Signac, une vie au fil de l’eau


Lausanne, Fondation de l’Hermitage, du 29 janvier au 22 mai 2016

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1. Paul Signac (1863-1935)
La Langouste du Réveillon, 1895
Plume, lavis d’encore de Chine,
crayon bleu - 31,5 x 24,5 cm
Collection particulière
Photo : Maurice Aeschimann

Un homme attablé, bedonnant, bien replet, réveillonne et s’apprête à bâfrer une superbe langouste offerte sur un plat, arrivée sur la table grâce à des pêcheurs sans visages embarqués au péril de leur vie sur un bateau ballotté par une mer déchaînée (ill. 1). Le dessin est de Paul Signac. Il avait les yeux perçants d’un coloriste, les idées noires d’un anarchiste, et fournit, on l’oublie souvent, des caricatures à la revue La Sociale.

L’exposition que la Fondation de l’Hermitage lui consacre a ceci d’intéressant qu’elle déploie les œuvres d’une seule collection privée suffisamment riche pour retracer toute la carrière du maître, évoquer tous les aspects de son art. L’ensemble n’est pas inédit, on a pu voir quelques prêts dans plusieurs expositions notamment « Signac les couleurs de l’eau » de 2013 (voir l’article ).
L’Hermitage, décidément, aime les collectionneurs privés et ils le lui rendent bien ; il faut dire que le lieu, ancienne demeure du XIXe siècle, offre un écrin idéal, aussi bien pour les dessins accumulés par Jean Bonna qui furent exposés en 2015, que pour les œuvres de Basquiat, Dubuffet, Soulages et quelques autres réunies par un amateur des XXe et XXIe siècles, qui seront présentées l’été prochain.

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2. Paul Signac Paul Signac (1863-1935)
Etude pour Soleil couchant sur la ville , 1892
Huile sur bois - 15,5 x 25 cm
Collection particulière
Photo : Maurice Aeschimann

Une collection particulière ne comprend pas forcément les toiles les plus célèbres d’un peintre, et c’est là son atout - surtout pour Signac qu’on a vu et revu : les œuvres choisies révèlent ici le travail du peintre. Ses études, exécutées à l’huile sur de petits panneaux de bois (ill. 2), séduisent par leur spontanéité, loin de la touche pointilliste, rigoureuse, appliquée, des peintures achevées. Parmi ses dessins, l’un d’eux surprend, on dirait un Seurat (ill. 3) : au crayon, il joue sur le contraste des blancs et des noirs pour définir les formes et leur donner ce velouté indéfinissable ; La Jetée vue du chantier naval à Saint-Tropez semble endormie, seulement animée par le reflet des mâts qui dans l’eau frissonnent. Plus loin, ce sont de grands dessins, magnifiques, au fusain ou à l’encre de Chine, qui arrêtent le regard. A partir de 1907 en effet, Signac réalise des études préparatoires, de mêmes dimensions que les toiles finales, pour mettre en place les lignes principales et le rythme de ses compositions. L’une des plus belles est sans doute l’étude du Trois-Mâts terre-neuvas, Voile au sec. Saint Malo (ill. 4) préparatoire à une peinture en collection privée.


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3. Paul Signac (1863-1935)
Saint-Tropez. La jetée vue du chantier naval, 1892
Crayon Conté - 23,7 x 30,5 cm
Collection particulière
Photo : Maurice Aeschimann
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4. Paul Signac (1863-1935)
Etude pour Trois-mâts, terre-neuvas.
Voiles au sec. Saint-Malo
, vers 1931
Encre de Chine, lavis d’encre, pierre noire sur papier - 71,8 x 89,8 cm
Collection particulière
Photo : Maurice Aeschimann

