Sept toiles léguées et données au musée de Philadelphie


17/02/15 - Acquisitions - Philadelphie, Museum of Art - Le musée de Philadelphie a reçu cinq toiles de peintres impressionnistes : une célèbre vue de la montagne Sainte-Victoire par Cézanne, une nature morte de Manet, le portrait d’une jeune fille par Berthe Morisot et deux paysages de Pissarro. Elles ont été léguées par Helen Tyson Madeira, décédée en 2014. Quatre d’entre elles avaient été promises par la collectionneuse au musée américain plusieurs années auparavant1, la cinquième, Voie de chemin de fer vers Dieppe par Camille Pissarro avait déjà été prêtée, sans promesse de don, elle a finalement été incluse dans le legs.


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1. Paul Cézanne (1839 - 1906)
La Montagne Sainte-Victoire, 1902-1906
Huile sur toile - 64,8 x 81,3 cm
Philadelphie, Museum of Art
Photo : Philadelphie, Museum of Art
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2. Édouard Manet (1832 - 1883)
Panier de fruit, 1864
Huile sur toile - 38 x 46 cm
Philadelphie, Museum of Art
Photo : Philadelphie, Museum of Art

Chef-d’œuvre de Paul Cézanne, la Montagne Sainte-Victoire (ill. 1) fait partie d’une série de vues que l’artiste peignit depuis son atelier sur la colline des Lauves dans les dernières années de sa vie. L’évolution est grande depuis la série des années 1885-1890 : la touche est plus libre, plus fractionnée, les couleurs forment un camaïeu de bleus et de verts sur toute la surface de la toile, brouillant les repères dans cette composition audacieuse où seules les nuances colorées définissent la perspective, sans recours au motif des arbres pour évoquer la profondeur. Cette œuvre en rejoint une autre très similaire et de la même époque dans les collections de Philadelphie, ainsi que les fameuses Grandes Baigneuses également peintes dans ces années 1900-1906.

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3. Berthe Morisot (1841-1895)
Jeune fille avec un panier, 1892
Huile sur toile - 92,1 x 73 cm
Philadelphie, Museum of Art
Photo : Philadelphie, Museum of Art

Manet réalisa des natures mortes tout au long de sa carrière, c’est d’ailleurs dans ce domaine qu’il fut le moins critiqué ; comme le soulignait Zola lui-même, on lui reconnaissait un talent pour peindre les « objets inanimés ». Il s’essaya à des agencements complexes de fruits et de fleurs sur une table, mais privilégia les compositions simples, plus intimes. On retrouve ainsi le motif du panier de fruits dans un tableau d’Orsay : sur une nappe blanche, des raisins et des pêches sont disposés dans et hors du panier, leurs peaux et leurs coloris confrontés à l’éclat d’un couteau en argent et à la transparence d’un verre. La peinture du musée de Philadelphie (ill. 2) présente également sur une nappe blanche et un fond neutre, un panier de fruits plus rapidement brossé, isolé, dans une mise en scène épurée plus proche du tableau de Boston, par exemple. Manet affirmait qu’« Un peintre peut dire tout ce qu’il veut avec des fruits ou des fleurs et même des nuages. Vous savez, j’aimerais être le saint François de la nature morte. » On peut se réjouir qu’il ait renoncé à l’ascèse franciscaine pour peindre - aussi - des nus, et notamment le Déjeuner sur l’herbe où il a d’ailleurs placé au premier plan un panier de fruits.

C’est un panier que tient également la Jeune Fille de Berthe Morisot (ill. 3) ; elle est assise, mais tourne le dos au spectateur, et son visage est à moitié caché par son chapeau. Le second plan à peine évoqué est composé d’un buffet, et ce qui semble être un paravent orné de plumes de paon. Ce tableau qui trahit l’influence de Renoir, est moins un portrait qu’un travail sur la couleur blanche, traduite par une multitude de nuances. Le blanc revient souvent dans l’œuvre de Berthe Morisot, elle s’y attaque de manière différente dans un tableau comme le Portrait de Madame Hubbard, 1874.


