C’est une véritable somme documentaire que publie le Musée Rodin en livrant le fruit de nombreuses années de recherches consacrées aux bronzes du maître et en faisant le point sur les problèmes spécifiques (techniques, historiques, légaux) posés par le sujet. On ne peut donc que louer ces deux forts volumes qui, n’en doutons pas, seront désormais la bible de tous les intervenants du monde de l’art lorsqu’il s’agira d’étudier, identifier, documenter des bronzes de l’auteur du Penseur. C’est bien ainsi comme un outil de travail qu’il faut considérer cet ouvrage scientifique et non comme un livre d’art qu’il n’est pas, mais qu’il aurait peut-être pu être. On est en effet surpris au premier abord par sa maquette légèrement désuète (choix des corps et des polices de caractères, titres trop gras, répartition des images) et qui fleure un peu les années 1970. Il en va de même du papier glacé, assez démodé, et des photographies : sur 455 sculptures étudiées (824 pages) 32 seulement sont reproduites en couleurs ! Étant donné le prix élevé des volumes, on peut s’étonner de cette parcimonie d’autant que les conséquences n’en sont pas négligeables. Certes, encore une fois, il s’agit d’un catalogue raisonné, mais la sculpture, parent pauvre des musées et domaine souvent négligé par le public, ne souffre-t-elle pas de ce laminoir qu’est la reproduction en noir et blanc ? Un mince cahier en couleurs, au début du premier volume (comme au bon vieux temps), ne suffit pas à corriger cette impression de tristesse alors que se succèdent ensuite ces centaines de bronzes, dont un assez grand nombre reproduits en pleine page, tous désespérément « noirs ». Les textes remarquables du livre n’insistent-ils pas, à l’instar du sculpteur lui-même, sur l’importance des patines sans lesquelles un bronze n’est à peu près rien ? On objectera que la photographie d’une sculpture n’est jamais qu’un pis-aller, impropre à restituer le volume et le relief des œuvres et que le maître n’a lui-même pratiquement pas connu la photographie en couleurs. Faut-il pour autant renoncer aux techniques les plus actuelles alors que la sculpture, bien photographiée, peut être très spectaculaire, même en deux dimensions ? Le coût du projet explique-t-il ce choix, alors que certaines expositions de peinture alignent aisément 400 numéros reproduits en couleurs sans problème ? Et si l’objectif était de publier uniquement un ouvrage documentaire (car quel public novice déboursera 200 euros pour un catalogue raisonné aussi peu « attrayant » ?), n’aurait-on pu avoir recours au support numérique qui, soyons en sûr, représente l’avenir de telles éditions ? S’agissant d’art, on ne peut donc que regretter la dichotomie qui intervient encore si souvent entre le scientifique et l’esthétique, le documentaire et le « regard ».
Passée cette réserve, on ne peut qu’admirer l’ampleur du travail accompli. Si l’ouvrage comprend divers index, tables de concordance avec l’inventaire du musée, listes d’œuvres par dates de fonte et dates d’entrée dans les collections, le classement des sculptures est conçu par ordre alphabétique des titres, ce qui le rend d’une consultation extrêmement facile. Chaque bronze bénéficie de la totalité des informations connues tant sur le plan historique (origine du sujet, dates, commandes, relations avec le modèle) que technique (date des fontes, localisation documentée des autres exemplaires, prix de ventes etc.), y compris avec mention des œuvres en rapport (dessins, plâtres, marbres avec le nom du praticien etc.). La bibliographie (ainsi que la liste des expositions) est exhaustive, comme la mention des sources archivistiques. Des notices analytiques sont consacrées à toutes les œuvres importantes et permettent de les resituer dans le corpus, allant au-delà d’une simple énumération pour faire de ce catalogue un véritable livre d’histoire de l’art. À titre d’exemple, la section consacrée aux Ombres, qui inclut une fortune critique, une étude des sources plastiques (La Pêche miraculeuse de Raphaël) et littéraires (les liens avec le mouvement symboliste, dont le plaidoyer de Mallarmé pour la suggestion est rapproché de l’évolution de Rodin vers un obscurcissement du sens), livre une étude définitive sur le sujet. L’usage des photographies anciennes, la présence de notes abondantes qui citent aussi la correspondance de l’artiste et diverses archives, font de chaque notice une riche source susceptible d’éclairer le chercheur sur bien d’autres questions : c’est une mine.
