
Sigmund Freud assis à côté du divan, dans son cabinet de
consultation, 19 Bergasse à Vienne, vers 1930
Photo : The Freud Museum London
Les éditions Nicolas Chaudun publient en coédition avec le Musée Rodin un fort bel ouvrage qui fait office de catalogue pour l’exposition consacrée à Auguste Rodin et Sigmund Freud collectionneurs. Ainsi que le souligne dans sa préface Dominique Viéville, commissaire général de l’exposition et directeur du Musée Rodin, cette manifestation réunissant une partie des collections d’antiques des deux grands hommes « est une construction purement intellectuelle » : dans le contexte de cet événement et du livre qui l’accompagne, ces mots, disons-le d’emblée, doivent être compris dans le meilleur sens du terme. Une vraie problématique, inscrite dans l’histoire de l’art et des idées, dans les œuvres et dans la réflexion, habite le propos de part en part. Rarement les sources documentaires et biographiques, la prise en compte des objets et l’étude du contexte intellectuel n’auront bénéficié d’une synthèse aussi intéressante, justifiée et convaincante. L’exposition, comme le livre, ne peuvent que passionner par l’intelligence et la « gratuité » du propos, les points de vue, la validité des rapprochements et l’on s’étonne de certains des commentaires qu’ils ont suscité, parfois très extérieurs, voire d’une insigne platitude.
Certes Auguste Rodin et Sigmund Freud ne se sont jamais rencontrés (ou du moins rien ne permet d’affirmer le contraire dans l’état actuel des connaissances) et leurs personnalités diffèrent radicalement. Quoi de commun entre un grand intellectuel viennois, personnage raffiné, inventeur et théoricien de la psychanalyse, fondamentalement hostile, on le sait, à l’art de ses contemporains qu’il n’hésitait pas à qualifier de « fous » (et évidemment pas seulement à l’art de Rodin parce qu’il serait trop « classique » ou trop « européen » comme on a pu le lire dans un grand journal du soir !), formé à la civilisation classique avant tout, d’une part, et l’artiste parisien, tellurique, force de la nature, au parcours autodidacte et aux manières rudes d’autre part ? Rien ou peu de choses a priori sinon, justement, l’intérêt pour l’art antique et plus singulièrement les objets archéologiques. Si l’exposition confronte et organise le face à face, littéralement parlant, des deux collections (seulement représentées tant elle sont abondantes) dans deux longues vitrines de part et d’autre d’un couloir quasi initiatique ; si la chapelle du Musée Rodin accueille les œuvres du maître inspirées par l’antique ou liées de manière spectaculaire à des fragments archéologiques (les splendides petites figurines qui jouent avec des vases brisés ou s’en extirpent comme un présent surgirait des débris du passé) ; si des documents d’archives attestent de l’art de la collection passionnée pour chacun des deux protagonistes et si, enfin, plusieurs sections mettent en exergue des personnages qui auraient pu faire le lien entre Freud et Rodin (Rilke, Lou Andreas-Salomé, Romain Rolland, Stefan Zweig, Marie Bonaparte..), l’exposition aussi réussie soit-elle, (et en dépit de panneaux pédagogiques complets) ne peut se passer de la lecture du catalogue. La scénographie, les œuvres, les documents, les images mêmes qui confrontent l’atelier du sculpteur au cabinet du Dr Freud mettent bien dans l’ambiance et suggèrent ce rapport particulier des deux hommes à l’antique et à l’objet de fouille. C’est le livre, cependant, qui fait vraiment le lien, en réunissant des essais en tous points remarquables et en explorant une problématique qui va bien au-delà de ce que serait l’évocation de simples « accumulateurs passionnés d’objets antiques ».
