Rodin. L’exposition du centenaire


Paris, Galeries nationales du Grand Palais du 22 mars au 31 juillet 2017

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1. Vue de l’exposition
Auguste Rodin (1840 –1917), Le Penseur, 1904
Plâtre patiné - 182 x 108 x 141 cm
Paris, Musée Rodin
Georg Baselitz (né en 1938), Volk Ding Zero
(Chose populaire zéro)
, 2009
Bronze patiné et peint à l’huile - 300 x 115 x 126 cm
Collection particulière
Photo : bbsg
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Peut-on méconnaître l’œuvre d’Auguste Rodin ? Non, apparemment ce n’est pas envisageable. Le visiteur du Grand Palais, tout impatient de découvrir « Rodin, l’exposition du centenaire » organisée à l’occasion des 100 ans de la mort du sculpteur, est donc prié de réviser avant de venir. Car contrairement à ce que suggère le titre de l’événement, il ne s’agit pas d’une rétrospective, mais d’une confrontation du maître avec d’autres artistes, essentiellement des XXe et XXIe siècles, afin de souligner son rôle de précurseur (ill. 1).
Pour tenir ce parti-pris, une scénographie moderne eût été bienvenue... Raté. Au rez-de-chaussée, les couleurs des cimaises, ternes, et même vieillottes - bordeaux, gris, « brun taupe » - ne font pas ressortir les nombreux plâtres tout pâlichons choisis pour révéler le processus créateur du maître. L’étage tombe dans l’excès inverse avec un rouge pétaradant, sans que l’on comprenne les raisons de ce changement de ton. C’est dans le dossier de presse que l’on découvre que cette couleur vive fait écho à l’exposition de Prague en 1902, à laquelle une section est consacrée ; mais le rouge se poursuit au-delà.

Tout au long du parcours, la disposition des bronzes, plâtres ou marbres est plan-plan, voire ennuyeuse, quand elle ne donne pas le sentiment de capharnaüm. La recette est la même dans la plupart des salles : au centre s’accumulent quelques œuvres, les autres sont reléguées sur les côtés, sagement alignées en rang d’oignons contre les murs (ill. 2). Or l’intérêt d’une sculpture, c’est bien sa troisième dimension, il faut pouvoir tourner autour, la regarder sous toutes ses coutures. Cette mise en scène est d’autant plus décevante que l’exposition du Musée des Beaux-Arts de Montréal, organisée en 2015 en collaboration avec l’Hôtel Biron, était à la fois didactique et spectaculaire (voir l’article).
En tout, ce sont 200 sculptures et dessins de Rodin, et 150 œuvres d’autres artistes qui se déploient au Grand Palais ; peut-être aurait-il fallu en exposer moins pour mieux les mettre en valeur.

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2. Vue de l’exposition
Une sculpture au centre
les autres sur les côtés
Photo : bbsg
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Deux exemples illustrent la faiblesse de la scénographie de ce centenaire : le fameux Torse féminin du Victoria and Albert Museum se dresse, collé serré contre une cimaise (ill. 3), lui pourtant si beau de dos...
Du portrait de Puvis de Chavannes, les commissaires ont choisi de montrer non pas la version achevée, mais le modèle de mise au point pour le marbre, afin d’illustrer la manière dont travaillait Rodin ; il est donc un peu frustrant de ne pas pouvoir passer derrière pour mieux observer ces pics qui lui traversent le crâne.

Le parcours se divise en trois grandes parties dont les titres sont flous, tandis que les panneaux explicatifs déclament des généralités, si bien qu’on a du mal à savoir si l’on suit une visite chronologique ou thématique :
1. « Rodin expressionniste ». L’adjectif est d’autant plus nébuleux qu’il est normalement utilisé pour désigner un courant artistique qui n’a rien à voir.
2. « Rodin expérimentateur ». C’est souvent le cas des artistes géniaux.
3. « Rodin l’onde de choc ». Voilà le titre qu’il fallait donner à l’exposition tout entière dans la mesure où les réalisations des autres sculpteurs ne sont pas cantonnées à cette troisième partie, mais dispersées dans le parcours pour mieux être confrontées à celles de Rodin. Ainsi, dès le début un bronze monumental de Georg Baselitz, datant de 2009, côtoie le Penseur (ill. 1).

