La rétrospective Simon Vouet organisée au Grand Palais par Jacques Thuillier en 1991 reste encore dans toutes les mémoires. Depuis, les études sur le peintre, son entourage et ses élèves se sont multipliées, affinant l’image de l’artiste et de son atelier. De nombreux tableaux resurgissent régulièrement dont nous avons souvent rendu compte sur ce site [1]. La période romaine de Vouet est sans doute la plus mal connue, et la rétrospective de Nantes et de Besançon vient à pic pour faire le point. Celle-ci est d’autant plus réussie qu’elle permet pour la première fois de comparer plusieurs peintures réapparues récemment et dont beaucoup sont inconnues des historiens (trop nombreux) qui ne suivent pas le marché de l’art. La belle présentation (ill. 1), malgré une lumière un peu violente, met bien les œuvres en valeur dans un espace où la circulation est particulièrement facile. On ne saurait donc trop conseiller cette exposition à tous les amateurs de peinture ancienne.

2. Simon Vouet (1590-1648)
Autoportrait, 1626 ou 1627
Huile sur toile - 45 x 36,5 cm
Lyon, Musée des Beaux-Arts
Photo : Alain Basset
Elle commence par une série de portraits de l’artiste (ill. 2). L’attribution d’un tableau de la collection Koelliker (cat. 1), un Autoportrait réapparu en 2001, a oscillé entre Vignon et Vouet. La paternité accordée au second semble juste, si l’on compare cette toile avec celles qui l’entourent. En revanche, le modèle ne nous semble pas le même que celui des tableaux d’Amiens et des Offices (cat. 2 et 3). Le nez, la forme du crâne apparaissent bien différents et il est difficile de penser qu’il s’agit du même personnage. Il n’est pas toujours aisé de comparer des portraits peints, mais le doute est bien présent [2].
Quelques copies anciennes d’après Vouet sont les reflets de compositions perdues ou dont l’original n’a pu venir à Nantes. On renverra à la recension de l’exposition de Strasbourg en 2005, Eclairage sur un chef-d’œuvre, pour une description des deux tableaux de Lons-le-Saunier et de Caen (cat. 8 et 9) qui ne sortent pas vraiment grandis de cette nouvelle confrontation avec d’autres peintures de Vouet. Ils se révèlent bien faibles, surtout lorsqu’on les compare avec des chefs-d’œuvre tels que les Diseuse de bonne aventure du Palais Barberini à Rome et d’Ottawa (cat. 12 et 13) ou la non moins belle Mort de Lucrèce (ill. 3 ; cat. 17) de Potsdam.

3. Simon Vouet (1590-1648)
La Mort de Lucrèce, vers 1619
Huile sur toile collée sur bois - 120 x 171 cm
Potsdam, Schoss Sanssouci
Photo : Stiftung Preußische Schlösser
und Gärten Berlin-Brandenburg

4. Attribué à Simon Vouet (1590-1648)
Saint Simon
Huile sur toile - 65 x 50 cm
Nantes, Musée des Beaux-Arts
Photo : A. Gullard
Deux décors peints par Vouet sont encore en place à Rome. Si aucune des deux toiles de San Lorenzo in Lucina n’a fait le déplacement, on verra à Nantes la Nativité de la Vierge de San Francesco a Ripa (cat. 18).
Parmi les œuvres discutables, notons deux têtes d’apôtres : un Saint Simon (ill. 4 ; cat. 22) (seulement « attribué à Vouet », il est vrai) et un Saint André (cat. 23) qui ne paraissent pas peints par la même main. Le Saint André est d’une qualité particulièrement saisissante mais sa facture semble différente des œuvres avérées de Simon Vouet. Le Martyre de sainte Catherine d’Alexandrie (cat. 24), au contraire, est un tableau certain [3] mais hélas en pauvre condition. L’ange qui arrive du ciel est directement tiré de celui du Caravage dans le Martyre de saint Matthieu de Saint-Louis-des-Français.

5. Simon Vouet (1590-1648)
Saint Jérôme et l’ange, vers 1620-1621
Huile sur toile - 145 x 180 cm
Washington, National Gallery of Art
Photo : courtesy of the board of Trustees,
National Gallery of Art, Washington.

