Rubens privé. Le maître peint sa famille


Anvers, La Maison de Rubens, du 28 mars au 28 juin 2015

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1. Pierre Paul Rubens (1577-1640)
La Petite Pelisse
A gauche : les six panneaux composant le tableau
A droite : le panneau scanné
Huile sur panneau - 176 x 83 cm
Vienne, Kunsthistorisches Museum
Photo : Kunsthistorisches Museum

« Les données de la vie ne comptent pas pour l’artiste, elles ne sont pour lui qu’une occasion de mettre à nu son génie. On sent bien, à voir les uns à côté des autres dix portraits de personnes différentes peintes par Elstir, que ce sont avant tout des Elstir. »1 Et que dix personnes différentes peintes par Rubens sont avant tout des Rubens.

Malgré le dédain du maître flamand pour le portrait - le genre ne sollicite pas l’imagination - il se plia à l’exercice pour une clientèle d’aristocrates génois ou de bourgeois anversois. Son plaisir est plus palpable lorsque, libéré de toute commande, il saisit les traits de ses proches. Cet aspect privé de sa peinture ne pouvait trouver un cadre plus adéquat que sa propre maison à Anvers (bien que celle-ci ait été largement reconstituée voire reconstruite en 1946). Quelque trente portraits, de la main du maître pour la plupart, sont ainsi réunis, complétés par des lettres et des documents. Malheureusement, ils ne sont accompagnés d’aucun commentaire ni même de cartels, et le petit carnet distribué aux visiteurs, dans lequel chaque œuvre est rapidement présentée, ne dispensait pas de textes dans les salles. Apparemment, on est prié d’aller vite.
Cette lacune est d’autant plus dommage qu’il aurait fallu évoquer certains chefs-d’œuvre absents, trop fragiles pour être transportés. Rubens, en effet, au lieu de peindre sur un seul grand panneau de bois, en assemblait plusieurs petits de tailles différentes pour en former un plus large (cela lui coûtait moins cher). Or le bois vit et bouge, et les tableaux, désormais, ne peuvent être déplacés sans risques. On ne verra donc pas le double portrait de ses fils Albert et Nicolas, ni Hélène Fourment au carrosse .
La si célèbre Petite Pelisse, qui révèle plus qu’elle ne cache la nudité d’Hélène et pour laquelle le peintre s’inspira probablement d’un tableau du Titien, n’a pas fait, elle non plus, le chemin de Vienne à Anvers, mais l’œuvre est reproduite en morceaux détachés, afin de montrer au visiteur la manière - accablante - dont Rubens constituait le support de ses peintures (ill. 1). Elle fait en outre l’objet d’un essai dans le catalogue, de nouvelles analyses scientifiques2 ayant révélé une première pensée sous la couche picturale : l’artiste avait d’abord peint à droite de la composition une fontaine ornée d’une tête de lion et surmontée de la statue d’un putto soulevant sa chemise pour mieux uriner (ill. 1). Ce motif est courant dans la culture flamande - en témoigne le Manneken-Pis de Jérôme Duquesnoy - mais aussi à la Renaissance italienne - Lorenzo Lotto notamment en fait un symbole peu attrayant de fertilité auprès de Vénus. Rubens, quant à lui, décline cet enfant - en chair et en os plutôt qu’en pierre - dans plusieurs de ses toiles, aux pieds de Bacchus comme de Marie de Médicis. La présence d’une fontaine suggère une scène extérieure et donc une nouvelle lecture du tableau : Hélène incarnait-elle Bethsabée, Suzanne peut-être ? Le choix de supprimer l’élément reste inexpliqué. Sans doute la connotation trop explicite du putto déplut-elle au peintre soucieux de concentrer le regard sur la beauté de son modèle.

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2. Peter Paul Rubens (1577-1640)
Autoportrait avec un cercle d’amis de Mantoue, vers 1602-1604
Huile sur toile - 77,5 x 101 cm.
Cologne, Wallraf-Richartz Museum
Photo : Rheinisches Bildarchiv, Wallraf-Richartz-Museum
Fondation Corboud, Köln

Rubens fut un mari, un père, mais aussi un frère, et tout particulièrement celui de Philippe dont il était proche : ce disciple de Juste Lipse - défenseur d’un stoïcisme chrétien -, étudia le droit civil et canonique à Rome et fut secrétaire du cardinal Ascanio Colonna. L’un des portraits que peignit Pierre-Paul, probablement posthume, ornait son monument funéraire à l’abbaye Saint-Michel d’Anvers. La formule est typique du maître : sur un fond neutre et brun, l’homme est présenté en buste, son vêtement rapidement brossé, alors que son visage est soigneusement détaillé. Philippe figure aussi parmi les Quatre Philosophes (absents de l’exposition) et les Amis de Mantoue (ill. 2), sorte de sainte conversation laïque, cercle d’intellectuels dans lequel Rubens se place au centre en se retournant vers le spectateur - il s’agit de l’autoportrait le plus ancien que l’on connaisse de lui. Son frère se tient à côté, l’identité des autres protagonistes ne fait pas l’unanimité : probablement Juste Lipse, François Pourbus le jeune, les frères Richardot…