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4. Camille Pissarro (1830 - 1903)
Voie de chemin de fer vers Dieppe, 1886
Huile sur toile - 53,3 x 63,5 cm
Philadelphie, Museum of Art
Photo : Philadelphie, Museum of Art
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5. Camille Pissarro, (1830 - 1903)
Avenue de l’Opéra. Soleil du matin, 1898
Huile sur toile - 66 x 81,9 cm
Philadelphie, Museum of Art
Photo : Philadelphie, Museum of Art

Enfin, deux peintures de Camille Pissarro, Voie de chemin de fer vers Dieppe (1886) et Avenue de l’Opéra, soleil levant (1898), font partie du legs (ill. 4 et 5). Dans la première, l’artiste dépeint avec une touche pointilliste propre aux années 1880, des champs sous un soleil d’été, entre lesquels on aperçoit à peine un train qui s’approche, au fond à gauche. À droite, au premier plan, une ombre suggère la présence d’un bâtiment en dehors du cadre et ouvre ainsi la composition.
Entre 1897 et 1899, Pissarro peignit une dizaine de fois la vue qu’il avait depuis la fenêtre de sa chambre au Grand Hôtel du Louvre, à la lumière du soleil levant ou dans la froideur grise de l’hiver. « Je suis enchanté de pouvoir essayer de faire ces rues de Paris que l’on a l’habitude de dire laides, mais qui sont si argentées, si lumineuses et si vivantes » écrit-il dans une lettre du 15 décembre 1897. Le percement des rues parisiennes par Haussmann était assez récent lorsque le peintre réalisa cette toile, puisque l’avenue fut achevée vers 1876 et l’opéra Garnier qu’on aperçoit dans le fond fut inauguré en 1875.


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6. Marcel Duchamp (1887-1968)
Portrait du père de Gustave Candel, 1911-1912
Huile sur toile - 73 x 54,9 cm
Philadelphie, Museum of Art
Photo : Philadelphie, Museum of Art
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7. Marcel Duchamp (1887-1968)
Portrait de la mère de Gustave Candel, 1911-1912
Huile sur toile - 61 x 43,5 cm
Philadelphie, Museum of Art
Photo : Philadelphie, Museum of Art

Pour finir, deux portraits peints par Marcel Duchamp en 1911-1912, présentent un couple de marchands de fromage qui étaient les parents d’un ami, Gustave Candel (ill. 6 et 7). Ils ont été donnés par la fille de Gustave, Yolande Candel, au musée de Philadelphie qui possède l’une des collections les plus riches d’œuvres de Duchamp. Une exposition au Centre Pompidou qui s’est terminée en janvier dernier2 rappelait que l’artiste s’essaya à la peinture à l’huile, figurative.
Ces deux portraits, qui sont pourtant les portraits d’époux, sont étonnamment différents. Monsieur Candel est présenté de trois-quarts, jusqu’à la taille, peint dans camaïeu de gris-ocre traduit par une touche vibrante, dans un style cézannien, tandis que Madame Candel (visible dans l’exposition parisienne) est décrite de manière plus précise - elle a un air de Gertrude Stein - mais son buste est placé sur un manche dont l’ombre est projetée sur le sol, il est ainsi transformé en objet.


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, mardi 17 février 2015


Notes

1Contrairement à ce qui a déjà été écrit sur ce site, la promesse de don n’est pas exactement l’équivalent aux États-Unis d’une donation sous réserve d’usufruit. En réalité, le donateur peut jusqu’à sa mort revenir sur cette promesse, même si cela est rare (nous remercions Patrice Marandel pour cette précision.)

2« Marcel Duchamp. La peinture, même », Paris, Centre Pompidou, 24 septembre 2014 - 5 janvier 2015.





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