Retour sur l’exposition Bossuet, suite : du nouveau pour Prévost et Licherie


Récemment, j’évoquais ici les suites de l’exposition Bossuet sous l’angle des problèmes d’attribution. Deux éléments nouveaux m’amènent à reprendre le dossier concernant Prévost et Stella, et à rouvrir celui de Licherie.

Décidément, ce Stella nous échappe...

Le premier point concerne le partage entre Stella et Prévost à propos du petit groupe que j’ai réuni autour de leurs deux noms. En compulsant le dossier Prévost de l’irremplaçable documentation des peintures du Louvre, j’ai retrouvé la reproduction d’une estampe qui m’avait échappée, provenant du fond Prévost de la Bibliothèque Nationale : une Judith et sa servante tenant la tête d’Holopherne (ill. 1) tout à fait semblable au tondo de notre petit groupe (ill. 2), sinon qu’elle se déployait en sens inverse, et sur un format carré.

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1. Nicolas Prévost (1604-1670)
Judith et sa servante, qui tient la tête d’Holopherne
Estampe
Paris, BnF
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2. Nicolas Prévost (1604-1670)
Judith et sa servante, qui tient la tête d’Holopherne
Huile sur toile
Paris, marché de l’art
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Les variantes en sont limitées et semblent, de prime abord, impliquées par le format, comme on peut le voir dans la reproduction inversant la gravure. Outre l’ajout d’un corset à motif ornemental, l’épée est plus droite, le drapé tombant sur la main qui la tient retenu plus en arrière dans l’ombre, et la main gauche de la servante se retourne pour tenir le sac, arrêtant le dernier élément pouvant ouvrir sur l’extérieur au niveau du cadre circulaire. Mais l’essentiel est ailleurs et découle d’une réorientation d’ordre psychologique.
La gravure présente Judith comme figure exemplaire, détachée du temps et de l’action qu’elle vient d’accomplir, le regard vague et dans ses pensées, détourné de celui du spectateur. Sa servante semble avoir interrompu son geste « ouvert » pour la regarder comme à la dérobée, en retrait. L’artiste en fait le relais du spectateur, qui peut lire en elle les sentiments qu’inspire l’héroïsme de la jeune femme. En comparaison avec le tableau, elle semble respectueuse et entièrement soumise à Judith, admirative voire craintive.
Le tondo, en lui donnant plus de place (on voit entièrement le bras qui tient la tête d’Holopherne), et surtout en suggérant un échange de regard entre les deux femmes, introduit une complicité, propose un commentaire muet sur l’acte qui vient d’être accompli. La main retournée de la servante intériorise le sens, le geste se faisant plus distrait tandis que son visage semble soutenir d’un sourire esquissé sa maîtresse. Les sentiments inspirés au spectateur sont plus ambigus, moins tranchés, s’appuyant sur l’échange muet entre les deux femmes, et les pensées vraisemblables qu’il suppose. Le peintre cherche plus à suggérer un thème et ses implications qu’à imposer une leçon limpide.
Les liens formels entre les deux versions sont si forts qu’il faut certainement les relier dans un même processus créatif - avec d’autant plus de conviction que la version du thème par Prévost supposée provenir de Richelieu, exposée à Orléans en 2000, est d’un esprit très différent, beaucoup plus désinvolte ; laquelle s’écarte encore de la version du thème du Musée des Beaux-Arts de Tours, attribution1 vraisemblable... On peut donc penser que l’estampe reproduit une première pensée dessinée pour la composition peinte, ambitieuse réalisation susceptible de soutenir sa réputation.
C’est sans doute Georges Duplessis qui a réuni cette pièce, à la Bibliothèque Nationale, à l’œuvre de Prévost (sous la cote AA1), notamment aux six eaux-fortes que Marolles lui attribue en 1666 sans les préciser, mais qui doivent être les variations sur l’association femme et enfant, sacrée ou profane, dont Jacques Thuillier a reproduit quatre exemples dans le catalogue de l’exposition consacrée à Jacques Blanchard en 1998 (p. 320). Quoiqu’il en soit, devant un tel faisceau d’indices, c’est bien à Prévost qu’il faut rendre cette belle composition, et avec elle, vraisemblablement, le Moïse et la Thomyris de Troyes. Fait notable, qu’il faudra sans doute expliquer, ces trois peintures auraient pu décorer le château de Richelieu puisque les sources y désignent semblables iconographies.
Après coup, il est évident que j’aurais dû être plus sensible à certains aspects "alarmants" de la Judith, hâtivement écartés : la lourdeur des traits d’Holopherne, peu gracieux, que la gravure confirme plus ou moins et que je prenais pour une conséquence de l’état du tableau (que je n’ai jamais vu directement, faut-il le préciser) ; ou le déploiement un peu systématique et sans profondeur du drapé, par exemple. Par comparaison, puisque la ligne de démarcation des styles peut désormais être établie, Stella demeure plus froid, décidément plus maîtrisé, et son métier très fini, quelque soit le format. Si son œuvre répertorié perd quelques numéros, il gagne en cohérence et, au bout du compte, en singularité.
On m’accordera, néanmoins, je pense, que les éléments de rapprochements avec l’art de Stella sont bien réels, et qu’ils posent question : le projet Richelieu devant faire le point sur l’œuvre de Prévost, cette problématique y trouvera un cadre naturel. Quant au Lyonnais, en dehors de la Libéralité de Titus et d’un petit panneau sur bois évoquant un épisode de l’histoire du Cardinal, passé sur le marché de l’art parisien et attribué par Jean-Claude Boyer à Stella (idée prometteuse mais qui reste à défendre), il ne reste rien pour témoigner de son l’œuvre pour les demeures du ministre de Louis XIII...

