Rodin. Les arts décoratifs


Evian-les-Bains, Palais Lumière, du 13 juin au 20 septembre 2009.

Paris, Musée Rodin, d’avril à août 2010, sous le titre : Corps et décors : Rodin et les arts décoratifs

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1. D’après Auguste Rodin (1840-1917)
Manufacture de Sèvres
Buste d’Albert Carrier-Belleuse
Biscuit - 35,4 x 23,8 x 15,7 cm
Paris, Musée Rodin
Photo : RMN

Particulièrement ambitieuse et novatrice, la rétrospective du Palais Lumière fera date. Elle réussit en effet l’exploit d’aborder un sujet très étudié, Rodin, sous une facette curieusement négligée jusqu’ici : ses rapports avec les arts décoratifs. Le titre peut d’ailleurs induire en erreur : il n’est pas question ici que d’objets d’art. A la fin du XIXe siècle, la définition de l’art décoratif faisait débat. Pour Roger Marx comme pour d’autres critiques, elle englobe toutes les œuvres d’art « affectées à une destination prévue » c’est-à-dire, comme l’explique Catherine Meneux dans un des essais du catalogue, les « projets monumentaux », les objets d’art et les « sculptures conçues en vue d’un usage domestique ». L’exposition et son excellent catalogue se penchent donc sur les sculptures ornementales de Rodin, qui vont du petit au monumental lorsqu’il s’agit d’examiner sa contribution à des décors architecturaux.

Rodin, au fond, était sans doute destiné à travailler dans ce domaine. Peu de sculpteurs se sont, comme lui, entourés aussi régulièrement de praticiens. Une sculpture de Rodin est presque toujours un travail de collaboration. Souvent multiple, l’objet d’art est rarement dû à un seul artiste, de même que l’architecte est la plupart du temps distinct du statuaire ou du céramiste qui orne ses façades.
Les débuts de Rodin furent longs, si l’on y songe. On veut voir en lui le père du modernisme en sculpture, ce qu’il fut, assurément, mais pas avant d’avoir atteint la quarantaine, c’est-à-dire les années 1880. Auparavant, il collabora avec des artistes plus traditionnels et ne rompit d’ailleurs jamais complètement avec eux.
Le début de l’exposition se penche sur ainsi sur la figure de Carrier-Belleuse, avec qui Rodin travailla. Artiste abondant, Carrier-Belleuse (ill. 1) sculptait dans un style néo-rococo qui fut aussi celui du jeune Rodin. Il est possible qu’il ait travaillé avec Carrier pour L’Innocence tourmentée par l’Amour, une œuvre qui fait penser à Clodion. D’autres terres cuites telles Tendresse maternelle et Femme couchée avec un amour du seul Rodin, évoquent également ce XVIIIe siècle galant.

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2. Auguste Rodin (1840-1917), d’après un
dessin d’Albert-Ernest Carrier-Belleuse
Manufacture de Choisy-le-Roi
Support Titan
Faïence
Exemplaire du Musée Rodin
(celui de l’exposition appartient au Petit Palais)
Photo : Musée Rodin - Christian Baraja
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3. Auguste Rodin (1840-1917)
Manufacture de Sèvres
Vase L’Hiver
Porcelaine dure - H. 32 ; D. 23 cm
Paris, Musée Rodin
Photo : Musée Rodin - Christian Baraja

En revanche, c’est à Michel-Ange, autre grand modèle de Rodin, que fait penser la Jardinière des Titans dont l’exemplaire du Petit Palais à Paris est exposé ici. Le catalogue explique qu’il s’agit d’ailleurs d’une mauvaise appellation : l’œuvre est en réalité composée de deux objets : la base, dont les quatre Titans furent modelés par Rodin pour Carrier-Belleuse tandis que le fils de ce dernier créa la Vasque Lézards qui lui est ici associée. Les deux objets sont indépendants et le Support Titans pouvait être associé à d’autres vases, voire rester indépendant comme le montre les exemplaires conservés seuls (ill. 2).
En 1879, ce fut également Carrier-Belleuse, directeur à la Manufacture de Sèvres, qui proposa à Rodin, de retour de Bruxelles, de créer des céramiques. Cette activité a été peu étudiée1 et l’exposition révèle qu’elle se poursuivit plus longtemps que ce que l’on croyait, jusqu’en 1892. Il réalisa d’abord plusieurs vases qu’il décora lui-même, dont les plus extraordinaires sont incontestablement ceux dénommés Le Jour (ill. 3) et La Nuit. Plus tard, il se contenta de produire des modèles pour les ouvriers de la manufacture. Cette rétrospective permet de découvrir des œuvres fort peu commentées, que l’on croyait parfois disparues depuis longtemps. C’est le cas notamment du vase Saïgon L’Hiver, brisé pendant les bombardements de 1942 et dont on ignorait même qu’il était encore conservé ; il a pu être restauré à l’occasion de l’exposition.