S’agissant des textes introductifs, on appréciera la mise au point de Maître Régis Cusinberche quant aux questions légales si complexes qui régissent les fontes, anciennes et modernes, originales, de reproduction ou abusives. Ce texte est précédé d’une page rappelant brièvement les techniques de fonte, qui aurait pu être étoffée : nos contemporains ignorent parfois tout du processus qui mène du plâtre au bronze définitif et les historiens de l’art eux-mêmes ne sont pas à l’abri de cette méconnaissance : une récente candidate au concours de conservateur du patrimoine, issue d’une école prestigieuse, ne croyait-elle pas que les bronzes étaient « taillés » ? Après un hommage plus qu’appuyé à la famille Cantor (en tête de l’ouvrage qui lui est déjà dédié), on trouve l’introduction d’Antoinette Le Normand-Romain, auteur de ce travail essentiel. Ces quarante-cinq pages extrêmement riches sur le plan archivistique (et intelligemment illustrées) ont pour objet l’histoire des bronzes de Rodin sur un plan strictement technique, historique et légal, ce qui n’est certes pas une mince affaire dans cet univers complexe. On n’y apprendra donc quasiment rien qui touche à l’esthétique ou aux choix du sculpteur en matière à proprement parler artistique. Le propos est autre qui retrace les pratiques de Rodin, puis du Musée, à travers les décisions de ses conservateurs depuis la mort du maître jusqu’à nos jours. Cette synthèse qui n’omet cependant aucun détail s’avère louable et fort utile, même si elle met parfois un peu mal à l’aise le lecteur : sans déroger aux exigences de qualité et aux règles de déontologie liées au droit moral de l’artiste, on a l’impression que la gestion des fontes posthumes de l’artiste relève presque exclusivement de l’intérêt financier. Depuis 1917, les choix délicats des responsables successifs du Musée Rodin, que l’auteur égrène en paragraphes nominatifs comme autant de règnes, apparaissent bien dictés par la nécessité d’assurer un financement à l’institution. Rapports, débats internes, polémiques et décisions nous sont livrés, textes et archives à l’appui avec la plus parfaite transparence et Antoinette Le Normand–Romain souligne à juste titre la complexité du problème liée à l’histoire même de l’institution, au flou juridique qui a longtemps pesé sur elle et à l’imprécision des intentions du sculpteur lui-même quant à l’avenir de son legs en matière d’exploitation des plâtres. C’est évidemment très intéressant, et parfois un peu triste : on pense à Walter Benjamin et à sa réflexion sur la reproductibilité des œuvres… Mais la sculpture semble paradoxalement mieux résister à ces aléas que les autres arts. En bronze, en plâtre, en marbre ou en résine, fontes anciennes ou posthumes, authentiques ou illégales, il semble bien que les sculptures d’Auguste Rodin conservent cette « aura » évoquée par le philosophe allemand, preuve sans doute du génie transcendant de l’artiste. Le catalogue raisonné publié aujourd’hui livrera cependant au chercheur les œuvres originales en bronze dans tous leurs états, comme autant d’icônes conservées et certifiées par ce temple de la sculpture qu’est le Musée Rodin.
Antoinette Le Normand-Romain, Rodin et le bronze. Catalogue des œuvres conservées au Musée Rodin, Paris, Musée Rodin, Réunion des Musées nationaux, 2007, 2 Tomes, 824 pages, 100 € chaque tome. ISBN : 978-2-7118-4931-4.