6. Simon Vouet (1590-1648) ?
ou Charles Mellin (1598/99-1649) ?
Ange expliquant les mystères divins à
Marie-Madeleine auprès du tombeau du
Christ
Huile sur toile - 136,6 x 112,4 cm
Rome, collection particulière
Photo : D. R.
On passera sur quelques œuvres magnifiques et bien connues, comme L’Intellect, la Mémoire et la Volonté de la Pinacothèque du Capitole (cat. 20), le Portrait de Giovan Carlo Doria du Louvre (cat. 26) ou, surtout, le très beau Saint Jérôme et l’Ange de Washington (ill. 5 ; cat. 21), pour se pencher sur un autre de ces tableaux énigmatiques, plusieurs fois publié récemment sous le nom de Vouet par Eric Schleier (qui signe également la notice du catalogue). Cet Ange expliquant les mystères divins à Marie-Madeleine auprès du tombeau du Christ (ill. 6 ; cat. 29) est-il vraiment de Vouet, ou ne peut-on pas plutôt le rendre à Charles Mellin ? La Madeleine est proche de celle du Palazzo Barberini (cat. 46 de l’exposition Mellin). L’ange pour sa part, présente un profil proche de celui portant le manteau de pourpre et la lance de Capodimonte, récemment attribué à Mellin (cat. 37 de l’exposition Mellin). La lecture de la notice d’Eric Schleier ne convainc d’ailleurs pas plus sur la provenance supposée de l’œuvre. Il faut se méfier de ces conclusions hâtives qui font d’une mention ancienne d’un tableau (« Une Madeleine et deux anges ») une preuve qu’il s’agit forcément de l’œuvre étudiée. Il n’y avait certainement pas, à Rome au XVIIe siècle, un tableau unique représentant la Madeleine et deux anges. Et même si le tableau était bien celui de la collection Raggi, les documents ne prouvent pas qu’il a été peint par Vouet. L’histoire de l’art devrait se défaire de cette mauvaise habitude qui consiste à transformer une hypothèse en certitude qui se transmet ensuite d’auteur en auteur (cette prudence, qui n’est rien d’autre que de la rigueur, devrait également amener à employer plus fréquemment le terme « attribué à », qui n’a rien d’infâmant [4].)

7. Simon Vouet (1590-1648)
Tête de la Vierge, vers 1623
Huile sur toile - 45 x 30 cm
Collection particulière
Photo : D. R.
Parmi les œuvres récemment réapparues, on notera plusieurs toiles de petites dimensions représentant des têtes. L’une, figurant la Vierge, réapparue à Drouot le 5 décembre 2007 comme simplement « attribuée » à Vouet, est rendue ici au peintre de manière très convaincante (ill. 7 ; cat. 32). Une autre (Tête de jeune femme, cat. 34), présentée à la galerie Aaron en 2005, présente la caractéristique d’être une des seules études d’après nature à être réapparue, préparant un tableau conservé au Blanton Museum of Art d’Austin. Une tête de jeune homme enfin (cat. 43) est une étude peinte pour la figure du soldat remettant le poison à Agrippine (ou Sophonisbé), dans un tableau conservé à Kassel. Il est dommage que ces deux dernières œuvres n’aient pu être confrontées aux compositions définitives.

8. Réunion des éléments dispersés du modello du retable
de Saint Pierre de Rome dans l’exposition Vouet
Photo : D. Rykner
L’exposition rassemble tous les fragments et esquisses relatifs à la commande d’un tableau peint sur stuc pour Saint-Pierre de Rome. La genèse de cette composition et l’histoire de sa destruction sont contées dans le catalogue. On pourra voir ici les quatre morceaux subsistants d’un grand modello (ill. 8) dont l’un est conservé à Besançon (cat. 41c), un deuxième dans une collection anglaise (cat. 41a ; récemment réapparu à l’hôtel Drouot, voir la conclusion de cet article) et dont deux autres (cat. 41b), provenant de la collection Ciechanowiecki, ont été acquis il y a quelques années par le Los Angeles County Museum of Art (voir l’interview de Patrice Marandel, conservateur du LACMA). L’esquisse du haut de la composition est également exposée (cat. 40). Son style très libre et reconnaissable a permis d’attribuer un petit tableau inédit d’une collection parisienne représentant Le Ravissement de saint François de Paule (cat. 42). Les anges de la partie supérieure sont en effet très proches. On pourra en revanche s’interroger sur le caractère autographe d’une esquisse représentant Saint Pierre guérissant les malades de son ombre (cat. 39) qui serait le projet d’un tableau pour Saint-Pierre jamais réalisé. Si cette œuvre est tout à fait vouetisante, son style est fort différent des deux bozzetti cités précédemment, sans compter la présence de faiblesses étonnantes pour Vouet (la main droite de la femme portant un enfant au milieu du tableau, le bras démesurément long du malade à droite...)