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4. Auguste Rodin (1840-1917)
L’Automne et le Printemps
Maquette pour la Villa La Sapinière
Plâtre - 42 x 123 x 34,5 cm
Paris, Musée Rodin
Photo : Didier Rykner

Fidèle à son habitude, Rodin utilisera indifféremment certains motifs pour ses céramiques et pour les sculptures, notamment pour la Porte de l’Enfer sur laquelle il travaillait en même temps que pour Sèvres. C’est ce que démontre François Blanchetière dans l’essai du catalogue qu’il consacre à la production de la décennie 1880. On ne reviendra pas ici sur la Porte de l’Enfer elle-même à laquelle est consacrée une salle de l’exposition.
L’exposition démontre amplement ce que les amateurs de sculpture savent depuis longtemps mais qui n’est que rarement dit : les marbres sont les œuvres les moins intéressantes de l’artiste qui en déléguait l’exécution à des praticiens pas toujours aussi doués que Jules Desbois ou Camille Claudel. On est beaucoup plus proche du vrai Rodin avec les terres cuites, les plâtres ou même les bronzes lorsqu’il s’agit de belles fontes d’époque puisque celles-ci conservent les qualités du modelé du sculpteur. L’atelier de Meudon est ainsi trop méconnu et les nombreux plâtres qui en proviennent ont souvent été peu exposés2. C’est, par exemple, le cas de l’esquisse pour une colonne décorative ou des maquettes pour les reliefs de la villa La Sapinière (ill. 4), restaurés spécialement pour l’exposition.

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5. Auguste Rodin (1840-1917) et
Paul Jeanneney (1861-1920)
Jean d’Aire vêtu monumental, 1903-1904
Grès émaillé - 185,2 x 66 x 61,5 cm
Paris, Musée Rodin
Photo : Didier Rykner


Sans oublier les commandes pour Maurice Fenaille ou le projet avorté d’une cheminée pour l’argentin Matías Errázuriz, on notera la présence dans la dernière salle de plusieurs très belles sculptures en grès, réalisées sur des modèles de Rodin par l’élève de Jean Carriès, Paul Jeanneney. Son Jean d’Aire (ill. 5) monumental est, comme le signale la notice du catalogue, l’une des plus grandes pièces en grès jamais réalisées. Ce matériau semble une matière particulièrement apte à transcrire l’art de Rodin comme en témoignent également les Pleureuses réalisées par Edmond Lachenal.

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6. Jean-Camille Formigé (1845-1926)
Villa La Sapinière
Les sculptures de la façade sont d’Alexandre Falguière
Evian-les-Bains
Photo : Didier Rykner
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7. Entrée de la Villa La Sapinière avec Les Vendanges
jardinière en pierre par Auguste Rodin
Photo : Didier Rykner

On ne quittera pas Evian sans se rendre à la villa La Sapinière (ill. 6), complément indispensable à la visite de cette exposition et prétexte, ô combien louable, de celle-ci. Construite pour le baron Jonas Vitta, qui mourut trop tôt pour la voir achevée, et poursuivie par son fils Joseph Vitta, cette maison proche du Lac Léman est due à l’architecte Formigé. Y travaillèrent Alexandre Falguière, Jules Chéret, Albert Besnard, Alexandre Charpentier, Félix Bracquemond et bien sûr Rodin qui donna les modèles et fit réaliser par un praticien les deux reliefs décoratifs et des deux jardinières qui décorent le hall d’entrée (ill. 7). Cette villa, siège d’une fondation dédiée à l’insertion des handicapés, est exceptionnellement ouverte tous les après-midi jusqu’au 20 septembre3.

Certaines expositions en région ont autant, sinon davantage, d’intérêt que celles organisées à Paris. Rodin et les Arts décoratifs en est une nouvelle preuve. Organisée avec le Musée Rodin, elle a permis d’exhumer et de montrer parfois pour la première fois au public - mais aussi aux spécialistes - des œuvres négligées dans la production du sculpteur, dans une scénographie qui les met parfaitement en valeur. Juste retour des choses, le musée parisien reprendra l’événement. Sans doute hélas, pour des raisons de place, dans une version réduite. Une visite à Evian s’impose donc.

Commissariat : François Blanchetière et William Saadé

local/cache-vignettes/L115xH140/e56f45bdff8db637-0092d.jpgFrançois Blanchetière, Jean-Paul Bouillon, Aurélie De Decker, Rossetta Froissart Pezone, Claire Jones, Aline Magnient, Catherine Meneux, William Saadi, Rodin. Les arts décoratifs, Editions Alternatives, 2009, 272 p., 39,60 €. ISBN : 978-286227-599-4.

Informations pratiques : Evian, Palais Lumière, Quai Albert Besson, 75400 Evian. Tél : + 33(0)4 50 83 15 90. Ouvert tous les jours de 10h30 à 19h, sauf le lundi, de 14h à 19 h. Plein tarif : 10 €, Tarif réduit : 7 €.


Didier Rykner, samedi 1er août 2009


Notes

1Voir cependant : Anne Lajoix, « Auguste Rodin et les arts du feu », Revue de l’Art, n° 116, 1997-2, p. 76-88. Cet article est disponible sur Internet sur le site Persée.

2Il est dommage que la provenance de Meudon ne soit jamais signalée, toutes les œuvres étant indiquées comme provenant de Paris, Musée Rodin.

3On peut s’y rendre rapidement par bus, ou en marchant, la villa étant à peine à un quart d’heure à pied de la Villa-Lumière.





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