Signac fut un navigateur chevronné et un peintre autodidacte. Une exposition consacrée à Claude Monet en 1880 fut pour lui un choc esthétique. La peinture du maître lui semblait alors plus facile que celle d’un Édouard Detaille ; il reconnut qu’il avait tort… Un tableau comme le Port en Bessin. La Halle aux poissons trahit cette première influence impressionniste. Et puis il rencontra Seurat en 1884 et sa touche se divisa. Embarqué sur la Seine avec le peintre à l’Avant du tub en 1888, le spectateur aperçoit au loin, l’île de la Grande Jatte (ill. 5), clin d’œil sans doute à la fameuse toile de son ami achevée en 1886. Le pendant de ce tableau ne se trouve pas hélas dans la même collection ; il représente en toute logique L’Arrière du tub, mais dans une lumière différente. La confrontation de ce paysage d’Asnières à la vue de Saint Briac, les balises réalisée en 1890 (ill. 6) souligne l’évolution du peintre qui cherche moins à traduire une impression fugitive qu’à faire la synthèse d’un paysage, dépouillé de toute anecdote, réduit à l’essentiel, défini par l’équilibre des pleins et des vides, le rythme des verticales et des horizontales, l’harmonie des tons. Signac fut, comme d’autres, influencé par les estampes japonaise, c’est évident dans ce tableau, ça l’est aussi dans certaines aquarelles, comme celle de Saint-Tropez, sentiers côtiers (1894), pour laquelle il choisit une composition décentrée, asymétrique et une perspective aplanie (ill. 7).


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5. Paul Signac (1863-1935)
Avant du Tub. Opus 176, 1888
Huile sur toile - 45 x 65 cm
Collection particulière
Photo : Maurice Aeschimann
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6. Paul Signac (1863-1935)
Saint-Briac, Les balises, opus 210, 1890
Huile sur toile - 65 x 81 cm
Collection particulière
Photo : Maurice Aeschimann

Les compagnons du peintre sont évoqués dans deux salles. La première, en guise d’introduction, présente les grandes figures du postimpressionnisme à travers leurs portraits, une bande de barbus pour la plupart dessinés par Maximilien Luce : Paul Signac, Henri-Edmond Cross, Camille Pissarro, Georges Seurat bien sûr, le nez sur sa toile et le pinceau suspendu, occupé à juxtaposer délicatement de petites touches de couleurs pures. Une autre salle réunit des œuvres néoimpressionnistes appartenant à la même collection : La Briquerie à Eragny de Camille Pissarro, le Cap Nègre vu par Cross et le port de Saint-Tropez par Luce, tandis que Théo Van Rysselberghe s’attaque à la Marée d’équinoxe à Boulogne-sur-Mer, dans une peinture qui n’est pas sans rappeler la Vague d’Hokusai. Juste à côté, une petite section évoque les différentes théories de la couleur : le cercle chromatique de Chevreul, l’étoile des couleurs de Charles Blanc le bien nommé, Newton également qui s’obstinait à ajouter une septième couleur à l’arc-en-ciel, l’indigo, parce qu’il y a sept notes dans la gamme musicale, c’est une raison comme une autre.

Thonier, terre-neuvas, goélette, au fil de l’eau et du parcours, on suit Paul Signac - qui connaît la silhouette de chaque bateau - de la Bretagne à la Normandie, jusqu’en Provence, Rotterdam, Istanbul et finalement la Corse en 1935. Sylvie Wuhrmann et Marina Ferretti ont osé ajouter de la couleur aux murs, violet sombre, rose clair, jaune lumineux, chaque pièce met en valeur les œuvres du maître. On suit aussi l’évolution de sa technique : il abandonne le point serré pour une touche plus large qui se fait mosaïque. Il renonce à appliquer la théorie du mélange optique, mais reste fidèle à la division de ton, qu’il considère moins comme une technique que comme une esthétique, fondée sur le contraste et l’harmonie. Parfois une couleur domine toute la composition : il juxtapose des nuances de bleus pour traduire l’atmosphère du port de Saint-Tropez après l’orage, tableau merveilleux, ou bien les roses (un peu trop roses) pour définir la brume ensoleillée à travers laquelle apparaît le Mont Saint-Michel (qui fait un peu penser à un cupcake, surtout à l’heure du thé). Ailleurs au contraire, il accentue la polychromie par des contrastes de teintes, c’est le cas de la Fontaine aux Lices, où les figures humaines un peu figées sont de trop.


