Le symbolisme français est vraiment une famille nombreuse. On y croise toutes sortes d’artistes, des plus sonores aux moins fougueux. Aman-Jean était de ceux qui, « peintres de l’âme », ont préféré aux froides allégories, au rêve trop abstrait, l’intimisme, les demi-confessions, un certain flou sentimental et, pour son bonheur et le nôtre, le pastel à l’éclat de l’huile. En dehors du portrait de Verlaine, image implacable et manifeste d’une poétique commune, l’exposition de Douai ne rassemble que des portraits féminins, épouses modèles et jeunes filles en fleur. Point de créatures sataniques, comme les aimait le symbolisme, mais la séduction distante, piquante le cas échéant, de femmes plus réservées qu’inaccessibles. La retenue, c’est aussi le mot qui revient fréquemment sous la plume des critiques du temps.
Au mieux Aman-Jean s’aventure-t-il à dénuder une épaule, à découvrir les premières rondeurs d’une poitrine. De 1885 à 1936, ce ne fut qu’un défilé très réglé de sages Vénus, séduisantes par leur distinction plus que par leur abandon, plus Rossetti que Manet en somme. Si l’on pense à Puvis de Chavannes devant la frêle et hiératique Sainte Geneviève qui se silhouette en 1885 dans la lumière du couchant, qu’Aman-Jean intensifie en coloriste moderne, les portraits eux rappellent l’ingrisme dans lequel il fut formé. L’histoire de l’art a peut-être tort de négliger son passage chez Lehmann. Comme Degas dont il a regardé l’œuvre, l’émule de Verlaine a évidemment prolongé, échos ou vraies citations, les formules du portrait ingresque.
En 1906, alors que Picasso travaille aux Demoiselles d’Avignon, Aman-Jean abuse encore des roses tendres pour peindre Miss Ella Carmichaël (Paris, Musée du Petit-Palais, ill. 1) dans la pose qu’Ingres avait donné en 1848 à Betty de Rothschild. Non moins que cette attitude, l’évocation de Watteau, à travers la gravure encadrée sur le mur, n’est gratuite. Whistler, dont les paons se promènent dans quelques-uns des tableaux de l’exposition, et les préraphaélites anglais ne sont pas loin non plus. Le symbolisme d’Aman-Jean tient de la galanterie d’Ancien régime et des nervosités modernes. Cette sorte de libertinage mélancolique fait songer encore à Verlaine, de même que le goût pour les effets poudrés du pastel (ill. 2 et 3) renvoie aux frères Goncourt. Cet attachement durable, heureux, aux craies de couleurs et à la cosmétique féminine nous vaut une des meilleures sections du parcours.
La peau fardée ou pas de ces dames rivalise avec le duvet de fruits au soleil. Moins retenu, surtout quand il réside à Amalfi, l’artiste se libère en mettant à profit sa science des couleurs, apprise de Chevreul et sans doute de sa complicité de jeunesse avec Seurat. Un coloriste bien différent des peintres des Salons Rose + Croix, qu’il fréquenta, se signale ici. L’exposition de Douai, à laquelle les tableaux américains et japonais font hélas défaut, élargit sensiblement l’idée qu’on pouvait se faire du « peintre de l’âme ». A vouloir s’épancher et toucher l’intimité psychique de ses modèles et de son public, Aman-Jean ne fut pas avare d’autres séductions, plus épidermiques dirions-nous. Pour ce monarchiste convaincu, dont le nom d’emprunt évoquait à la fois Richelieu et Rancé, la pourpre et la trappe, il n’était pas de fruit défendu.
Commissariat de l’exposition : Françoise Baligand, conservateur en chef du musée de la Chartreuse.
Catalogue, collectif sous la direction de Yan Farinaux-Le Sidaner et Jean-David Jumeau-Lafond, Edition Le Capucin, 2003. 30 €.



