Réserves du Louvre : interview d’un(e) conservateur(trice) du département des sculptures (2)


Pourquoi vous opposez-vous à ce projet de réserves à Liévin ?

Nous allons passer notre temps à faire circuler les collections entre Paris et le Nord-Pas-de-Calais. Nous ne sommes pas contre l’externalisation, mais nous sommes contre le fait qu’elle soit à 200 km, ce qui va rendre le travail extrêmement compliqué. On essaye de nous faire passer pour des gens qui n’ont pas le sens des responsabilités. Mais nous savons très bien qu’une crue risque de nous toucher et on a bien conscience de notre devoir, qui est de protéger les collections.
En terme de coûts, c’est aussi une responsabilité. Tous ces aller-retour incessants en camion ou en train, c’est quelque chose qui me gêne… La chose amusante, c’est qu’on nous demande de prévoir nos missions un an à l’avance… Quand on fait notre budget, on doit dire où on doit aller l’année suivante. Pour les frais de mission à Liévin, comment va-t-on faire ? Faudra-t-il planifier en disant : j’y vais toutes les semaines ? Or pour l’instant les frais de mission sont tout de même restreints.
Il y a aussi l’impact écologique que nous souhaitons souligner : multiplier les camions n’est pas une très bonne idée. Et un autre point qu’on n’évoque pas souvent, l’impact sur les musées emprunteurs. Ça leur coûtera plus cher. Imaginez que vous souhaitez emprunter deux œuvres au Louvre : une à Paris, une à Liévin. On ne va pas demander le retour de l’œuvre à Paris avant de la faire repartir quelque part. Donc, quand vous êtes emprunteur, vous allez devoir payer un transport depuis Paris et un transport depuis Liévin. L’impact sur les autres musées va être fort, ça va aussi leur compliquer la vie.

Cela risque aussi de compliquer la vie des chercheurs français ou étrangers qui veulent venir au Louvre ?

D’autant que pour l’instant le fonctionnement de cette réserve est en cours de définition. Les conservateurs auront-ils une facilité d’accès comme le président-directeur le dit ? On n’en est pas vraiment sûrs, il faudra certainement prendre rendez-vous pour pouvoir aller dans les réserves. Les chercheurs étrangers vont devoir vraiment bien anticiper leur travail.
Nous allons être obligés de nous organiser différemment, c’est-à-dire de regrouper nos déplacements, alors qu’aujourd’hui il nous est facile de naviguer entre les collections permanentes et les réserves. Et quand un collègue étranger vient voir une œuvre en réserve, généralement on passe un moment ou un autre dans les salles, et on redescend en réserves, et ça nous fait penser à un autre sujet… Donc il y a une sorte d’aller-retour qui se crée. Il est difficile de séparer le travail scientifique qui se fait en réserves de celui qui se fait dans les salles.

Et quand des chercheurs viennent, vous les accompagnez pour voir les œuvre ou vous les laissez seuls dans les réserves ?

Ah non, on les accompagne toujours, c’est un moment d’échange.

Donc cela veut dire qu’à chaque fois vous allez vous déplacez à Liévin ?

A priori oui. C’est d’ailleurs ce que recherche notre collègue : il ne vient pas simplement voir des œuvres, il vient aussi rencontrer le conservateur responsable de la collection pour discuter avec lui de tel ou tel sujet. Il ne vient pas juste pour voir un objet, il vient aussi pour consulter la documentation. Cela veut dire qu’il faudra qu’il s’organiser pour voir les dossiers d’œuvres qui resteront à Paris dans les documentations, puis aller à Liévin, puis revenir pour vérifier certains points… Cela va augmenter son temps de travail, son temps de mission, et les coûts.

Mais j’imagine difficilement que vous pourrez passer une journée entière pour l’accompagner à Liévin voir les œuvres, je n’arrive pas à comprendre comment ça peut fonctionner...

Et bien moi non plus… Mais même pour prendre la décision d’une restauration, il faudra se déplacer. Quand nous aurons une demande de prêt, si c’est une œuvre en réserve, même si notre dossier informatique est très bien tenu, avec des photos, nous nous déplaçons toujours pour faire un constat d’état. Donc on ira à Liévin. Et ça, ça pose la question de la délégation des équipes qui seront sur place. Je pense que notre crainte à tous, c’est que cela se transforme en réserves autonomes et indépendantes et qu’au fur et à mesure on n’ait plus de contrôle sur ce qui se fait sur place.
Il y a aussi une question de responsabilité sur les collections parce qu’il va y avoir un directeur recruté pour ces réserves. A qui va-t-il répondre ? Sous l’autorité de qui va-t-il être placé ? C’est une vraie question, parce que les collections sont sous la responsabilité des chefs de département. Normalement, cette personne devrait être sous une responsabilité commune des chefs de département. Or actuellement il n’y a pas d’outil qui le permette. Donc soit la réserve est placée au niveau du président-directeur, soit au niveau de la direction recherche et collections, qui est une direction support. À terme, on se demande si cette direction ne va pas chapeauter les départements. Et si un jour notre président devient un énarque, on mettra un conservateur comme directeur… En faisant cela, Jean-Luc Martinez met en place un système qui peut aboutir à ce que le Louvre fonctionne très différemment dans les années à venir et qu’on perde notre logique patrimoniale que pour l’instant on arrive à faire prévaloir sur nos autres missions. C’est aussi la question de la délégation, de ce qu’on va autoriser en tant que département. Qu’est-ce que les personnels qui sont sur place à Liévin auront le droit de faire ?

