L’importance de la compilation de trente-trois articles d’Albert Blankert (dont treize traduits du néerlandais en anglais sont ainsi rendus accessibles à un plus large public), intitulée Selected Writings on Dutch Paintings / Rembrandt, van Beke, Vermeer and Others, justifie que nous rendions compte de l’ouvrage, publié en 2004 par Waanders Publishers Zwolle. Les travaux de l’auteur sur la peinture hollandaise comptent, en effet, parmi les plus stimulants parus au cours des quarante dernières années. L’indépendance d’esprit, la curiosité et l’absence de préjugés (trois qualités essentielles à l’historien de l’art) de Blankert se manifestèrent de bonne heure lorsque, encore étudiant à l’université d’Utrecht, au début des années 1960, il organisa une exposition autour des paysagistes hollandais italianisants du XVIIe siècle que l’obsession nationale héritée du XIXe siècle avait presque exclus de l’histoire de la peinture hollandaise (quand ces peintres n’étaient pas simplement considérés comme des sortes de traîtres). Comme l’annonce le titre du recueil d’articles qui associe, avec un brin de malice, les figures monumentales, quasi sacrées, de Rembrandt et de Vermeer avec le minuscule Daniel van Beke (1669-1728), Blankert, contre une vision étriquée, artificiellement homogène du « Siècle d’or », articulée autour de ses trois génies tutélaires Hals, Rembrandt et Vermeer, n’eut de cesse de repousser les limites du champ d’investigation exploré par les historiens de la peinture hollandaise ; voire de contester la vision trop étroite et dangereusement évidente de « peinture hollandaise » au XVIIe siècle que les contemporains n’auraient pas même comprise (on lira avec profit, à ce propos, le compte rendu passablement caustique, intitulé « A Anachronistic View of Dutch Art » [1995], de l’exposition colossale Dawn of the Golden Age : Northern Netherlandish Art, 1580-1620 organisée au Rijksmuseum d’Amsterdam en 1993).
On trouve ainsi dans le volume une belle étude (1968) consacrée à l’activité de paysagiste et de peintre animalier de l’un de ces innombrables artistes nordiques, qui, précisément, firent carrière en Italie, le Haarlemois Pieter van Laer (1599-1642 ?), dit « il bamboccio », auquel Hoogewerff (1932) puis Briganti (1950), notamment, avaient entrepris de rendre sa place (non négligeable) dans le cours de la peinture du temps, mais qui était jusqu’alors surtout connu pour ses représentations pittoresques mettant en scène le petit peuple romain. En 1978 Blankert, qui dressait le catalogue du musée Bredius de La Haye, put, par ailleurs, rendre à van Laer une Annonciation aux bergers, attribuée jusqu’alors à Adrien van de Velde, révélant que l’artiste avait également œuvré comme peintre d’histoire (pp. 93-97). Autre bamboccianto longtemps méconnu, flamand celui-ci, Michael Sweerts, artiste atypique qui a bénéficié d’un intérêt croissant de la part des historiens ces dernières années (avec en particulier la belle exposition de 2002, à Amsterdam, San Francisco et Hartford) et auquel l’auteur consacra un article bref mais sensible et juste en 2001.
Longtemps mal connus, plus mal aimés peut-être que les bamboccianti et davantage encore soupçonnés d’avoir trahi « l’âme » hollandaise : les peintres d’histoire et autres grands décorateurs qualifiés de classicisants (ou de baroques selon les cas), épris de bienséance, attentifs au décorum et qui eurent le tort de s’inspirer de ce qui se faisait à Anvers, Rome ou Paris, firent également l’objet de travaux fondamentaux de la part de Blankert. On pourrait à nouveau citer Sweerts, mais on retiendra surtout l’étude relative à la question des grandes commandes publiques à Amsterdam, article qui porte sur les travaux d’un élève « renégat » de Rembrandt, Ferdinand Bol (1616-1680), auteur (avec d’autres artistes dont un de ses condisciple, Govaert Flinck) d’une série de grandes toiles religieuses et patriotiques destinées notamment à orner l’Hôtel de Ville et l’Amirauté d’Amsterdam, au cours des années 1650 et 1660 (1975). Mentionnons aussi un article consacré à Ferdinand Bol toujours (auquel l’auteur dédia une monographie en 1976) qui élucide l’origine d’une série de toiles gigantesques peintes par l’artiste vers 1655/60 pour une salle d’apparat d’une demeure patricienne d’Utrecht (1992). Quant à l’excellent représentant du « classicisme Haarlemois », le peintre d’Alkmaar, Ceasar van Everdingen (c. 1617-1678), sans doute l’un des artistes favoris de Blankert, il bénéficie d’une belle étude (1991) qui trouve son point de départ dans la comparaison entre deux versions d’un tableau de l’artiste représentant, de manière atypique, l’hiver sous les traits d’une jeune femme, conservée l’une à la City Art Gallery de Southampton et l’autre au Rijksmuseum d’Amsterdam.
