Robert Pougheon 1886-1955. Un classicisme de fantaisie


Roubaix, Musée d’Art et d’Industrie André-Diligent, La Piscine, du 14 octobre 2017 au 7 janvier 2018.

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1. Eugène Robert Poughéon (1886-1955)
Le Serpent
Huile sur toile - 157 x 161 cm
Roubaix, La Piscine, musée d’Art et d’Industrie André Diligent
Photo : Musée La Piscine (Roubaix)/RMN-GP/Arnaud Loubry
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Heureusement qu’il y a quelques musées comme La Piscine de Roubaix pour nous rappeler que l’histoire de l’art du XXe siècle est un peu plus complexe que ce que l’on voit au Musée national d’art moderne. Son exposition consacrée aux dessins de Robert Pougheon dont elle conserve un fonds important est également l’occasion de publier pour la première fois un ouvrage sur cet artiste qui compte, avec ses amis Jean Dupas, Jean Despujol, Émile Aubry ou Louis Billotey, parmi les meilleurs peintres Art déco.

Il s’agit, comme régulièrement pour le Musée d’Art et d’Industrie André-Diligent (autre nom de La Piscine), de mettre en valeur et d’étudier son fonds. Il n’y a donc pas de prêts extérieurs, et un seul tableau, l’énigmatique Serpent (ill. 1) sur lequel un passionnant essai du catalogue ne réussit pas à lever complètement le mystère. Deux femmes nues, une troisième drapée dans un tissu noir et portant un chapeau melon, deux magnifiques chevaux blancs cabrés, une architecture de la Renaissance sur la terrasse de laquelle une petite figure de femme chasseresse vise à la carabine le curieux groupe, un serpent à peine visible au premier plan… Cette juxtaposition de motifs qui semblent ne rien avoir à faire les uns avec les autres n’est pas sans points communs avec le surréalisme - notamment Chirico - qui lui est contemporain. Le style en revanche, ce mélange d’ingrisme (le catalogue montre bien combien cette référence est partagée par tous les courants artistiques de l’époque), de néoclassicisme, de poussinisme et de maniérisme, est fort différent.

Le catalogue est excellent qui permet de mieux comprendre comment cette manière très reconnaissable est née probablement à Rome, de l’émulation entre les différents peintres que nous avons cités et qui s’y retrouvèrent à l’Académie de France. Pougheon fut en effet premier prix de Rome en 1914 et si le déclenchement de la Première guerre mondiale l’empêcha de se rendre en Italie (il fut mobilisé et blessé au front), il put finalement bénéficier de son séjour à l’Académie entre 1919 et 1923. L’art des années 30 est en réalité né dès le début des années 20.
Le fonds de Roubaix, qui provient d’un achat particulièrement pertinent de Bruno Gaudichon en 1990 auprès de la galerie Pierre Gaubert, est riche de plus d’un millier d’œuvres. Un autre ensemble non moins important est conservé à Nancy, provenant de la collection Thuillier, qui légua également à la médiathèque de Nevers, avec sa documentation, environ deux cents autres feuilles.


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2. Robert Pougheon (1886-1955)
Étude de motif ornemental, vers 1905-1907
Crayon graphite, lavis d’encre noire
et gouache blanche - 32,6 x 25 cm
Roubaix, La Piscine,
Musée d’Art et d’Industrie André Diligent
Photo : Alain Leprince/La Piscine
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3. Robert Pougheon (1886-1955)
Nu féminin tenant une jarre, vers 1911
Fusain et pierre noire - 63,5 x 48 cm
Roubaix, La Piscine,
Musée d’Art et d’Industrie André Diligent
Photo : Alain Leprince/La Piscine
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L’exposition montre donc une sélection des plus belles œuvres - quelques études de compositions et beaucoup d’études de détail - de l’ensemble de sa carrière, dans un ordre chronologique. Les premiers dessins de l’artiste datent de son passage à l’École nationale des Arts décoratifs où il commença sa formation avant d’intégrer l’École des Beaux-Arts. On y voit notamment des projets d’ornement très proches de l’Art nouveau (ill. 2).
Aux Beaux-Arts, il fut l’élève de Fernand Cormon et Jean-Paul Laurens. Ses dessins laissent voir cette formation, et trahissent aussi une proximité avec l’art de Puvis de Chavanne (ill. 3). Ce n’est donc qu’à Rome que son style s’orienta vers ce que nous connaissons même si, indubitablement, comme le souligne Louis Deltour, commissaire scientifique de l’exposition, sa manière évolua pendant sa carrière vers un réalisme accru.