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3. Vue de l’exposition
Auguste Rodin (1840 –1917)
Torse féminin sur colonne
dit « du Victoria and Albert Museum », 1914
Bronze, colonne en plâtre - 62 x 37 x 23,5 cm
Londres, Victoria and Albert Museum
Photo : bbsg
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La première salle est conçue comme un prologue : elle présente un florilège de sculptures célèbres de l’artiste réalisées à différentes époques et dans différents matériaux, peut-être pour que le visiteur paresseux qui n’a pas envie d’aller jusqu’au bout puisse dire qu’il a vu l’essentiel ? On commence donc par Le Penseur (un plâtre), L’Âge d’airain, Les Bourgeois de Calais (une épreuve moderne de 2005), L’Homme au nez cassé, Saint Jean-Baptiste, une allusion au monument de Victor Hugo... Pourquoi ces sculptures plutôt que d’autres ? Et pourquoi ne pas débuter par La Porte de l’Enfer qui est quant à elle rejetée dans le dernier espace du rez-de-chaussée ? Elle aurait pourtant fourni une introduction idéale, elle qui nourrit l’art de Rodin toute sa carrière durant, elle dont sont issues des dizaines de figures devenues œuvres en soi. Avant de pouvoir l’admirer, on verra donc, dans les sections précédentes, plusieurs silhouettes qu’elle a inspirées : Le Penseur, mais aussi Le Baiser, Le Fils prodigue, Les Trois ombres...
Quelques rares sculptures sont accompagnées de cartels commentés, les autres non, et finalement toutes ces figures que Rodin rumine, répète, reprend, retravaille, démembre, assemble, ne sont que rarement reliées entre elles dans l’exposition. Saint Jean-Baptiste, le Torse d’homme et l’Homme qui marche se dressent à trois endroits différents sans qu’aucun texte ne les rapproche. Autre exemple : un petit groupe en plâtre est signalé comme étant l’union de deux personnages indépendants : le Martyre et la Femme accroupie. Or si celle-ci est visible dans une vitrine voisine, celui-là n’est montré que bien plus loin, à l’étage.

Les sections au sein de chaque grande partie suscitent plus de questions qu’elles n’apportent de réponses. Celle qui évoque - en rouge vif, on l’a vu - « les dessins de l’exposition de Prague » rappelle que Rodin fut invité par le cercle artistique Manès à exposer à Prague quatre-vingt-huit sculptures et soixante-quinze dessins. Pourquoi ne réunir que les dessins ? Pourquoi évoquer cet événement plutôt qu’un autre dans la carrière de l’artiste ? La section suivante s’arrête sur l’exposition de 1900 à Paris, autrement plus importante puisqu’elle confirme la place majeure qu’occupe Rodin sur la scène artistique. Mais pourquoi est-elle présentée après l’exposition de Prague qui se tint en 1902 ? Quelles œuvres furent visibles du public en 1900 ? Difficile de le comprendre, car certaines des pièces datent de 1902 ou de 1903.

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4. Vue de l’exposition
Auguste Rodin (1840 –1917), Grande Ombre, 1904
Bronze - 192 x 50 x 68 cm
Lyon, Musée des Beaux-Arts
Robert Couturier (1905-2008), Saint Sébastien, 1944
Bronze - 184 x 78 x 64 cm
Collection particulière
Photo : bbsg
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Le Musée Rodin s’est arrêté, au cours de ces dernières années, sur différentes caractéristiques de l’art du sculpteur dans des expositions plus passionnantes les unes que les autres (le marbre, les dessins, l’antiquité...) ; les commissaires auraient pu reprendre ces études et les réunir à l’occasion du centenaire pour montrer ainsi tous les aspects de l’œuvre de Rodin ; ils ont préféré faire des choix. Le rôle de l’antiquité par exemple (voir l’article), est laissé de côté pour mieux pousser l’artiste vers le XXIe siècle. Sa collaboration avec des céramistes est à peine suggérée par une petite nymphe en porcelaine de Sèvres, exposée sans autres explications.
La photographie en revanche est évoquée : Rodin retouchait les photographies de ses œuvres au crayon, à la plume ou au pinceau, sans forcément transposer ces modifications dans la réalité. Mais il n’est pas précisé s’il a lui-même fait des photographies. On en conclut que non en lisant sur les cartels les noms de différents photographes. Tout de même, on aurait aimé savoir s’il collabora plus spécifiquement avec certains d’entre eux. Et puis il n’est pas dit que Rodin avait un rapport ambigu avec cette technique qu’il considéra d’abord comme strictement documentaire, avant de l’intégrer dans son processus de création, puis de l’utiliser pour la diffusion de son art.

