Samaritaine : comment faire dire à un historien l’inverse de ce qu’il pense


17/1/15 - Patrimoine - Samaritaine - Dans la vidéo toute à la gloire du projet aujourd’hui stoppé par le tribunal administratif de Paris, produite par la Samaritaine en 2011 et que l’on peut voir sur la chaîne Dailymotion de la ville de Paris, l’historien de Paris Pierre Pinon semble dire que la destruction des immeubles de la rue de Rivoli n’a pas grande importance (voir l’extrait ci-dessous) et qu’il est d’accord avec ce projet. Le montage fait terminer l’historien sur la phrase : « ce sont des immeubles de qualité mais qui n’ont rien d’exceptionnel », avant de présenter immédiatement le projet de Sanaa que l’on dote, bien entendu, de toutes les qualités, les architectes ayant « parfaitement réussi l’intégration du neuf et de l’ancien » ! Ceci est tellement bien fait que nous même écrivions « les défenseurs du patrimoine sont un peu tristes de voir [Pierre Pinon] engagé dans ce mauvais combat ».



Pierre Pinon et la Samaritaine par latribunedelart


En réalité, celui-ci nous avait dit depuis longtemps qu’il avait « le sentiment de s’être fait manipuler ». Il nous a écrit récemment le courrier ci-dessous en nous autorisant à le publier :

« Je viens de lire l’éditorial du Monde du 7 janvier. Je me permets de vous livrer quelques réflexions personnelles. J’ai été chargé de travailler sur l’histoire de l’îlot de la Samaritaine, sur la recommandation de J.-Fr. Lagneau (architecte en chef chargé de la Samaritaine côté Seine). J’ai retrouvé à la tête du service architecture de la Samaritaine (Directrice du Patrimoine Immobilier) une ancienne étudiante de Belleville, Marie-Line Antonioz, fort sympathique. J’ai donc accepté ce travail sans arrière pensée.
Quand elle m’a montré (en avant-première) le projet de Sanaa, j’ai eu un choc, et je l’ai prévenu qu’il serait très difficile de faire passer ce projet (que je trouvais ressembler à un rideau de douche, c’est-à-dire sans soubassement ni couronnement, ce qui est peu compatible avec l’architecture parisienne) étant données les prescriptions du PLU (j’y ai participé en 2002-2003). J’ai alors pressenti les réactions des associations et de la Commission du Vieux Paris (j’en ai été exclu récemment, peut-être pas par hasard).
Pourtant, j’avais concédé, sous la pression de la journaliste qui m’interrogeait pour le film passé en boucle que vous avez vu, que les quatre immeubles pré-haussmanniens (conçus en 1852, un an avant l’arrivée du préfet) étaient de "qualité mais ordinaires" (ce qui m’a été reproché). Je voulais alors dire - ce que je pense toujours - qu’ils représentaient "une architecture ordinaire de qualité", ce que j’ai écrit dans mon rapport de décembre 2010 (je le mets en pièce jointe). Je ne peux donc m’attrister de la décision du tribunal qui me paraît conforme aux prescriptions du PLU. Personne n’a obligé la Ville à les édicter. Et je ne suis pas membre de la Commission nationale des Monuments Historiques (depuis 17 ans) pour penser autrement"
. »

Voilà un bel exemple de la manière dont LVMH et la ville de Paris communiquent sur « cette œuvre lumineuse, fluide, immatérielle, un geste moderne, fort, au centre de Paris, une réponse contemporaine, finalement, au désir d’innovation des fondateurs de la Samaritaine » pour reprendre la phrase finale de ce petit film de pure propagande…


Didier Rykner, samedi 17 janvier 2015





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