En plus de ce tableau, l’exposition réunit trois autoportraits de Rubens : l’un fut réalisé en 1623 pour le futur Charles Ier, l’autre plus informel fut peint entre 1623 et 1630, le troisième montre l’artiste peu de temps avant sa mort, en 1638-1640. Leur présentation sur une même cimaise met en valeur certes le temps qui passe, mais surtout la volonté de Rubens d’affirmer son statut social : rien n’indique son métier de peintre, il est d’abord un gentilhomme, un diplomate qui fut anobli par le roi d’Espagne en 1624 et fait chevalier par le roi d’Angleterre en 1630. Coiffé d’un chapeau noir, vêtu d’un costume sombre, à la mode avec son col plat qui remplace la fraise, il porte dans le premier tableau une chaîne en or à l’éclat discret, qui n’est autre qu’un cadeau princier, tandis qu’il montre en pied, la main sur une épée dans le dernier portrait.


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3. Pierre Paul Rubens (1577-1640)
Isabella Brant, vers 1620-1625
Huile sur panneau - 55,8 x 46, 4 cm
Cleveland, Museum of Art
Photo : The Cleveland Museum of Art
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4. Peter Paul Rubens (1577-1640)
Isabella Brant, vers 1621
Sanguine, craie noir et blanche sue papier - 38,1 x 29,4 cm
Londres, The British Museum,
Photo : The British Museum

Les deux épouses successives du peintre furent aussi ses muses, chacune à sa manière, la pieuse et bonne Isabella d’abord, puis la jeune et belle Hélène.
De retour d’Italie, Rubens épousa en 1609 Isabella Brant dont le visage séduit moins par la douceur des traits que par la vivacité de l’expression : les pommettes saillantes, le menton pointu, le regard rieur, le sourire malicieux contrastent avec le geste de modestie, une main sur la poitrine, qu’elle adopte souvent. On retrouve dans le portrait de Cleveland la formule utilisée pour Philippe : le modèle en buste présenté sur un fond brun, habillé d’un vêtement peu détaillé ; toute l’attention du peintre est portée sur les carnations et l’animation du visage (ill. 3). L’artiste semble avoir capturé un instant. Un dessin du British Museum, réalisé au trois crayons, obéit à la même démarche ; on ne sait s’il s’agit d’une esquisse préparatoire à une peinture ou d’une étude réalisée pour elle-même (ill. 4). Rubens n’hésita pas à réutiliser sa feuille au verso, esquissant sans vergogne sa seconde épouse, rapide esquisse pour La Promenade ou pour l’Autoportrait avec Hélène Fourment et le petit François.
Un dernier portrait d’Isabella conservé aux Offices pourrait être posthume, qui semble reprendre à la fois le visage dessiné du British et le costume du tableau de Cleveland. La vigne autour de la colonne est le symbole d’un amour éternel.


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5. Pierre Paul Rubens (1577-1640)
Hélène Fourment avec son fils Frans
et sa fille Clara Johanna, vers 1636
Huile sur panneau - 115 x 85 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMNGP/ Hervé Lewandowski
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6. Pierre Paul Rubens
Isabella Helena Rubens
Sanguine et craie noire, craie blanche - 39,8 x 28,7 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMNGP / Michèle Bellot

Isabella mourut de la peste en 1626, Rubens épousa Hélène Fourment en 1630 : elle avait 16 ans, il en avait 53. On la disait plus belle qu’Hélène de Troie, et de fait, elle servit probablement de modèle à son mari pour diverses figures mythologiques et bibliques. Mais l’artiste en fit surtout l’incarnation du bonheur familial, la peignant souvent entourée de leurs enfants, comme dans ce tableau du Louvre resté inachevé (ill. 5) : le fils aîné assis sur les genoux de sa mère a cessé de jouer avec l’oiseau qui fascine son petit frère, et fixe le spectateur. À droite, deux petites mains enfantines suggèrent la préparation d’une troisième figure dont on peut voir une esquisse dessinée accrochée à côté du tableau (ill. 6).