La présence d’autres artistes constitue finalement le principal intérêt de ce centenaire. Car il faut bien le reconnaître, les expositions de sculptures sont rares, non seulement parce qu’elles entraînent des contraintes techniques et financières importantes, mais aussi parce qu’elles ne déchaînent pas les foules. La peinture a la préférence du public et c’est un mystère : pourquoi la couleur a-t-elle plus d’attrait que la troisième dimension ? Peut-être la fascination générale pour les écrans, désormais omniprésents, y est-elle pour quelque chose. Quoi qu’il en soit, à part Rodin et Michel-Ange, les sculpteurs n’attirent pas les visiteurs. Rodin sert donc ici de figure de proue pour ses confrères, plus ou moins connus.
Malheureusement, les artistes présentés au Grand Palais sont mélangés dans un grand fourre-tout. Même l’atelier de Rodin n’est pas mis en exergue. Ses praticiens et/ou ses élèves – Bourdelle, Claudel - côtoient ceux qui n’ont pas connu le maître de son vivant. On ne distingue pas non plus ceux qui revendiquent clairement son influence de ceux qui prennent le contre-pied de son art. Parfois même, le rapprochement de certaines œuvres aux attitudes similaires suggère une influence qui n’est que fortuite ou qu’apparente. La tête tombée sur l’épaule, le Saint Sébastien de Robert Couturier (1944) semble faire écho à la Grande Ombre de Rodin (1904) (ill. 4), alors que Couturier fut avant tout un élève de Maillol. Les expressions utilisées sur certains cartels renforcent cette ambiguïté : ainsi les magnifiques dessins noirs sont exposés parallèlement à des feuilles d’artistes qui se sont illustrés « dans un style proche ». C’est vague.

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5. Vue de l’exposition
Auguste Rodin, La Terre, 1893-1894
Bronze - 26 x 48,2 x 14 cm
Paris, Musée Rodin
Henri Matisse,d’après Barye Jaguar dévorant un lièvre, 1899-1901
Bronze ; 22,5 x 56,5 x 23 cm
Le Cateau-Cambrésis, musée départemental Matisse
Photo : bbsg
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Parfois, les critères de comparaison ne semblent pas être les bons. Le Jaguar dévorant un lièvre de Matisse est étrangement affronté à La Terre de Rodin (ill. 5). L’influence de l’un sur l’autre paraît suggérée par la position couchée des deux personnages. Or non seulement la pose de chaque figure découle simplement du sujet qu’elle illustre, mais le jaguar a été réalisé d’après une sculpture de Barye. Matisse pourtant fut bel et bien marqué par Rodin, bien qu’il s’en défendît, c’est ce que montrait la belle exposition de 20101.
Quant à Wilhelm Lehmbruck, plusieurs de ses œuvres sont dispersées dans le parcours, lui qui figurait aussi dans une passionnante exposition du Musée d’Orsay, « Oublier Rodin » (voir l’article), dont le but était justement de montrer le désir des artistes de s’émanciper de l’emprise du maître ; une volonté de se démarquer qui n’est pas rappelée au Grand Palais où les figures de Lehmbruck par leurs attitudes, semblent inspirées de celles de Rodin présentées à côté. Elles en sont davantage les ombres portées que les reflets, rejetant l’expression des corps rodiniens pour mieux souligner une ligne épurée.
Deux œuvres de Brancusi poursuivent cette confusion dans laquelle le visiteur est plongé : si le Sommeil témoigne de l’influence de Rodin, le Baiser s’en éloigne clairement ; il est pourtant présenté avec une tête de Giacometti, au milieu de sculptures du maître, leur point commun étant l’importance accordée aux socles. Le commentaire de deux visiteurs confirme ce que l’on pouvait craindre de ces mélanges : « Finalement, Giacometti, Brancusi, et les autres n’ont rien inventé, ils ont tous copié Rodin ». C’est un peu plus subtil que cela.
Enfin, une vaste galerie déploie des œuvres réalisées après 1945, parfois inattendues. Elle décline des hommes qui marchent et des fragments de corps, de Jean Fautrier, Germaine Richier, Willem De Kooning, jusqu’à la tornade de fils de fer d’Antony Gormley sans que l’on sache si cet écho - pas toujours évident - à l’art de Rodin est suggéré par les commissaires ou revendiqué par les artistes. Et le parcours s’achève par un duo vestimentaire : la fameuse étude en plâtre et tissu pour la robe de chambre de Balzac d’un côté, le costume en feutre de Joseph Beuys de l’autre.

Finalement, les commissaires qui connaissent Rodin, sa vie, son œuvre, sur le bout des doigts, semblent avoir eu envie de faire l’école buissonnière, envie d’éviter ce qui pour eux sont des évidences, voire des tartes à la crème, pour prendre des chemins de traverse. Reste que le visiteur qui ne connaît pas Rodin fera une belle balade, mais n’en saura guère davantage en sortant.

Commissaires : Catherine Chevillot, Antoinette Le Normand-Romain, Sophie Biass-Fabiani, Hélène Marraud, Véronique Mattiussi, Hélène Pinet.


Collectif, Rodin, le livre du centenaire, RMN-Grand Palais, 2017, 400 p., 49 €. ISBN : 9782711863730.


Informations pratiques Galeries nationales du Grand Palais, 3 avenue du Général Eisenhower, 75008 Paris. Tél : +33 (0)1 44 13 17 17. Ouvert lundi, jeudi, dimanche 10h à 20h, mercredi, vendredi et samedi jusqu’à 22h. Tarif : 13 € (réduit : 9 €)


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, jeudi 30 mars 2017


Notes

1« Matisse & Rodin », du 23 octobre 2009 au 28 février 2010, Paris, Musée Rodin.





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