
1. Théophile Bra (1797-1863)
La configuration humaine
Encre brune métallogallique - 25,5 x 20,5 cm
Douai, Musée de la Chartreuse
Photo : Paris-Musées / Karin Maucotel
Curieuse personnalité que celle de Théophile Bra. Parallèlement à une carrière de sculpteur officiel auquel il ne manquera qu’un Prix de Rome (il renoncera à concourir après deux échecs) et une élection à l’Académie des Beaux-Arts qui lui tendait pourtant les bras, à la place de son maître Stouf, il est l’auteur d’un nombre considérable de dessins extravagants qu’il réalisait lors de crises qu’on peine à qualifier. L’artiste était-il fou, mystique, illuminé ou tout cela à la fois ? Les savants essais de Jacques de Caso et de Daniel Marchesseau, dans le catalogue, ne jugent pas mais tentent l’exégèse d’un œuvre dont on se contentera, pour notre part, de constater l’étrangeté. Toutes ces feuilles sont conservées au musée de Douai auquel Bra les légua. Inconnues de la majorité de ses contemporains, elles ne furent révélées qu’il y a quelques années et n’ont donc pu exercer aucune influence sur l’art du XXe siècle, malgré les apparentements évidents avec l’abstraction (ill. 1) et le surréalisme. S’ils font penser aussi à Füssli ou Blake, ces dessins sont en réalité inclassables, issus d’un esprit dérangé mais lucide, qui jetait sur le monde un regard autre. Sous l’influence du somnambulisme et du magnétisme, ils sont le fruit d’un siècle dont il ne faut pas négliger le goût pour l’ésotérisme (il n’est que de rappeler les séances de spiritisme de Victor Hugo).

2. Théophile Bra (1797-1863)
Ô néant où verrait-on l’unité et comment !...
Encre brune métallogallique - 31 x 20 cm
Douai, Musée de la Chartreuse
Photo : Paris-Musées / Karin Maucotel

3. Théophile Bra (1797-1863)
Voilà celui qui combat vaillamment
Encre brune métallogallique - 24 x 18 cm
Douai, Musée de la Chartreuse
Photo : Paris-Musées / Karin Maucotel
L’exposition du Musée de la Vie Romantique propose une sélection d’une centaine de dessins issus du fonds du de la Bibliothèque municipale de Douai, ville de naissance de l’artiste. Son conservateur, Pierre-Jacques Lamblin, évoque, dans un court article, le découragement qui peut prendre le chercheur devant cette accumulation de près de 40.000 feuilles de papier, dont 5.000 dessins, 3.000 présentant un véritable intérêt esthétique. On ne peut d’ailleurs parler uniquement de dessins, tant l’art graphique est combiné, sur chaque page, à la calligraphie. Chaque croquis est cerné par des phrases qui le commentent ou l’accompagnent. L’ensemble fascine même si l’auteur de ces lignes doit avouer son incompréhension pour cette accumulation de mots qui paraissent n’avoir aucun sens. La famille de sa jeune femme, après le décès de celle-ci, prétexta la folie pour tenter de priver l’artiste de ses enfants. Il fut pourtant déclaré sain d’esprit et put récupérer sa progéniture. La première période mystique est contemporaine de ces dramatiques événements familiaux, mais cette production ésotérique se poursuivit tout au long de sa vie. On y voit des animaux fantastiques, des têtes monstrueuses (ill. 2), des combinaisons contre-nature d’animaux, d’êtres humains et d’objets, des figures hypertrophiées de héros mythologiques (ill. 3, des formes anthropomorphiques, des compositions quasiment abstraites... L’écriture obsédante de Bra couvre souvent l’intégralité de la surface laissée libre par le dessin. Comment comprendre ces œuvres ? Comment même les nommer ? Jacques de Caso leur a donné pour titre une des phrases jetées sur la feuille. Choix plus ou moins arbitraire qui, suivant ce qu’il retient, en oriente déjà la lecture. Bien que le sens des dessins nous échappe souvent, Jacques de Caso estime qu’il est essentiel d’abord de « ne pas les rejeter et [de] les éclairer en les reliant à une diversité de contextes [...] plutôt que [de] trouver une clef délivrant leur signification. » Il est vrai que ces œuvres se ressentent plutôt qu’elles ne s’expliquent. Et si leurs qualités purement esthétiques peuvent être discutées, leur aura ne peut guère être niée. Mieux vaut oublier toute signification et se laisser pénétrer de leur étrangeté.

4. Théophile Bra (1797-1863)
Buste de Mme Emilie
Michel-Mention, 1825
Bronze - 66 cm
Paris, Musée de la Vie Romantique
Photo : Céline Peiny
Le catalogue comprend une chronologie détaillée de la vie de Bra qui démontre comment sa carrière ne fut guère perturbée par ses délires récurrents. Il est l’auteur de portraits, en buste ou en pied, d’œuvres religieuses (Eglises de La Madeleine, de Saint-Louis-en-l’Île). Son fonds d’atelier est conservé au Musée de la Chartreuse. Les reproductions du catalogue montrent un sculpteur d’un style mesuré, entre néo-classicisme et romantisme, proche d’un Pradier.
A l’occasion de l’exposition, le Musée de la Vie Romantique a fait l’acquisition d’un beau buste en bronze, récemment réapparu (ill. 4) que Daniel Marchesseau qualifie, non sans justesse, de : « l’un des plus beaux bronzes civils de la Restauration et de la monarchie de Juillet ». Sa technique et surtout sa taille sont en effet inhabituels pour des commandes de bustes privés à cette époque, plus souvent réalisés en marbre (ou faisant l’objet de bronzes de petite dimension). Plus que jamais, le musée de la Vie Romantique s’avère fidèle à son nom en permettant de découvrir cet artiste étrange, véritable docteur Jekyll et mister Hyde de la sculpture.
Jacques de Caso, Daniel Marchesseau, Pierre-Jacques Lamblin, Marie-Claude Sabouret, Françoise Baligand, André Bigotte, avant-propos d’Hubert Damisch, Sang d’encre. Théophile Bra 1797-1863. Un illuminé romantique, Paris-Musées, 2007, 180 p., 30 €. ISBN : 978-2-87900-994-0.
Informations pratiques : Paris, Musée de la Vie Romantique, Hôtel Renan-Scheffer, 16, rue Chaptal, 75006 Paris. Tél : 01 55 31 95 67. Ouvert tous les jours, de 10 h à 18 h, sauf les lundi et jours fériés. Collections permanentes : entrée livre. Exposition : entrée payante. Site Internet.
