Si Anne Hidalgo traversait la rue de Lobau...


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1. Alexandre Hesse
Saint Gervais et saint Protais
refusant de sacrifier aux idoles

Peinture murale
Paris, église Saint-Gervais-Saint-Protais
Photo : Didier Rykner

À la fin des années 1990, une grande partie des peintures murales de Saint-Gervais-Saint-Protais ont été restaurées. Celle-ci fait partie des très, très rares églises parisiennes dont l’état ne semble, pour l’essentiel, plus poser de problèmes.

Faisons donc un rêve. Rêvons qu’Anne Hidalgo décide, on ne sait pourquoi, de traverser la rue de Lobau et de visiter Saint-Gervais-Saint-Protais. On constatera que nous ne sommes guère réaliste. Rêvons plus loin même : que la maire de Paris possède la culture et la sensibilité pour comprendre ce qu’elle verra. Elle serait alors foudroyée par l’évidence, comme Claudel par la foi à Notre-Dame : le patrimoine religieux de la Ville de Paris, toutes ces peintures murales commandées au XIXe siècle pour les murs des églises sont d’une intense beauté. Et il faut, absolument, les sauver.
Nous ne prendrons que quelques exemples ici pour illustrer notre propos. Certaines de ces peintures murales restent difficiles à voir car, pour des raisons incompréhensibles, plusieurs chapelles restent fermées sans aucune raison (il n’y a rien à y voler). Anne Hidalgo ne pourrait, par exemple, admirer réellement le grand tableau de Sebastian Ricci, un chef-d’œuvre du XVIIIe siècle vénitien qui ferait le bonheur de n’importe quel musée.


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2. Auguste Gendron (1817-1881)
Sainte Catherine transportée par les anges
Peinture murale
Paris, église Saint-Gervais-Saint-Protais
Photo : Didier Rykner
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3. Auguste Gendron (1817-1881)
Vertu, détail d’un décor mural
Paris, église Saint-Gervais-Saint-Protais
Photo : Didier Rykner

Mais restons dans le XIXe siècle français. La maire de Paris distinguerait très clairement, dans une chapelle du déambulatoire, à droite de la chapelle de la Vierge, l’un des chefs-d’œuvre d’Alexandre Hesse (artiste qui eut en 1988 l’honneur d’une exposition au Musée d’Orsay) représentant des épisodes de la vie des saints ayant donné leur nom à l’église (ill. 1). Elle pourrait voir également, avant le transept, dans la chapelle Sainte-Catherine, un très impressionnant décor d’Auguste Gendron (ill. 2 et 3), ou encore, dans une chapelle un peu plus loin, celui de Félix Jobbé-Duval (ill. 4 et 5), le même artiste dont le musée des Beaux-Arts de Rennes est en train d’acquérir un fonds d’atelier (voir la brève du 15/7/16).


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4. Armand-Félix Jobbé-Duval (1821-1889)
Le Christ intercédant en faveur de
l’Humanité devant Adam et Ève

Peinture murale
Paris, église Saint-Gervais-Saint-Protais
Photo : Didier Rykner
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5. Armand-Félix Jobbé-Duval (1821-1889)
Le Christ intercédant en faveur de
l’Humanité devant Adam et Ève
, détail
Peinture murale
Paris, église Saint-Gervais-Saint-Protais
Photo : Didier Rykner

Elle repérerait aussi, du côté gauche du déambulatoire, de très belles peintures murales de Sébastien Norblin de la Gourdaine (ill. 6 et 7), dont l’une surmonte un grand groupe sculpté par Jean-Pierre Cortot et Charles-François Lebœuf-Nanteuil, deux des bons sculpteurs de l’époque, représentant la Vierge de Pitié accompagnée par deux anges. Anne Hidalgo se dirait (nous sommes toujours en train de rêver) que des statues en plâtre comme celles-ci, lorsqu’elles sont restaurées, sont superbes. Elle réfléchirait peut-être à l’influence qu’a pu avoir la Pietà de Michel-Ange sur le sculpteur de la Vierge et de son fils mort.


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6. Sébastien Norblin de la Gourdaine (1796-1884)
Les Œuvres de Miséricorde
Peinture murale
Paris, église Saint-Gervais-Saint-Protais
Photo : Didier Rykner
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7. Sébastien Norblin de la Gourdaine (1796-1884)
Moïse recevant les tables de la loi, 1872, détail
Peinture murale
Paris, église Saint-Gervais-Saint-Protais
Photo : Didier Rykner

Arrivée aux chapelles du début du collatéral gauche, elle pesterait une fois de plus contre leur fermeture inutile qui empêche presque entièrement de voir leurs décors et, surtout, dans celle des Fonts-Baptismaux, elle s’indignerait contre les élus incompétents qui laissent abandonnée, seule exception (il en fallait bien une) dans cette église, la peinture murale d’Alexandre Caminade représentant le Baptême du Christ (ill. 8), que l’on ne peut connaître vraiment qu’avec l’esquisse donnée en 2011 au Musée des Beaux-Arts de Lyon(ill. 9 ; voir la brève du 24/9/11). Et elle se rappellerait soudain que c’est elle, la maire de Paris. Que c’est d’elle que dépend la sauvegarde ou non de cette peinture. Et elle sourirait intérieurement, se demandant comment elle avait pu rester aveugle aussi longtemps à ce patrimoine légué par ses prédécesseurs et qu’elle se doit d’entretenir pour les générations à venir. Et elle rentrerait alors bouleversée à l’Hôtel de Ville, convoquerait son état-major et déciderait enfin d’un vrai plan-église, qui n’écornerait que très peu le budget de la Ville de Paris qu’elle n’hésite pas à solliciter sans mesure pour bien d’autres causes beaucoup moins utiles.


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8. Alexandre Caminade (1789-1862)
Le Baptême du Christ
Peinture murale, état août 2016
Paris, église Saint-Gervais-Saint-Protais
Photo : Didier Rykner
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9. Alexandre Caminade (1789-1862)
Le Baptême du Christ, 1843/1848
Huile sur toile - 39,7 x 60,6 cm
Lyon, Musée des Beaux-Arts
Photo : Lyon MBA/Alain Basset

Arrêtons de rêver, car arrivé à ce stade, nous sommes décidément en pleine science-fiction. Chacun sait hélas que cela n’arrivera pas. Il n’empêche qu’à quelques mètres de l’Hôtel de Ville se trouve la meilleure démonstration de l’importance du « renouveau de l’art religieux en France » au XIXe siècle, pour reprendre le titre du célèbre ouvrage de Bruno Foucart. On peut y comprendre le crime que constitue l’abandon de la majeure partie de ce patrimoine, qui se décompose sous nos yeux.
Comme nous aimerions croire aux miracles…


Didier Rykner, mardi 30 août 2016





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