Réserves du Louvre : interview de Jean-Marc Luce, professeur à Toulouse


Nous allons encore publier des interviews de conservateur du Louvre. Mais nous donnerons également la parole aux chercheurs extérieurs qui sont tout autant opposés au déplacement des réserves à Liévin, pour des raisons évidentes qu’ils nous décriront. Première interview : Jean-Marc Luce, professeur d’histoire de l’art et d’archéologie du monde grec à l’Université Toulouse II-Jean Jaurès.

Vous fréquentez les réserves du Louvre

Cela ne m’arrive pas très souvent en ce moment, je travaille en Grèce dans les réserves des musées grecs. Cela m’est arrivé et cela peut m’arriver dans l’avenir, tout dépend de nos programmes de recherche. En revanche j’ai des étudians qui sont amenés à travailler sur les réserves du Louvre dans le cadre de leur thèse.

A votre avis, que va impliquer pour les chercheurs et les étudiants le déplacement de toutes les réserves à Liévin ?

C’est un problème très concret. Quand vous demandez à travailler sur des objets, vous faites une liste et celle-ci est constituée en fonction de vos besoins scientifiques. Vous allez avoir des objets qui sont dans les salles, et d’autres qui sont dans les réserves. Si les deux collections sont dissociées, il est évident que c’est une gêne tout à fait considérable car vous êtes obligé de faire deux missions au lieu d’une seule. Quand on habite la province, c’est très contraignant.
Imaginez un cuisinier à qui vous dites : « là tu vas mettre tous les ingrédients avec lesquels tu vas faire ta cuisine, mais tes casseroles seront à 200 km ». C’est un peu la même chose. Pour un universitaire qui dirige des travaux, c’est la gêne principale. Il y a bien sûr d’autres inconvénients que développent les conservateurs du Louvre dans les interviews que vous publiez et qui figurent dans la pétition, notamment ceux qui ont trait à la conservation, mais que pour ma part je suis moins à même d’évaluer. Mon angle de vue personnel, c’est en tant que chercheur qui travaille en province et qui dirige des travaux en province. C’est une gêne assez considérable d’avoir à multiplier par deux les missions.

Quand vos élèves vont dans les réserves du Louvre, quand vous y êtes allés vous même, avez-vous pu voir les œuvres facilement et travailler dans de bonnes conditions ?

On peut voir les œuvres facilement quand on a pris rendez-vous. Les conditions matérielles au Louvre ne sont pas forcément toujours excellentes, mais on peut y travailler. C’est un inconvénient beaucoup moins grave que d’avoir à faire deux missions, même si le nouveau bâtiment offrira peut-être de meilleures conditions matérielles.

D’après ce que disent les conservateurs, il y aura des compactus. Les collections ne seront donc pas immédiatement et facilement accessibles, on vous les apportera dans une salle de consultation.

C’est une gêne pour la recherche parce qu’en visitant les réserves on découvre parfois des objets qui nous intriguent et auxquels nous n’avions pas pensé.

Le fait que les réserves soient loin de Paris signifie que dans bien des cas, les conservateurs ne pourront pas accompagner les chercheurs en réserve.

Ça aussi c’est un inconvénient car on va avoir à faire à des techniciens qui sauront très bien où sont rangées les choses, qui nous les apporterons avec certainement beaucoup de bonne volonté, mais il est important d’avoir des conservateurs qui connaissent les collections, qui en particulier peuvent orienter les étudiants, et qui d’une façon générale offrent un échange scientifique.

Qui finance les déplacements des étudiants à Paris ?

Les laboratoires de recherche peuvent prendre en charge les missions, mais c’est un coût et on ne peut pas les multiplier. Il arrive aussi, en fonction de leurs recherches, et s’ils ont besoin de séjours nombreux et prolongés, que les déplacements se fassent aux frais des étudiants. C’est le cas d’ailleurs de tous les chercheurs, les financements étant forcément limités. Je vous parle en tant que directeur d’équipe : il est sûr que d’avoir à multiplier par deux les missions, cela veut dire multiplier les frais par deux. Cela va vite coûter très cher aux étudiants et aux chercheurs puisque les budgets des universités ne suivront pas.

Comment voyez vous le travail dans les réserves dans trois ans, à l’ouverture du centre de Liévin ?

Il faudra s’adapter, mais ce seront des contraintes supplémentaires, donc les étudiants et les chercheurs iront moins voir les réserves. Paris est tout de même beaucoup plus accessible, d’autant que beaucoup peuvent y loger gratuitement chez des amis ou de la famille. Ce ne sera pas le cas à Liévin où ils seront obligés d’aller à l’hôtel, d’où des frais supplémentaires.

Est-ce qu’il arrive que pour une mission on n’aille voir que peu d’objets en réserve ?

Absolument, on peut faire une mission pour ne voir qu’un objet s’il est essentiel pour la recherche.

Dans ce cas vous serez obligé de passer au minimum une demi-journée à Liévin pour aller voir un seul objet ?

Cela me semble un problème mineur par rapport au reste, ça donnera au moins l’occasion de visiter le musée. Je le répète, le point essentiel, c’est la multiplication des missions.

Propos recueillis par Didier Rykner


Didier Rykner, vendredi 19 juin 2015





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