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4. Robert Pougheon (1886-1955)
Étude pour les Amazones [aux pies], vers 1923
Crayon graphite, plume et encre noire,
craie bleue et aquarelle - 13,9 x 19,5 cm
Roubaix, La Piscine,
Musée d’Art et d’Industrie André Diligent
Photo : Alain Leprince/La Piscine
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Une autre section de l’exposition et du catalogue est consacrée aux études pour les Fantaisies, série de grands tableaux que l’artiste réalisa au cours de sa carrière et dont Le Serpent fait partie. Comme lui, il met en scène des femmes nues essentiellement (un seul nu masculin est répertorié) dans des compositions allégoriques ou mythologiques toujours un peu mystérieuses (ill. 4). Plusieurs de ces œuvres, dont on connaît pourtant des photos en noir et blanc ou en couleur, sont aujourd’hui de localisation inconnue. Pougheon se révèle un excellent dessinateur, qui prépare soigneusement ses tableaux dans la grande tradition de la peinture d’histoire.


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5. Robert Pougheon (1886-1955)
Tête de cheval, vers 1932-1934
Étude pour Saint Vincent de Paul à l’église du Saint-Esprit
Crayon graphite, fusain, crayon rouge
et rehauts de gouache blanche - 15,4 x 27,6 cm
Roubaix, La Piscine,
Musée d’Art et d’Industrie André Diligent
Photo : Alain Leprince/La Piscine
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6. Robert Pougheon (1886-1955)
Jésus et Marie-Madeleine, vers 1935-1936
Étude pour un vitrail de l’église Saint-Antoine-de-Padoue
Crayon graphite, gouache, plume et encre noire - 96,5 x 190 cm
Roubaix, La Piscine,
Musée d’Art et d’Industrie André Diligent
Photo : Alain Leprince/La Piscine
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Ses nombreux décors profanes comme religieux sont également évoqués par les feuilles qui les préparent. En 1932-1934 il peignit ainsi deux fresques dans l’église du Saint-Esprit à Paris (ill. 5), haut lieu de l’Art déco, où de nombreux artiste exercèrent leur talent (dont Maurice Denis dans le chœur). À l’église Notre-Dame-de-Padoue, également dans la capitale, il réalisa un an plus tard les cartons de vitraux (ill. 6) qui furent exécutés par le maître-verrier Louis Barillet.
Parmi ses décors profanes, l’exposition montre des études pour le plafond du pavillon du bâtiment de l’exposition internationale de 1937, ainsi que pour le crématorium du Père Lachaise et le grand salon du Paquebot France (îll. 7). Pougheon fut également l’auteur de cartons de tapisserie et de billets de banque (ill. 8).


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7. Robert Pougheon (1886-1955)
Deux études de composition pourLa Chasse à courre, 1947-1949
Crayon graphite, plume et lavis d’encre bleue - 32,6 x 25 cm
Roubaix, La Piscine,
Musée d’Art et d’Industrie André Diligent
Photo : Alain Leprince/La Piscine
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8. Robert Pougheon (1886-1955)
Étude pour le billet de mille francs de l
Banque de l’Indochine
, vers 1947
Crayon graphite et fusain - 32 x 48 cm
Roubaix, La Piscine,
Musée d’Art et d’Industrie André Diligent
Photo : Alain Leprince/La Piscine
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La connaissance de Pougheon, outre le catalogue, peut être approfondie grâce à la mise en ligne, sur le site du musée, de l’intégralité des dessins de ce fonds. Nous ne pouvons qu’espérer qu’une telle initiative sera complétée par le Musée des Beaux-Arts de Nancy pour la collection Thuillier. Pougheon le mérite.


Commissaires : Alice Massé, Amandine Delcourt, assistées de Fanny Legru.
Commissaires scientifiques :Louis Deltour et Gunilla Lapointe.


Sous la direction d’Alice Massé, Robert Pougheon 1886 - 1955. Un classicisme de fantaisie, Éditions Gourcuff Gradenigo, 2017, 232 p., 29 €, ISBN : 9782353402755.

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Informations pratiques Roubaix, La Piscine, 23 rue de l’Espérance, 59100 Roubaix. Tél : +33 (0)3 20 69 23 60. Ouvert tous les jours sauf le lundi, du mardi au jeudi de 11 h à 18 h, le vendredi de 11 h à 20 h, le samedi et le dimanche de 13 h à 18 h. Tarif : 9 € (réduit : 6 €).
Site internet de La Piscine.


Didier Rykner, mercredi 22 novembre 2017





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