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7. Anonyme,
Hélène Fourment, après 1634
Huile sur toile - 103 x 79 cm
Anvers, Musée royal des Beaux-Arts
Photo : KMSKA
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8. Peter Paul Rubens
Bergère (Isabella Brant ?), vers 1615 (?)
Huile sur panneau - 68 x 58 cm
Londres, Collection particulière
En dépôt The Princely Collections, Liechtenstein
Photo : Sotheby’s

Comme dans ses autoportraits, Rubens, en peignant ses épouses parées de leurs bijoux, vêtues à la dernière mode, revendique une certaine situation sociale, d’autant que ses deux mariages marquèrent l’alliance de familles anversoises importantes. Un arbre généalogique aide le visiteur à comprendre les liens entre les Rubens, les Brant et les Fourment3.
Le caractère privé de ces portraits de famille est donc tout relatif, certains d’entre eux furent d’ailleurs copiés par les élèves du maître, comme celui d’Hélène dit en robe de mariée. Les deux femmes posèrent en outre pour d’autres peintres que leur mari : Isabelle Brant fut portraiturée par Van Dyck dans une composition monumentale, elle se tient assise sous un drapé rouge, devant le portail italianisant de la maison du couple. Au fond, la statue de Minerve lui fait un aimable écho. Hélène quant à elle, figure peut-être dans une peinture (ill. 7) qui est elle-même la reprise d’un tableau attribué à l’atelier de Rubens. L’identité du modèle reste à confirmer, celle de son auteur à déterminer.
Il en va de même pour La Bergère (ill. 8) dont l’attribution à Rubens fut contestée et le sujet discuté. S’il s’agit bien d’un portrait historié, certains y voient Isabella Brant, d’autres Hélène Fourment, d’autres enfin reconnaissent la soeur de celle-ci, Suzanne Fourment. Il daterait alors du mariage de Suzanne avec Arnold Lunden en 1622.


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9. Pierre Paul Rubens (1577-1640)
Clara Serena
Huile sur toile sur panneau - 37,3 x 26,9 cm
Palais Liechtenstein
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10. Peter Paul Rubens (1577-1640)
Portrait de Clara Serena ?
Huile sur panneau - 35,6 x 26 cm
Londres, Collection particulière

Le membre le plus touchant de la famille est sans doute Clara Serena, fille de Rubens et d’Isabella Brant, qui mourut à 12 ans. L’artiste réalisa de sa fille un premier portrait particulièrement savoureux à l’âge de 5 ans, dans un cadrage resserré qui renforce l’impression de spontanéité qui s’en dégage (ill. 9). Un autre portrait - supposé- de Clara Serena a récemment créé la polémique (ill. 10). L’œuvre était conservée au Metropolitan Museum qui la mit en vente chez Sotheby’s en 2013 ; attribuée à « un suiveur de Rubens », elle fut estimée entre 20 et 30 000 euros, et adjugée 626 500 dollars. On ne va pas revenir sur les problèmes que pose l’aliénabilité des œuvres aux Etats-Unis. Quoi qu’il en soit, le collectionneur qui l’a achetée et déposée dans la collection du Prince de Liechtenstein ne s’y était pas trompé : sa restauration a depuis confirmé son attribution à Rubens.
Un nettoyage a permis en effet d’enlever les repeints notamment sur le vêtement qui avait été coloré en vert. Le propriétaire du tableau, au milieu du XXe siècle, avait souhaité animer ce camaïeu de marron clair et de gris. On peut désormais apprécier la qualité du visage, la vivacité de son expression et les nuances de sa carnation. Les épaules sont arrondies vers le bas, comme si l’artiste avait voulu suggérer un buste sculpté. L’effet de grisaille, la forme du buste aux épaules tronquées et recouvertes d’une draperie horizontale donnent au portrait une dimension intemporelle. Clara Serena semble ici âgée de 8 ou 9 ans mais il est aussi possible que ce portrait soit - lui aussi - posthume.
L’identité du modèle est confortée par la comparaison du tableau avec le portrait d’elle à cinq ans mais aussi avec un dessin de l’Albertina à Vienne qui montre Clara Serena en demoiselle d’honneur. Elle ressemble également à sa mère.
« Les visages humains ne semblent pas changer au moment qu’on les regarde parce que la révolution qu’ils accomplissent est trop lente pour que nous la percevions. Mais il suffisait de voir à côté de ces jeunes filles leur mère ou leur tante, pour mesurer les distances que [...] ces traits auraient traversées dans moins de trente ans, jusqu’à l’heure du déclin des regards »4

Commissaire : Ben van Beneden


Collectif, Rubens privé. Le maître peint sa famille, Thames et Hudson, 2015, 39,95 €


Informations pratiques : Rubenshuis, Wapper 9-11, 2000 Anvers. Tel : +32 3 201 15 55. Ouvert du mardi au dimanche, de 10 h à 17 h. Tarif : 10 € (réduit : 8 €).


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, mercredi 8 avril 2015


Notes

1Marcel Proust, A la recherche du Temps perdu, tome II :A l’Ombre des jeunes filles en fleurs, partie 2 : Nom du pays : le pays, Paris 1919.

2Une radiographie Ma-XRF (Macro X-ray fluorescence) a été réalisée.

3Philippe Rubens par exemple épousa la tante d’Isabella Brant. Les Brant et les Fourment furent ensuite alliés par un autre mariage : Daniel Fourment était marié avec Clara Brant, sœur d’Isabella.

4Marcel Proust, A la recherche du Temps perdu, tome II :A l’Ombre des jeunes filles en fleurs, partie 2 : Nom du pays : le pays, Paris 1919.





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