Et vos réserves, elles ne sont pas bien tenues ?

Bien entendu ! On ne fait jamais le ménage, on ne range pas les objets, on ne les prend pas en photo, on ne les restaure pas… Et puis on les garde pour nous surtout, on ne les diffuse pas
Trêve de plaisanterie : je ne connais pas toutes les réserves de mes collègues, mais je préjuge de leur sérieux à tous, et donc que leurs réserves sont bien tenues…
Ce qui est choquant aussi c’est d’entendre qu’on n’a que des placards. On a des réserves qui ont été pensées depuis un certain temps mais qui répondent tout de même correctement à nos besoins. Par rapport à d’autres collectivités, on a quand même des réserves qui sont bien tenues, qui pourraient certes être améliorées, mais cela ne justifie pas le déplacement de toutes les collections à Liévin.

Où sont les réserves de sculpture ?

Une est en partie inondable, et les autres sont dans des zones non inondables.

Il y en a en dehors du Louvre ?

Oui nous avons aussi des réserves extérieures.

Beaucoup ?

Non, en fait, nous avons peu d’œuvres en dehors du Louvre. Ce sont surtout celles liées à l’histoire du Louvre.

Et dans les zones inondables, il est possible de les enlever en 72 h ou non ?

Je pense que c’est un faux argument. Car la crue va aussi toucher des œuvres qui sont dans les salles, et qui sont nos chefs-d’œuvre. Et ça, on a un peu toujours tendance à l’oublier. Pour l’instant, on n’a aucune solution pour déplacer les chefs-d’œuvres qui sont en bas de la cour Puget et en bas de la cour Marly.

Il est prévu de les protéger tout de même ?

Oui, on doit le faire, mais comme pour l’instant tout est mis sur Liévin, on a l’impression qu’on oblitère une partie du risque de la Seine : l’inondation des cours Marly et Puget.

Alors quelles sont les solutions, selon vous ?

Déjà, réfléchir à d’autres emplacements.

On nous dit qu’on a déjà réfléchi à tous les emplacements possibles…

Mais non, mais non... Cergy a été un échec car il y avait des demandes sans doute trop contradictoires pour un même établissement et trop d’institutions différentes qui devaient travailler sur un même projet, mais il y a eu je crois récemment un livre qui est paru sur le patrimoine de l’État et on voit bien qu’il y a des millions de m2 disponibles, dans d’autres ministères certes, mais je pense qu’on n’a pas vu toutes les solutions possibles. On peut aussi rénover plutôt que de construire un bâtiment.

Jean-Luc Martinez affirme que les collections seront très facilement accessibles dans ces réserves, vos collègues disent que non parce qu’elles seront dans des compactus.

Oui, c’est vrai. C’est un mode de stockage d’ailleurs qui ne convient pas nécessairement mais qui a été acté pour des questions d’économie. Cela ne permettra pas une visibilité comme quand les œuvres sont sur des étagères.

Un mot de conclusion ?

C’est énervant de voir la désinformation parfois dans la presse, quand on lit que ce sont quelques conservateurs qui s’opposent à ce projet. C’est la quasi-totalité des conservateurs hors chef de département, qui ont signé la lettre à la ministre. Et c’est au cœur de notre mission, qui est de protéger les collections. Le plus difficile, c’est qu’on nous dénie le droit d’avoir une opinion sur notre cœur de métier. Il y a eu des groupes d’experts mais on n’a pas été consultés sur le choix des projets.

Et on vous accuse d’être parisianistes !

Alors qu’on a une mission, en tant que « grand département », de travailler avec nos collègues des autres musées sur tout le territoire. Et on le fait, on se déplace régulièrement pour des projets d’exposition temporaire, des projets de catalogue, des projets de restauration… En fait, on est régulièrement en mission et on bouge sur tout le territoire français, donc on n’est pas des parisianistes convaincus. C’est vraiment un procès de mauvaise intention chez des journalistes qui sont dans une sorte de gué-guerre entre le Nord-Pas-de-Calais et Paris. Il y aura en plus toujours ce complexe misérabiliste du bassin minier contre les conservateurs snobs parisiens. On a tous participé à la création du Louvre-Lens, on y va tous régulièrement pour travailler, donc on ne peut pas dire qu’on ne vient pas dans le Nord-Pas-de-Calais.

Propos recueillis par Didier Rykner


La Tribune de l’Art, dimanche 21 juin 2015





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