Six dossiers patrimoniaux que nous allons suivre de près

3 3 commentaires

Comme nous le disons souvent, nous recevons tellement d’alertes patrimoniales que nous ne savons pas bien comment tout traiter, et qu’il nous est nécessaire de choisir certains combats quitte à en négliger d’autres. Cette situation nous convient d’autant moins que le nombre de catastrophes patrimoniales, en cours ou qui s’annoncent, s’accroît presque exponentiellement. C’est un fait : depuis quelques années, le patrimoine est de plus en plus en danger, et le ministère de la Culture ne cesse de régresser dans sa volonté de le défendre. Reniant leurs missions, certains hauts fonctionnaires qui ne sont là que pour faire carrière (et surtout, surtout ne pas faire de vagues) se rendent coupables des plus graves abandons. Sans doute aussi l’audience du site, toujours croissante, incite-t-elle encore davantage les lecteurs à nous faire part des dossiers dont ils ont connaissance, ce qui peut aboutir à un effet loupe.

Comment faire donc pour, sinon tout traiter en profondeur, au moins aborder tous les sujets qui nous semblent mériter notre attention ? Nous allons essayer quelque chose qui, nous l’espérons, aura au moins l’avantage de nous permettre de parler de beaucoup plus d’affaires, même si nous ne pourrons pas les approfondir toutes.
Nous publierons donc régulièrement des articles comme celui-ci, où nous listerons plusieurs menaces sur le patrimoine, en donnant les quelques informations dont nous disposerons, sans avoir la prétention d’épuiser les sujets. Nous suivrons toutes ces affaires, et nous consacrerons à certaines des articles approfondis.

Voici donc une première liste. Nous ne reparlerons pas ici des dossiers déjà ouverts, comme l’abbaye Saint-Vaast d’Arras ou la chapelle Saint-Joseph de Lille sur lesquels nous reviendrons bientôt.

1. Monuments menacés en raison de leur vente par leur propriétaires publics.

Ils sont de plus en plus nombreux et, outre les articles que nous écrirons sur les dossiers suivants, nous publierons prochainement un éditorial à ce sujet.


1. Jacques Denis Antoine (1733-1801)
Ancien hôpital La Rochefoucauld (vue arrière, de l’Avenue René Coty)
Photo : Didier Rykner
Voir l´image dans sa page

- l’hôpital La Rochefoucauld (ill. 1)

Cet édifice insigne, dû au grand architecte Jacques Denis Antoine dont l’œuvre la plus connue est l’Hôtel de la Monnaie de Paris, fait partie de ces innombrables hôpitaux ayant perdu leur utilisation médicale, ce qui occasionne souvent des destructions patrimoniales. Le bâtiment n’est aujourd’hui qu’inscrit monument historique, et les restes conséquents de son parc ne sont protégés que très superficiellement par le Plan Local d’Urbanisme, alors que l’ensemble, le monument et le site qui l’entoure, devraient bénéficier d’un classement monument historique. On imagine les appétits que cela suscite chez les promoteurs, et le souhait de l’APHP d’en tirer un profit maximum.
Après avoir cessé toute activité hospitalière au début de 2019, le bâtiment a servi de centre d’accueil pour femmes sortant de maternité sans solution d’accueil, puis pour des personnes sans domicile fixe atteintes du Covid 19. Depuis l’été 2020, et jusqu’à 2023, il abrite le commissariat de police du XIVe arrondissement pendant que ses locaux de l’avenue du Maine sont en travaux.
L’objectif de l’APHP est donc de vendre l’ensemble. À nos questions portant sur ce processus de vente, sa position sur un classement du monument et du site, et ses intentions pour le prémunir contre la spéculation immobilière, l’APHP nous a fait une réponse totalement vide, se contentant de nous rappeler l’historique récent que nous venons de donner, et de conclure : « En parallèle, l’AP-HP a engagé une réflexion sur le devenir du site à sa libération par la Préfecture de police, en 2023.  » Nous l’avons donc relancé pour nous voir répondre : « Nous ne disposons pas d’informations complémentaires à vous communiquer à ce stade. »
Il y a donc tout lieu de s’inquiéter du devenir de ce lieu superbe, d’autant que l’APHP est la plupart du temps un des grands destructeurs du patrimoine parisien, et nous y reviendrons très bientôt de manière plus importante. Notons que, comme pour le dossier suivant, nous avons aussi interrogé la DRAC Île-de-France, sans aucune réponse ni accusé de réception de sa part.