De Prévost à ... Licherie

C’est par un rapprochement de composition et une parenté de sujet avec le Moïse foulant aux pieds la couronne de Pharaon que M. Gui Rochat a signalé à Didier Rykner (qui m’a transmis l’information) un tableau (ill. 3) passé en vente à New York (Christie’s Housesale, 5 octobre 2004, lot 5) ainsi décrit : « Follower of Jean Boucher, Joseph interpreting Pharoah’s dream, oil on canvas ; 173.4 x 149.9 cm ». Ce n’est pas plus à Prévost, Stella ou à un hypothétique suiveur de Jean Boucher (hors Pierre Mignard, on ne connaît guère d’élève remarquable au maître de Bourges) mais plutôt dans l’entourage d’un Le Brun qu’il faut chercher l’identité de l’auteur.

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3. Ici attribué à Louis Licherie (1629-1687)
Astyage apprend qu’il a été trompé
Huile sur toile - 173,4 x 149,9 cm
Localisation actuelle inconnue
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4. Louis Licherie (1629-1687)
Cyrus enfant confié par Harpage au bouvier Mitradatès
Huile sur toile - 220 x 175 cm
Villemomble, Hôtel de Ville
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Parmi eux figure Louis Licherie, présent à Meaux par une composition, hélas ! usée par le temps, provenant du décor de la maison des champs du greffier Philippe Jacques à Vitry et conservée dans les collections municipales de Villemomble (ill. 4). C’est à lui que j’ai immédiatement pensé : la palette très riche et saturée, l’importance des roses, notamment, se retrouve dans son morceau de réception à l’Académie (David et Abigaïl, Paris, ENSBA), ainsi que le profil de l’enfant, l’attitude démonstrative du dignitaire à gauche (donnée à David) ou le drapé antiquisant mais un peu mou (compromis entre les solutions de Le Brun et de Louis Boullogne, son premier maître).
Le modello pour le retable des Invalides (Saint Louis soignant les pestiférés au camp de Tunis, Rouen, Musée des Beaux-Arts, ill. 5), présente également un profil d’enfant en arabesque comparable, une gamme colorée proche, et un personnage au front buté voisin de celui qui semble introduire le jeune garçon dans la composition passée chez Christie’s. Ces peintures ont encore en commun le goût pour le contraste entre des zones de lumières fortes et des ombres profondes, cachant volontiers certaines expressions, que l’on perçoit aussi dans le Cyrus enfant confié par Harpage au bouvier Mitradatés. Dans ce dernier, on retrouve le curieux détail de l’enfant portant son index à la bouche.