9. Virginia Vezzi (1597-1638)
Judith et Holopherne, vers 1624-1626
Huile sur toile - 98 x 74 cm
Rome, collection Apolloni
Photo : Galleria W. Apolloni – Roma
Plusieurs figures de femme à mi-corps montrent la virtuosité de Vouet pour peindre les étoffes. A côté de la Sainte Catherine d’Alexandrie (cat. 49) récemment réapparue (voir brève du 18/9/06), sur laquelle on apprend qu’une signature a été découverte, ainsi que la date de 1626, on peut admirer notamment une autre représentation de cette sainte (cat. 46), inédite jusqu’à aujourd’hui, une Sainte Agnès (cat. 47) et une Sainte Madeleine (cat. 51 ; LACMA). Une Sainte Cécile (cat. 48), réplique inédite (conservée dans une collection privée nantaise !) d’un tableau conservé au Blanton Museum d’Austin, est probablement due à l’atelier du peintre et montre, à côté de morceaux moins réussis (les mains notamment), des qualités remarquables dans la représentation du vêtement, qui n’est pas indigne du maître lui-même.
L’exposition se conclut par une petite section sur l’entourage de Vouet à Rome. On ne sait pas si celui-ci eut réellement des élèves comme ce sera le cas plus tard à Paris. Il avait en tout cas un atelier, où sa femme, Virginia Vezzi, fut sans doute partie prenante. On peut voir exposé pour la première fois le seul tableau avéré de Virginia (ill. 9 ; cat. 91), le nom de l’auteur étant donné par une gravure le reproduisant. Sa qualité amène à s’interroger : la femme de Vouet n’a-t-elle pas participé à l’exécution de certains des tableaux de son mari ? Dans cette dernière partie, on retiendra également une belle Madeleine inédite de Jacques de Létin (cat. 89) provenant d’une collection privée suisse ainsi qu’une autre toile (Judith et Holopherne ; cat. 90) attribuée sans certitude à cet artiste, d’une facture vigoureuse, provenant de la collection de Luigi Kœlliker, l’un des plus gros prêteurs de l’exposition. Pour des raisons de conservation, les dix dessins retenus ne seront exposés que dans l’étape de Besançon. Remarquons simplement qu’aucune feuille ne semble datable sans aucun doute de la période italienne.

10. Simon Vouet (1590-1648)
Anges portant les instruments de la
Passion
Huile sur toile - 131 x 77 cm
Londres, collection particulière
Photo : D. Rykner
Le catalogue bénéficie d’une maquette très moderne, parfois réussie (la couverture reprenant l’orange très vif que l’on retrouve dans plusieurs tableaux de Vouet), souvent agaçante (les marges réduites ou la bordure violette de la partie consacrée aux élèves). Sa conception, des essais accompagnés de véritables notices, est conforme à ce que l’on est en droit d’attendre d’un catalogue d’exposition. Contrairement aux notices, les essais n’apportent cependant pas beaucoup d’informations nouvelles, se contentant en général de faire le point sur ce qui était déjà connu (parfois sans notes de références [5]). On peut déplorer aussi la qualité médiocre ou la taille trop réduite de certaines illustrations. L’ouvrage est cependant indispensable en attendant le catalogue raisonné des peintures de Vouet que nous promet Dominique Jacquot.
Terminons par un regret : le 8 novembre, à l’Hôtel Drouot, était vendu comme anonyme un tableau (ill. 10 ; cat. 41a) que nous avions reconnu comme de Simon Vouet et immédiatement publié sur ce site (voir brève du 8/11/06), accompagné de tous les éléments documentaires justifiant cette attribution. Il est évident que nous n’étions pas seul à avoir vu juste. L’acheteur et le sous-enchérisseur, Pierre Rosenberg également et d’autres visiteurs avaient su trouver ce nom, assez évident pour qui connaît un peu la peinture du XVIIe siècle. Mais La Tribune de l’Art était le premier à en parler et à faire connaître largement cette découverte, quasiment en direct. Il est donc anormal qu’Eric Schleier ait cru devoir ignorer complètement ce petit article, pourtant largement accessible. Il serait temps que les publications Internet soient enfin traitées comme les autres, d’autant que le dépôt légal organisé par la BnF assure désormais leur pérennité.
Signalons que l’exposition fera l’objet d’un compte-rendu par Arnaud Brejon de Lavergnée dans le Burlington Magazine.
Un colloque est organisé à l’occasion de cette exposition (voir le programme)
Commissaires scientifiques : Dominique Jacquot et Adeline Collange, assistés d’Emeline Bourdin.
Collectif, Simon Vouet (les années italiennes 1613/1627), Editions Hazan, 2008, 208 p., 30 €. ISBN : 9782754103220.
Informations pratiques : Musée des Beaux-Arts, 10, rue Georges Clémenceau, 44000 Nantes. Téléphone : +33 (0)2 51 17 45 00. Ouvert tous les jours sauf mardi de 10 h à 18 h. Nocturne le jeudi jusqu’à 20 h. Tarif : 6 € (réduit : 3,60 €).