2. Château de Grignon
Photo : Didier Rykner
Voir l´image dans sa page

- le château de Grignon (ill. 2)

Nous reviendrons très bientôt avec un article documenté sur les risques qui pèsent sur le domaine de Grignon, dans les Yvelines, composé d’un château du XVIIe siècle, de nombreux autres bâtiments construits notamment au XIXe siècle, et d’un grand domaine agricole. Cet ensemble avait été déjà menacé par l’installation du Paris Saint-Germain, qui avait finalement renoncé. Une fois de plus, nous sommes face à un monument majeur sous-protégé puisqu’il n’est qu’inscrit monument historique, propriété de l’État et dont celui-ci (il s’agit ici du ministère de l’Agriculture) veut se débarrasser au meilleur prix, ce qui signifie bien entendu qu’il ne souhaite pas le classer entièrement.


3. Château de Poyanne
Photo : Nadinov (CC BY-SA 3.0)
Voir l´image dans sa page

- le château de Poyanne (ill. 3)

Ce château classique datant de 1634, classé monument historique, appartient au département des Landes. Celui-ci l’a mis en vente au prix de 1 914 000 €. Nous avons interrogé la DRAC, le département et l’agent immobilier en charge de sa commercialisation afin de connaître les raisons de cette vente, savoir pourquoi seules les façades et les toitures étaient protégés et pas l’intérieur, et s’il le méritait, s’inquiéter de la présence éventuelle de mobilier historique et de son devenir… Le département nous a indiqué qu’il nous répondrait la semaine prochaine, tandis que la DRAC Nouvelle-Aquitaine ne nous a pour le moment rien répondu, et n’a pas accusé réception, pas davantage que l’agent immobilier. Nous reviendrons sur la vente de ce château la semaine prochaine.

2. Monument en péril.


4. Cathédrale de Montauban
Photo : Krzysztof Golik (CC BY-SA 4.0)
Voir l´image dans sa page

- la cathédrale de Montauban (ill. 4)

La presse régionale, essentiellement La Dépêche et France 3 Occitanie, s’est fait l’écho depuis la fin du mois d’octobre de l’apparition de fissures dans la cathédrale de Montauban, propriété de l’État rappelons-le, qui avait pourtant fait l’objet de travaux de restauration importants ces dernières années.
Le 4 novembre, la préfecture d’Occitanie publiait un premier communiqué de presse indiquant que les lézardes avaient été constatées, notamment entre les fenêtres hautes et les grandes arcades de la première travée du monument, et soulignait qu’en décembre 2019 un expert judiciaire avait constaté « le bon état sanitaire de cette partie de l’édifice ».
Le 10 novembre, un autre communiqué indiquait que la cathédrale serait mise sous surveillance, soulignant que les désordres étaient apparus principalement au niveau de la première travée de la nef. Ceux-ci ont en effet désolidarisé le massif occidental du reste de l’édifice.

Si les expertises sur les raisons de l’apparition de ces désordres sont en cours, beaucoup pensent qu’ils ont été provoqués par les travaux gigantesques de creusement d’un parking sur le parvis de la cathédrale. Des travaux défendus par la municipalité qui se retrouve ainsi mise sur la sellette par les opposants municipaux.

Plus inquiétant encore : à la suite de l’apparition de nouvelles fissures et de « l’apparition récente de nouveaux désordres au sol » (voir La Dépêche du 25/11/20), la préfecture du Tarn-et-Garonne a ordonné le 25 novembre la fermeture temporaire de la cathédrale par sécurité.
Le 29 janvier, La Dépêche a publié un nouvel article particulièrement inquiétant. Ayant pu avoir accès à l’intérieur de la cathédrale, le quotidien a pu constater que « la situation s’est aggravée encore ». L’article est particulièrement inquiétant : « Trois mois après, les nouvelles images que l’on découvre sont saisissantes pour mesurer l’étendue et l’évolution des dégâts. Aujourd’hui, les lézardes montent de toutes parts. Elles sont beaucoup plus nombreuses et profondes. Les murs et les voûtes sont parés de capteurs, comme placés sous perfusion ». Certaines lézardes, larges d’un demi-centimètre, se seraient tellement écartées qu’on pourrait «  désormais passer trois ou quatre doigt dans certains d’entre elles », selon un témoin. La Dépêche a interrogé les autorités qui ne lui ont rien répondu, ou presque. Une expertise judiciaire est en cours pour déterminer notamment si le creusement du parking est responsable des désordres.

