Segantini


Bâle, Fondation Beyeler, du 16 janvier au 25 avril 2011.

Très connu en Italie, en Suisse et en Autriche, Giovanni Segantini reste très sous-estimé et largement ignoré en France où, sauf erreur, aucun musée ne possède de tableaux de lui. Orsay conserve un dessin, et le Musée des Beaux-Arts de Rouen peut en montrer deux – ils sont d’ailleurs présentés à Bâle – provenant de la donation Baderou.
L’exposition de la Fondation Beyeler, si proche de notre pays, devrait donc être une occasion pour les amateurs français un peu curieux de découvrir un artiste qui, contrairement à ce que l’on pourrait croire n’est pas un néo-impressionniste. Il est en revanche certainement l’un des grands peintres de la seconde moitié du XIXe siècle.

La vie de Segantini est à la fois d’une banalité extrême et d’une originalité certaine. Né à Arco dans le Trentin, il fut élevé, après avoir perdu très jeune sa mère puis son père, par une demi-sœur avant de s’enfuir à l’âge de 12 ans et d’être recueilli par une institution. Son éducation fut à peu près nulle puisqu’il n’apprit à lire et à écrire que fort tard, après même qu’il se soit découvert un talent pour le dessin qu’il put approfondir à l’Académie des Beaux-Arts de Brera à Milan.
Sa sœur ayant fait annuler sa citoyenneté autrichienne sans se préoccuper des formalités pour qu’il devienne italien, Segantini fut toute sa vie un apatride (il fut naturalisé Suisse à titre posthume), ce qui limita ses voyages, après son départ pour la Suisse en 1886, à quelques séjours à Milan pour lesquels il devait demander des autorisations spéciales. Bien qu’ayant eu rapidement beaucoup de succès, et participant à de nombreuses expositions internationales, il ne put jamais s’y rendre ou voir d’autres pays. Une grande partie de sa culture visuelle passa donc par la lecture de revues et de livres, et par l’intermédiaire de celui qui fut toute sa vie son marchand, Vittorio Grubicy de Dragon. Ce dernier lui fit notamment connaître les peintres de l’Ecole de La Haye, particulièrement Anton Mauve, mais aussi Jean-François Millet qui eut une profonde influence sur son art.


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1. Giovanni Segantini (1858-1899)
L’oie blanche, vers 1886
Huile sur toile - 114 x 81,5 cm
Zürich, Kunthaus
Photo : Didier Rykner


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2. Giovanni Segantini (1858-1899)
La première messe, 1885-1886
Huile sur toile - 108 x 211 cm
Saint-Moritz, Segantini Museum
Photo : Didier Rykner

La première salle montre ce que l’on pourrait appeler Segantini avant Segantini, soit des tableaux peints à Milan, au début de sa carrière, avant qu’il ne commence à travailler dans une manière divisionniste, non par points de couleurs pures mais par traits fins juxtaposés. On y voit déjà plusieurs chefs-d’œuvre, comme Effet de lune (1882, collection Fred Tschanz), fortement inspiré par Millet mais dans une tonalité bien distincte, ou encore cette Oie blanche (ill. 1) qu’on ne peut manquer de comparer avec le célèbre Canard blanc d’Oudry (hélas volé et jamais retrouvé). L’absence de notices du catalogue et son caractère un peu succinct malgré de bonnes illustrations et quelques essais très intéressants, est ici assez dommageable. Jamais en effet ce tableau n’est analysé et on ne dit pas si cette analogie est fortuite ou si, d’une manière ou d’une autre, Segantini a pu avoir connaissance de la toile d’Oudry, par exemple par une reproduction. Autre exemple d’une toile intrigante dont on ne saura rien : La première messe (ill. 2). On y voit un prêtre debout sur un escalier baroque, semblant méditer. Où se trouve-t-il, à quoi pense-t-il, pourquoi cette œuvre a-t-elle été peinte ? Mystère.
On voit ici également Ave Maria a trasbordo, le premier tableau considéré comme « divisionniste » de l’artiste (ill. 3). Il s’agit d’une reprise d’une composition détruite datant de quelques années plus tôt, et représentant une barque transportant des moutons. Il faut s’approcher fort près pour entrevoir ce qui sera plus tard une composante très marquée de son style, à savoir cette division de la touche en couleurs pures posées par traits parallèles.