Un autre mérite du volume est de proposer une réédition de quelques-uns des essais majeurs produits par Blankert à l’occasion d’expositions dont il fut l’initiateur ou l’un des principaux acteurs, au cours de sa carrière. L’un des plus marquants est sans doute celui écrit pour le catalogue de l’exposition Hendrick ter Brugghen (Utrecht et Braunschweig, 1986-1987), analyse éclairante de la participation capitale des artistes hollandais au phénomène européen du caravagisme dont l’étude ne prit véritablement son essor que dans la deuxième partie du XXe siècle. Le plus important de ces essais est cependant l’introduction générale de l’exposition Gods, Saints and Heros : Dutch painting in the Age of Rembrandt (Washington, Detroit et Amsterdam, 1980-1981) qui traitait brillamment de la peinture d’histoire hollandaise et contribua à dissiper l’idée poussiéreuse selon laquelle les artistes du Siècle d’or se seraient contentés de rendre compte, avec probité, de leur environnement immédiat. Mentionnons, également, l’essai dans lequel l’auteur chercha à définir cette notion foncièrement hétérogène, anachronique au XVIIe siècle, de « peinture de genre », texte qui fut écrit pour le colloque qui se tint à Berlin à l’occasion de la mémorable exposition Masters of Seventeenth-Century Dutch Genre Painting (Philadelphie, Berlin et Londres, 1984). On aura garde, enfin, d’oublier l’article consacré à un spécialiste des paysages hivernaux, le grand Hendrick Avercamp (1585-1634), rédigé à l’occasion de l’exposition Hendrick et Barent Avercamp (Amsterdam et Zwolle, 1982)
Volontiers explorateur des « marges » de l’histoire de l’art du Siècle d’or, Albert Blankert sut aussi être l’historien perspicace de deux des génies emblématiques de la peinture hollandaise : Rembrandt et Vermeer. A cet égard, l’ouvrage contient notamment une astucieuse analyse (1973) de l’un des derniers, sinon du dernier autoportrait peint par Rembrandt (Cologne, Wallraf-Richartz) dans lequel le maître se serait représenté sous le trait du grand peintre de l’Antiquité grecque Zeuxis. Le « cas Rembrandt » est, en outre, envisagé (trop brièvement), en amont, à travers la question, à vrai dire passionnante, de la transmission de l’art de Caravage à Rembrandt via son maître Pieter Lastman (1993) et en aval, par le biais d’une étude sur le sujet infiniment problématique des rembranesques et de la répartition des œuvres entre le maître et ses nombreux disciples et imitateurs (1992 [1993]). Quant au peintre de Delft, il est interrogé par le truchement de deux de ses œuvres les plus célèbres, la Vue de Delft du Mauritshuis de La Haye, une des icônes de l’art européen, que l’on s’en réjouisse ou que l’on s’en afflige, reconsidérée à l’occasion de sa restauration et de l’allégement du vernis jauni qui altérait la perception du tableau (1994) et une autre œuvre mythique : la Dentellière du Louvre (1995). Mis en rapport de manière éclairante avec des œuvres contemporaines représentant le même sujet ce qui contribue à bousculer l’impression trompeuse de singularité absolue du tableau, celui-ci se trouve ainsi opportunément replacé dans le cours général de l’histoire de la peinture.
Un volume indispensable donc aux amateurs de peinture hollandaise, qui couvre une large période s’étendant entre 1966 et 2002, mais dont on pourra seulement regretter l’absence des textes les plus récents publiés par l’historien.
Albert Blankert, Semected Writings on Dutch Painting, B.V. Waanders Uitgeverji, 352 p., 55€, ISBN : 90-400-8932-9