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5. Louis Licherie (1629-1687)
Saint Louis soignant les soldats malades de la peste
Huile sur toile - 79,5 x 58,6
Rouen, musée des Beaux-Arts
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Les témoignages peints de Licherie n’étant pas nombreux (voir tout de même le site de la RMN), le rapprochement devait être poursuivi en abordant le thème, dont l’identification faite lors de la vente n’était pas plus convaincante que celle de l’auteur présumé. La clé me semblait dans ce personnage à l’épaule dégagé présentant l’enfant, semblable au bouvier dans le tableau associé à Bossuet, tranchant sur les vêtements antiquisants et recherchés de tous les autres personnages. Il fallait reprendre Hérodote - en espérant que l’élucidation du thème puisse ainsi donner un argument majeur pour l’attribution à Licherie.
La toile vendue chez Christie’s représente le moment où Astyage apprend qu’il a été trompé, Cyrus étant toujours vivant (I, 114). Celui-ci, âgé de dix ans, participe à un jeu qui lui fait tenir le rôle de roi. Dans l’exercice de cette fonction, il fait sévèrement punir le fils d’Artembarés, homme distingué de la cour mède, qui va s’en plaindre à son père, lequel, furieux, en demande immédiatement réparation à Astyage.
L’artiste a peint ce dernier au milieu, face au spectateur et plongé dans la perplexité devant l’interpellation d’Artembarés, dont les genoux servent de refuge à son fils. De l’autre côté, le bouvier Mitradatés accompagne et soutient Cyrus. Le thème est si rare que je n’en ai pas trouvé d’autre exemple peint ou dessiné ; en revanche, il s’imposait dans un cycle sur la vie de Cyrus tel que celui commandé par le greffier Jacques.
J’aurais aimé pouvoir asseoir mon raisonnement sur des documents d’archives (puisque l’étude notariale du commanditaire est connue) mais aucun marché n’est venu à l’appui, et l’inventaire après décès, en 1688, de Philippe Jacques, et celui de sa femme en 1712, n’ont rien livré ; il est vrai qu’ils avaient donné leur maison de Vitry à leur fils aîné de leur vivant...
De format moindre que son pendant de Villemomble (mais il pourrait avoir été coupé, surtout dans la partie supérieure), très repeint selon Gui Rochat, il semble nettement moins ravagé par le temps. Le souci du détail d’un artiste qui fut professeur aux Gobelins grâce au soutien de Le Brun se perçoit dans les costumes autant que dans les tapis.
Ce qui restait au décès de Philippe Jacques dans le cabinet du domicile parisien, bustes en marbre des douze empereurs, médaille, bronze de gladiateurs et d’animaux, porcelaines, etc., montre des références recherchées dans l’histoire ancienne, suggérant bien l’inscription dans une continuité à l’égard des modèles mythiques : le décor de Licherie pour Vitry, qui comprenait cinq autres compositions, s’apparente, de fait, à une actualisation liée aux occupations auxquelles le greffier Jacques semblait attacher le plus d’importance, par son implication dans le développement de la Compagnie des Indes Orientales.
Il est difficile de préjuger de l’ensemble, mais il semble que Licherie ait adopté un parti sans grande profondeur en disposant ses personnages au tout premier plan, grandeur nature. Il cherche manifestement à représenter l’histoire de Cyrus de plain-pied, comme si elle se déroulait sous les yeux du commanditaire et de ses hôtes, et devant eux.
Pour un moment à nouveau riche en passions, il aime associer poses expressives et personnages en mouvement, ces derniers portant le sens de l’histoire. L’importance donnée à Harpage et, manifestement, à l’enfance du futur roi des Perses conduit à se demander s’il n’y avait pas là allusion à une récente actualité, la minorité difficile de Louis XIV. Qui sait même s’il ne faut pas voir une volonté « énigmatique » - évocation d’épisodes contemporains sous le voile d’histoires anciennes - derrière semblables peintures. Le rideau tombant du tableau exposé à Meaux introduit, en tout cas, une distance théâtrale propre à cet effet de sens à dévoiler...
Le fait est que, devant la rareté de l’iconographie, la signification s’est révélée au gré de recherches combinant attributions et identifications des sujets. En attribuant une nouvelle composition à l’ensemble voulu par Jacques et commandé à Licherie, de nouvelles perspectives ont pu être proposées quant à la volonté affichée et aux moyens plastiques mis en œuvre. Ce cas est donc exemplaire de la complémentarité de ces recherches dans la poursuite du sens de l’art. L’exposition de Meaux et le précieux relais de La Tribune de l’art ont permis cette découverte, qui en laisse espérer d’autres.

Lien le premier article de Sylvain Kerspern : Retour sur l’exposition Bossuet, et quelques-unes de ses attributions (mis en ligne le 4 octobre 2004)

P.S. Sylvain Kerspern est revenu, sur son site Internet, sur la distinction entre Jacques Stella et Nicolas Prévost.


Sylvain Kerspern, vendredi 12 novembre 2004


Notes

1Cf : Robert Fohr, Tableaux français et italiens du XVIIe siècle. Tours, musée des Beaux-Arts, Richelieu, musée municipal, Azay-le-Ferron, château, Editions de la Réunion des Musées Nationaux, Paris, 1982.





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