Nous avons interrogé nous-même la DRAC qui nous a répondu très rapidement qu’elle pourrait nous donner des éléments au plus tard au début de la semaine prochaine. Nous suivrons bien évidemment cette situation de très près. On peut cependant s’inquiéter aussi des œuvres conservées à l’intérieur de la cathédrale, notamment le Vœu de Louis XIII d’Ingres qui n’ont, semble-t-il, pas été évacuées.

3. Monuments menacés de destruction.

Contrairement à la catégorie précédente, il ne s’agit pas de monuments menacés par le manque d’entretien ou par des désordres qui apparaissent, mais de bâtiments ou d’ensemble que l’on veut détruire sciemment.


5. Vue aérienne de la caserne Miribel
Photo : Ville de Verdun
Voir l´image dans sa page

- la caserne Miribel de Verdun (ill. 5)

Cette caserne date de la fin du XIXe siècle. Comme on peut le voir sur une photographie publié par le site de la mairie de Verdun, l’ensemble est formé de trois superbes bâtiments, inscrits dans un parc. Tout va néanmoins être détruit pour faire place à des logements, une résidence pour personnes âgées et une maison de santé, comme si la nature même de ces bâtiments n’autorisait pas un tel programme à s’y implanter sans les démolir. On apprend sur le site de France 3 Grand Est que cette opération va ainsi être « enfin réhabilité ». On se demande si les mots ont encore un sens. Malheureusement, on est ici dans le cas de bâtiments qui n’ont jamais été protégés monument historiques alors qu’un simple coup d’œil aux photographies démontre qu’ils mériteraient au moins une inscription. Plus grave encore, comme pour la chapelle Saint-Joseph de Lille, le projet est déjà bien engagé, et sera d’autant plus difficile à contrer.

Comme le signale l’article paru sur le site de l’association Sites & Monuments, auquel nous renvoyons, la caserne n’a été que très peu touchée par les combats de la Première guerre mondiale. Est-il raisonnable et moral de détruire un tel ensemble de constructions militaires dans une ville si symbolique de ce moment douloureux de l’histoire française ? Une pétition, que nous invitons les lecteurs à signer, a été mise en ligne par l’association locale. Remarquons que comme les hôpitaux ou les palais de justice, les casernes font partie des monuments les plus menacés : sous-protégées, désaffectées, elles sont dans bien des cas vendues au profit de la spéculation immobilière. En travaillant sur cet article, nous avons découvert sur le site de Sites & Monuments que le même sort était également réservé à la caserne Gudin, à Montargis.


6. Site et monuments menacés par le contournement Est de Rouen
Voir l´image dans sa page

- Oissel-sur-Seine, site du Manoir de la Chapelle Saint-Bonnet (ill. 6)

Nous sommes ici dans une menace patrimoniale majeure. Une fois de plus, il s’agit d’un contournement autoroutier qui va entièrement détruire un lieu pourtant en partie classé monument historique. On voit en effet sur le schéma diffusé par l’association nous ayant alerté que sont concernés : un puits du XVIe siècle classé monument historique, un ensemble de bâtiments du XVIe siècle (dont une tour et le portail principal), un colombier du XVIIe siècle, une chapelle romane remaniée au XVIe siècle et un manoir du XIXe siècle, le tout dans un site remarquable.
Tout cela sera détruit par la construction d’une autoroute : le « contournement Est de Rouen ». Seul le puits serait « conservé », mais en étant déplacé. Le ministère de la Culture, via la DRAC Normandie, semble avoir autorisé cette opération, alors qu’il pourrait s’y opposer puisque le puits classé engendre un périmètre de protection de 500 mètres. Nous avons interrogé la DRAC Normandie qui ne nous a pas encore répondu. Nous allons poursuivre nos investigations et nous reviendrons sur cette affaire. En attendant, là encore une pétition est en ligne que nous vous invitons à signer.

Voilà quelques-uns des dossiers patrimoniaux dont nous avons été informé ces dernières semaines et sur lesquels il serait utile que la ministre puisse se pencher directement. Ce ne sont hélas pas les seuls. Il nous est difficile de tout traiter faute de temps. Si vous souhaitez nous soutenir dans nos combats, n’hésitez pas à faire un don défiscalisé grâce au lien ci-dessous.



Vos commentaires

Afin de pouvoir débattre des article et lire les contributions des autres abonnés, vous devez vous abonner à La Tribune de l’Art. Les avantages et les conditions de cet abonnement, qui vous permettra par ailleurs de soutenir La Tribune de l’Art, sont décrits sur la page d’abonnement.

Si vous êtes déjà abonné, connectez-vous.