceux de Philippe Bertrand notamment, sont marqués par l’influence d’artistes florentins contemporains tels que Massimiliano Soldani-Benzi et Giovanni Battista Foggini.

8. Roger Schabol (fondeur)
d’après Martin Van Den Bogaert
dit Desjardins (1637-1694)
Louis XIV à cheval
Bronze non réparé ni ciselé -
52,4 x 37,8 x 18 cm
Copenhague, Statens Museum for Kunst
Photo : Statens Museum for Kunst

9. Martin Van Den Bogaert
dit Desjardins (1637-1694)
Louis XIV à cheval
Bronze - 44 x 40 x 19,5 cm
Collection de S.M. la reine d’Angleterre
Photo : D. Rykner
Dans la cour Puget sont réunies les différentes réductions des monuments à Louis XIV et à Louis XV, presque tous détruits à la Révolution. Deux essais du catalogue leur sont dédiés. Il est dommage que la réduction de la statue équestre de Desjardins du Statens Museum for Kunst de Copenhague (ill. 8 ; cat. 88 b), inachevée et présentant encore tout son réseau de jets et d’évents, ne soit pas exposée au Louvre (elle ira à New York et Los Angeles). Cet objet presque surréaliste permet de bien comprendre la manière dont est fabriqué un bronze à la cire perdue, et le travail qu’il reste à effectuer une fois le métal coulé et solidifié. Un autre exemplaire (ill. 9 ; cat. 88 a) de cette sculpture, parfaitement terminé celui-ci et d’une très grande qualité, appartient à la Reine d’Angleterre. On remarquera à cette occasion que beaucoup d’œuvres proviennent des collection royales britanniques, ce qui témoigne du goût pour les bronzes français dont firent preuve les souverains européens (ce point est traité dans un essai du catalogue).
La juxtaposition de deux copies réduites du Louis XV d’Edme Bouchardon (ill. 10), respectivement par Louis-Claude Antoine Vassé et Jean-Baptiste Pigalle montre la popularité du monument équestre de la place Royale (aujourd’hui place de la Concorde) qui fut largement diffusé par ces petits modèles exécutés par des sculpteurs non moins prestigieux.

10. D’après Edme Bouchardon (1698-1762)
Louis XV à cheval
A gauche, par Jean-Baptiste Pigalle (Versailles)
A droite, par Louis Claude Antoine Vassé
(collection de la reine d’Angleterre)
Bronze - 44 x 40 x 19,5 cm
Exposition : Les Bronzes français au Louvre
Photo : D. Rykner
L’exposition se termine sur la seconde moitié du XVIIIe siècle, avec les œuvres déjà néoclassiques de Houdon, Boizot ou Philippe-Laurent Roland. On retiendra le groupe de Bélisaire et son guide par Antoine-Denis Chaudet (Metropolitan Museum ; cat. 143) que l’on peut relier à David, non seulement en raison de la similitude du sujet avec celui du tableau de Lille, mais aussi parce que l’origine de la figure de Bélisaire se trouve dans un dessin de David dédicacé à Chaudet. Ce triomphe du classicisme ne doit cependant pas faire oublier que parallèlement existait déjà un courant préromantique. Un curieux bas-relief provenant du Victoria & Albert Museum (cat. 128), une allégorie compliquée, en est un exemple. La figure ailée fantastique de la Mort qui s’enfuit sur la gauche rappelant certaines figures contemporaines de Blake ou Füseli. Si le nombre de bronzes produits diminua pendant la période révolutionnaire et jusqu’à la Restauration, la technique s’épanouit à nouveau sous la Monarchie de Juillet grâce aux sculpteurs romantiques. Le visiteur qui voudrait poursuivre cette exploration des bronzes français n’aura qu’à poursuivre un peu plus loin sa visite dans les collections permanentes.
P.S : Il nous a été confirmé que dans le rapport élaboré à l’occasion de la dation, il avait été évidemment constaté que la base d’Hercule et l’Hydre de Lerne de Lespingola était une fonte au sable et que les personnages avaient été à une époque indéterminée remis sur cette base comme cela a été vu pendant le colloque. Il ne s’agit donc pas d’une nouveauté.
Sous la direction de Geneviève Bresc-Bautier et Guilhem Scherf, Bronzes français de la Renaissance au Siècle des Lumières, Somogy Editions d’Art, 2008, 536 p., 39 €. ISBN : 978-2-7572-0196-1.
Informations pratiques : Paris, Musée du Louvre (Aile Richelieu). Tél : 01 40 20 53 17. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 9 h à18 h, nocturnes le mercredi et le vendredi jusqu’à 21 h 30. Tarif : accessible avec le billet d’entrée aux collections permanentes, 9 €, 6 € après 18 h.
