Rubens. A master in the making


Londres, National Gallery. Exposition terminée le 15 janvier 2006.

1. Pierre-Paul Rubens (1577-1640)
La Mise au tombeau, 1615-1617
Huile sur panneau - 83,1 x 65,1cm
Londres, Courtauld Institute of Art Gallery
Photo : Courtauld Institute of Art Gallery

Alors que Caravage y était encore actif, Rubens vint plusieurs fois à Rome dès juillet 1601. Après les dernières années du peintre lombard, la National Gallery expose les premières du flamand. On ne sait s’ils se rencontrèrent [1], mais l’influence du premier sur le second est évidente (ill. 1), même si Rubens ne fut jamais un peintre caravagesque. Les deux présentations sont pourtant bien différentes dans leur approche. Par la force des choses, la rétrospective Caravage montrait peu de toiles. Ici, conformément au tempérament du peintre flamand, c’est l’abondance qui domine : un accrochage plus resserré, davantage d’œuvres (dont des dessins). On en ressort avec une impression moins claire, mais avec le sentiment d’avoir rencontré, comme le promettait le titre, un « maître en devenir ».

On comprend comment Rubens, en Italie, sera marqué par un nombre considérable d’artistes. De Tintoret et Titien à Michel-Ange et Raphaël, d’Elsheimer à Annibal Carracci, peu de peintres sauront, comme lui, assimiler autant de manières différentes pour en tirer un style, non seulement bien reconnaissable et entièrement personnel, mais aussi très novateur, qui définira pour un siècle la peinture flamande et fécondera l’art européen.


2. Pierre-Paul Rubens (1577-1640) et Jan Brueghel de Velours
La Bataille des Amazones, vers 1598
Huile sur panneau - 97 x 124 cm
Potsdam, Château de Sanssouci
Photo : Stiftung Preussische Schlösser und Gärten

Le parcours commence par les tableaux antérieurs au départ pour l’Italie. Comme l’écrivent David Jaffé et Mina Moore Ede dans le premier essai introductif du catalogue, on ne peut encore prédire que Rubens deviendra une des figures dominantes de la scène picturale européenne. Ses premières œuvres connues sont cependant très maîtrisées. La Bataille des Amazones de Berlin (ill. 2), peinte en collaboration avec Jan Brueghel, en témoigne. La référence à l’Antique, en particulier au Laocoon est visible dans le groupe du premier plan. La femme de gauche (ill. 3) est déjà très « rubénienne ». Une toile du même sujet, conservée dans une collection particulière, est exposée et publiée ici pour la première fois.


3. Pierre-Paul Rubens (1577-1640)
La Bataille des Amazones (détail de l’ill. 1)

Malgré son accrochage touffu et parfois confus, l’exposition permet d’admirer un grand nombre de chefs-d’œuvre.
Le Conseil des Dieux des collections praguoises a été peint à Mantoue. Sa destination exacte n’est pas connue, mais il est possible qu’il ait fait partie d’un décor destiné au Palais Ducal. Ce grand tableau, rarement vu hors de Prague [2], justifierait à lui seul une visite à Londres. Bien que la taille réduite des salles ne permette que difficilement d’intégrer de tels formats monumentaux dont Rubens était coutumier - on ne verra pas, notamment, les tableaux de l’Oratoire ni ceux de la Cathédrale de Grasse - le Saint Georges (ill. 4) a été prêté par le musée du Prado. Véritable quintessence de l’art baroque, avec sa grande diagonale formée par le cheval, contrebalancée par celle du corps de saint Georges, il prouve la rapidité de l’évolution de Rubens, dès cette époque en pleine possession de son art.


4. Pierre-Paul Rubens (1577-1640)
Saint-Georges, 1605-1607
Huile sur toile - 304 x 256 cm
Madrid, Museo Nacional del Prado
© Museo Nacional del Prado

L’exposition se conclut après le retour à Anvers de l’artiste en 1609. Deux tableaux de cette époque, appartenant à des collections particulières et prêtés à la National Gallery, ont naguère fait largement parler d’eux. Le premier, La tête de Saint Jean-Baptiste présentée à Salomé fut classé un temps trésor national avant de sortir de France, faute de moyens pour le retenir. Le second, le Massacre des Innocents est une redécouverte récente, devenu le tableau ancien le plus cher jamais vendu aux enchères. Ces toiles, et plusieurs autres telles que la Capture de Samson (Munich), Samson et Dalila (Londres) ou la Charité romaine (Saint Petersbourg) montrent toutes les mêmes personnages masculins, musculeux et massifs, dont les rapports avec la sculpture, qu’elle soit antique (l’Hercule Farnèse) ou moderne (les bronzes de William van Tetrode) sont opportunément soulignés [3]. Inspirés par ces derniers, plusieurs dessins d’écorchés (la plupart conservés en mains privés) sont également présentés.


5. Pierre-Paul Rubens (1577-1640)
Hero et Léandre, vers 1604-1606
Huile sur toile - 95,9 x 127,9 cm
Yale University Art Gallery
© Yale University Art Gallery

On conclura cette courte recension sur un tableau étonnant qui, bien avant le cycle de la vie de Marie de Médicis, contient déjà tout Géricault et Delacroix, ceux du Radeau de la Méduse et de la Barque de Dante. Cet Héro et Léandre (ill. 5), aux divinités marines blafardes comme des damnés, pourrait être issu du pinceau d’un romantique français. Une telle image, presque anachronique, est impressionnante. La critique d’art, par facilité, aime dire d’un artiste génial qu’il anticipe ce qui va suivre. Pour une fois, cela semble presque vrai.


local/cache-vignettes/L114xH133/Couverture_Rubens_Londres-1c8e0.jpgCollectif, Rubens. A master in the making, Londres, National Gallery Company, 2005, £9,95 (édition brochée, ISBN : 1-85070932-6-7), £20 (édition reliée, ISBN : 1-8570937-1-2).


Didier Rykner, mardi 20 décembre 2005


Notes

[1] C’est cependant très probable, Rubens ayant négocié l’achat par le Duc de Mantoue de la Mort de la Vierge de Caravage (Louvre).

[2] Il a cependant été exposé à Brunswick en 2004.

[3] Plusieurs sculptures sont exposées, mais seuls les van Tetrode sont publiés dans le catalogue.



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