Afin de livrer une synthèse qui resitue le statut de l’objet archéologique dans la période, dans le contexte du marché de l’art, dans l’œuvre du sculpteur et l’esprit du psychanalyste, les concepteurs de l’ouvrage ont convoqué des auteurs dont la compétence, comme la diversité des domaines, couvrent la réflexion et lui donnent sens. Alain Schnapp établit le lien de l’archéologie avec l’histoire du collectionnisme mais légitime aussi, par une réflexion brillante et érudite, la présence de l’objet antique, telle que Rodin comme Freud la revendiquaient : non pas seulement une vision antiquaire ou l’intérêt pour des commencements mais aussi et surtout la conviction que « le passé est un présent ». Prenant pour exergue une phrase de Rodin qui proclame : « Je suis un pont unissant les deux rives, le passé au présent (..) », Isabelle Mons évoque l’exposition et la visite du sculpteur à Vienne en 1902 ainsi que les relais entre Rodin et Freud, ces fils ténus mais signifiants (R. Rolland, Rilke, Andréas-Salomé) qui formalisent humainement des points de rencontres demeurés théoriques. Historienne de Freud, Lydia Flem confronte, elle aussi, la démarche des deux grands hommes qui s’approprient l’antique, en font un cadre de vie, un matériau inspirant mais plus encore un emblème même de leurs recherches. Frappé lors de sa visite à Charcot par son intérieur, « un musée », Freud accomplira son œuvre lui-même en constituant ce musée personnel, sorte de métaphore de la psychanalyse comme « archéologie de l’âme », tandis que le sculpteur ne cessera d’interroger l’âme de l’archéologie. Dépasser la science et l’histoire de la redécouverte de l’antique pour faire revivre les formes et l’esprit de l’art à travers une création contemporaine : telle est la pratique du sculpteur dont Bénédicte Garnier étudie précisément les éléments. Ici sont étudiés, avec force documents et citations, les processus créateurs de Rodin, la cohabitation permanente des œuvres en cours avec les fragments et les vases antiques jalousement acquis et attribués, non sans rêverie, aux plus grands noms du passé. Le texte de Dominique Viéville consacré aux « fragments et assemblages » s’inscrit aussi dans cette étude, soulignant combien les exemples issus de la collection ont joué un rôle essentiel dans la pratique rodinienne qui consiste en la construction, destruction, combinaison, reconstruction d’œuvres à partir de ce fameux « corps en morceaux », non seulement celui de l’homme mais aussi, dès lors, celui de la sculpture elle-même. Ce lien entre la sculpture, art du volume, figure d’une humanité ou d’une divinité disparue, et la pratique de la psychanalyse ne pouvait rien moins que nourrir plusieurs textes : pratique de la thérapie freudienne et fonction éventuelle de l’objet ou du décor au sein des fameuses séances, question de la sexualité, présence du passé enfoui comme figure de l’inconscient sont abordées par Paul-Laurent Assoun, Anne-Marie Dubois, Aline Magnien et Michael Molnar et ces regards de psychanalyste, psychiatre et conservateurs ne sont pas de trop pour évoquer l’antre et le divan du Dr Freud, sous les auspices de la Gradiva dont l’image vivante rêvée par Jensen inspira le célèbre texte du médecin viennois.
On remarquera qu’aucun de ces essais, néanmoins, ne relève la prédilection quasi exclusive de Freud collectionneur pour l’objet et le volume au détriment de la représentation en deux dimensions (au-delà de l’antique bien entendu). Certes, ainsi qu’en attestent les photographies du cabinet de Vienne (ill.) ou de l’ultime appartement de Freud à Londres, tel portrait du Fayoum, tel fragment de papyrus complètent la collection tandis que les gravures modernes consistent essentiellement en des vues de sites antiques ou archéologiques. On sait toutefois que Freud possédait une reproduction de L’Île des morts de Böcklin, œuvre sans doute la plus contemporaine (les cinq versions en furent peintes entre 1880 et 1886) de son panthéon. Mais on y retrouve aussi, il est vrai, la dimension cryptique et primitive qui habite la « vision » archéologique, cette nécropole dans laquelle s’accumulent les corps, et aussi l’image statufiée et intemporelle du passeur drapé et vu de dos, figure qui inspirera tant l’art métaphysique de De Chirico.
L’ouvrage, richement illustrée et agréablement mis en page, comporte une bibliographie importante, la liste des œuvres exposées avec des notices utiles et de nombreux fragments de textes et de correspondances. Couvrant, par-delà son sujet stricto sensu, de nombreux domaines d’intérêt et de réflexion, ce Rodin Freud collectionneurs, déjà en réimpression, est sans doute l’un des ouvrages marquants de l’hiver 2008.
Sous la direction de Dominique Viéville et Bénédicte Garnier, Rodin Freud collectionneurs. La passion à l’œuvre, Paris, Nicolas Chaudun/Musée Rodin, 2008, 240 p., 39 €. ISBN : 978-2-35039-064-2
Informations pratiques : Musée Rodin, 79, rue de Varenne, 75007 Paris. Tél : + 33 (0)1 44 18 61 10. Ouvert tous les jours sauf le lundi de 9 h 30 à 17 h 45. Fermé le 25 décembre et le 1 er janvier. Tarifs : 7 € (exposition + jardin) ; 10 € (exposition + musée + jardin).