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7. Paul Signac (1863-1935)
Saint-Tropez, le sentier côtier, vers 1894
Aquarelle, plume et encre de Chine - 19,7 x 27,5 cm
Collection particulière
Photo : Maurice Aeschimann
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8. Paul Signac (1863-1935)
Saint-Tropez, le chantier naval et le phare, 1893
lithographie rehaussée à l’aquarelle, 25,5 x 41 cm
Collection particulière
Photo : Maurice Aeschimann

Paul Signac se mit à l’aquarelle lorsqu’il arriva à Saint Tropez en 1892, juste après la mort de Seurat (ill. 8-10). Il adopta la technique sur les conseils de Pissarro, s’y consacra de plus en plus après la guerre, et fut suffisamment satisfait du résultat pour les exposer. L’aquarelle lui permit tout d’abord de saisir sur le vif des effets de lumière plus rapidement qu’à la peinture à l’huile. Il alla même jusqu’à préparer des dessins lithographiés représentant les lignes principales du paysage pour ne pas perdre de temps une fois sur place et être prêt à capturer les caresses fugaces d’un rayon de soleil à la surface de l’eau (ill. 8). Il retravaillait ses aquarelles en atelier, les surlignait à l’encre de Chine avec une plume taillée dans un roseau qui permettait d’obtenir des pleins et des déliés. Certaines font penser à Van Gogh, son ami, comme La Place des Lices à Saint Tropez avec ses gros troncs d’arbres noueux (1905).
La technique lui permit aussi de faire des portraits de peintures : en 1907, il entreprit un liber veritatis, album dans lequel chacune de ses toile est reproduite à l’aquarelle et à l’encre avec la date, le titre et l’indication de sa vente.


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9. Paul Signac (1863-1935)
Port de Saint-Tropez, étude de reflets, 1894
Aquarelle, plume et encre de Chine - 10,2 x 17 cm
Collection particulière
Photo : Maurice Aeschimann
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10. Paul Signac (1863-1935)
Croix-de-Vie, 1929
Aquarelle- 20,3 x 28,6 cm
Collection particulière
Photo : Maurice Aeschimann

Il regarda les estampes japonaises, mais aussi Jongking sur lequel il écrivit, Turner dont il acquit l’album illustré The Rivers in France, Cézanne aussi dont les aquarelles furent révélées lors de leur mise sur le marché en 1907.
L’exposition s’achève sur la série des ports de France (voir l’article), son dernier grand projet entrepris entre 1929 et 1931 grâce à Gaston Lévy et qui est illustré à l’Hermitage par une bonne trentaine d’aquarelles, c’est le plus grand ensemble en collection privée. Les ports de plaisances bien sûr, pittoresques à souhait, mais aussi les ports industriels et militaires, d’une feuille à l’autre nuages et bateaux se meuvent, moutonneux, toutes voiles dehors. « Songez que certains effets n’ont duré que deux minutes, que j’ai eu juste le temps d’en noter la "clef" et qu’il faut maintenant reconstituer le petit drame de souvenir, en évitant d’y introduire des éléments contradictoires, petit jeu passionnant croyez-le bien »1. On le croit volontiers.

Commissaires : Marina Ferretti, Sylvie Wuhrmann, Marco Franciolli


Sous la direction de Marina Ferretti Bocquillon, Signac. Une vie au fil de l’eau, Coédition Skira/Fondation de l’Hermitage, 2016, 191 p., ISBN : 9788857230986.


Informations pratiques :Fondation de l’Hermitage, 2 route du Signal, 1000
Lausanne 8. Tél : +41 (0)21 312 50 13. Ouvert du mardi au dimanche de 10 h à 18 h, le jeudi jusqu’à 21 h. 
Tarif : 18 CHF (réduits : 7, 13 ou 15 CHF).


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, dimanche 13 mars 2016


Notes

1Signac lettre à Gaston Lévy le 30 juin 1929 cité p.33 du catalogue





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