Figure du corps. Une leçon d’anatomie aux Beaux-Arts


Paris, Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts, du 21 octobre 2008 au 4 janvier 2009.

Théodore Géricault (1791-1824)
Etude d’un membre antérieur gauche
écorché, vu de face

Pierre noire et sanguine - 39,7 x 26,6 cm
Paris, ENSBA
Photo : ENSBA

Dès que s’ouvre en 1648 l’Académie royale de peinture et sculpture, l’anatomie entre dans l’enseignement dispensé et le cursus indispensable. L’étude du nu, à dire vrai, appartient de longue date aux usages pédagogiques, elle est consubstantielle à l’idée d’une beauté partagée, d’un code légiférant les arts visuels et d’un héritage ininterrompu entre les Grecs et l’âge moderne. Dans les traités de la Renaissance, qui fixent pour la première fois une imagerie globale à destination des artistes, le corps humain incarne une perfection, d’essence divine, que la pratique du dessin est appelée à s’approprier et à dépasser selon trois principes : les proportions idéales, la logique structurelle et l’expression des passions. Tout le système figuratif occidental va ainsi reposer durant plusieurs siècles sur cet idéal anthropomorphique qui d’âge en âge, de révolution en révolution, va conserver sa prégnance au cœur de la réflexion esthétique.

Jusqu’à aujourd’hui, selon des modalités qui ont moins changé qu’on le croit au cours du XXe siècle, l’apprentissage morphologique, du squelette à la décomposition du mouvement, s’est maintenu à l’École des beaux-arts. L’organiser à cet endroit, où il enseigne par ailleurs, aurait pu être une simple commodité pour Philippe Comar. Le choix est plus significatif, il tend à rappeler que notre modernité est riche de transmissions oubliées ou simplement occultées. Nous assistons depuis quelque temps, sous la direction d’Henry-Claude Cousseau, à un sérieux inventaire des richesses de l’ENSBA et des problématiques qui la travaillent depuis plus de trois siècles. Existe-t-il meilleure façon de faire vivre une telle maison que de clarifier le poids de l’histoire sur les préoccupations du présent ? Voilà pourquoi cette exposition unique prend son sens en son lieu, l’investit de ses questions actuelles et de ses images poignantes. Figures du corps, au-delà d’une mise en scène aérée et spectaculaire, entraîne le regard parmi quatre cents dessins, gravures, moulages et photographies, orchestrés sur deux étages. Leur statut particulier n’exclut pas, le cas échéant, une qualité esthétique, d’autant plus frappante qu’elle semble involontaire. Les feuilles de Géricault à cet égard dominent la sélection (ill.). Traités anciens, écorchés de Houdon, nus féminins et virils, fragments en tout genre, cadavres et sculptures disséqués, animaux de Barye, typologies raciales, anthropométrie criminelle, incursions psychiatriques, la liste est longue de ce qui s’y trouve analysé, en relation toujours avec cette pensée évolutive du corps, de ses représentations et du sens même de l’art. Il n’en résulte pourtant aucune dispersion. Au contraire, la multitude des objets et la richesse de la circulation poussent à créer du lien entre des univers plastiques qu’on aime souvent à opposer, Vinci et Dürer, David et Géricault, etc.

Le romantisme et le réalisme n’auraient-ils fait que déplacer l’accent ? Privilégier l’écart sur la norme ? En fait, l’obsession corporelle dont les artistes témoignent procède d’une ambiguïté ancienne et féconde. Le corps humain fixe-t-il un idéal de beauté ou exprime-t-il le mystère des flux qui l’animent ? Cette opposition entre pureté mathématique et électricité passionnelle, canon synthétique et sujet individuel, a traversé la création figurative, celle qui scrute notre enveloppe mais ne parle que de ses dessous, os, chair, pulsions, animalité, déviance.

Le catalogue est de grande qualité, avec nombreux essais et des annexes documentaires très utiles, notamment le dictionnaire des professeurs d’anatomie actifs à l’Ecole des Beaux-Arts depuis le XVIIe siècle.

local/cache-vignettes/L90xH114/Couverture_Figure_Corps-bb180.jpgSous la direction de Philippe Comar, Figures du corps. Une leçon d’anatomie à l’école des Beaux-Arts, Editions de l’ENSBA, 2008, 512 p., 45 €. ISBN : 9782840562696.

Informations pratiques : Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts, 14, rue Bonaparte, 75006 Paris (entrée de l’exposition : 13, quai Malaquais, 75006 Paris). Tél : + 33 (0)1 47 03 50 00. Ouvert tous les jours sauf le lundi de 13 h à 19 h. Tarif : 4 € (tarif plein), 2,50 € (tarif réduit).

Site de l’Ecole des Beaux-Arts


Stéphane Guégan, vendredi 28 novembre 2008


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