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3. Giovanni Segantini (1858-1899)
Ave Maria a trasbordo, 1886
Huile sur toile - 120 x 93 cm
Saint-Moritz, Segantini Museum
Photo : Didier Rykner

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, cette manière n’est pas directement issue des travaux de Seurat et Signac que Segantini, qui ne pouvait pas voyager, n’avait sans doute jamais vu. C’est grâce aux informations que lui fournit son marchand et ami Grubicy sur les théories de Choiseul et l’utilisation que pouvaient en faire les peintres qu’il développa sa technique qui devait influencer fortement les futuristes italiens.
Segantini n’est cependant pas l’homme d’un seul tableau, ou d’un seul style. Il faut d’ailleurs parfois se méfier des ressemblances et ne pas conclure trop vite, par exemple, que certaines œuvres portent la marque de Vincent Van Gogh. S’il y eut influence, elle fut, selon les auteurs, plutôt dans l’autre sens : l’artiste apatride exposait à l’étranger et était beaucoup plus connu à l’époque que son aîné. Celui-ci d’ailleurs vit peut-être la première version d’Ave Maria a trasbordo à l’Exposition Internationale et Coloniale d’Amsterdam en 1883. Les similitudes peuvent aussi trouver leur origine dans l’existence de modèles communs de l’Ecole de La Haye.


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4. Giovanni Segantini (1858-1899)
Ave Maria dans la montagne, vers 1890
Crayon Conté, pierre noire, craie blanche - 38 x 59 cm
Collection particulière
Photo : Didier Rykner
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5. Giovanni Segantini (1858-1899)
La prière au pied de la croix, 1892
Crayon, craies de couleur - 23,6 x 44,3 cm
Zürich, Kunthaus
Photo : Didier Rykner

Les thèmes traités par Segantini furent essentiellement les scènes paysannes et les paysages montagneux. Le rapprochement avec Jean-François Millet doit être à nouveau mentionné tant certaines de ces œuvres évoquent puissamment cet artiste (ill. 4).
Il représente des personnages pauvres mais sans misérabilisme, l’harmonie entre l’homme et les animaux, des scènes à la fois silencieuses et non exemptes d’un certain mysticisme (ill. 5), en rapport avec sa philosophie panthéiste de la vie. Il rechercha toujours davantage la proximité avec la nature – ce qui d’ailleurs causa sa perte puisqu’il mourut en montagne, d’une péritonite, faute d’avoir pu regagner à temps la ville pour se faire soigner. Il y peignait le volet central de son dernier chef-d’œuvre, un triptyque (La Vie, La Nature, La Mort) déposé au Segantini Museum à Saint-Moritz, qui n’a pas pu venir pour des raisons de conservation, mais dont de grands dessins préparatoires sont exposés.


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6. Giovanni Segantini (1858-1899)
Vanité, 1897
Huile sur toile - 77 x 124 cm
Zürich, Kunthaus
Photo : Kunsthaus Zürich


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7. Giovanni Segantini (1858-1899)
La récolte du foin, 1889/1898
Huile sur toile - 137 x 149 cm
Saint-Moritz, Segantini Museum
Photo : Didier Rykner

Il faut aussi parler ici de ses œuvres à connotation symbolistes dont plusieurs sont absentes de cette rétrospective comme La Punition de la Luxure (1891, Liverpool, Walker Art Gallery) ou Les Mauvaises Mères (1894, Vienne, Belvédère). On pourra admirer en revanche L’Amour à la Fontaine de la Vie, La Vanité (ill. 6) et plusieurs splendides dessins tels que L’Ange de la Vie.
La dernière salle est consacrée aux œuvres ultimes, alors que son style divisionniste s’exaspère encore pour devenir parfaitement reconnaissable et ce qui caractérise aujourd’hui l’artiste dans l’esprit du public. Le tableau qui nous semble le plus émouvant et le plus beau (ill. 7) rassemble tout ce qui fait l’originalité de Segantini, la représentation du travail des champs, la grandeur du paysage alpin et cette sérénité paisible légèrement troublée pourtant par un je-ne-sais-quoi d’un peu inquiétant, peut-être ce ciel à la matière si étonnante, au gris si profond dont on ne sait s’il ne va pas se transformer rapidement en orage.

Les tableaux de Segantini sont encore relativement nombreux en mains privées comme le prouve cette exposition qui en réunit plusieurs. Il faut souhaiter que, malgré leur prix élevé, Orsay réussisse un jour prochain à en acquérir au moins un car cet artiste manque, incontestablement, sur ses cimaises. En 2008, Guy Cogeval annonçait, sous réserves, son projet d’organiser une rétrospective qui lui soit consacrée. Il ne semble plus que celle-ci soit à l’ordre du jour.

Commissaires : Diana Segantini, Guido Magnaguagno, Ulf Küster ; assistés par Fiona Hesse.

Collectif, Segantini, Fondation Beyeler, 2011, 172 p., 68 CHF. ISBN : 9783775727655 (édition anglaise), 9783905632866 (édition allemande


Informations pratiques : Fondation, Beyeler, Baselstrasse 101, CH-4125 Riehen/Bâle. Tél : + 41 (0)61 645 97 00. Ouvert tous les jours de 10h à 18h, jusqu’à 20h le mercredi. Tarifs : 25 CHF ; 12 CHF (réduit).


Didier Rykner, mardi 1er février 2011





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