Réserves du Louvre : interview d’un(e) conservateur(trice) du département des peintures (2)


Vous n’avez que des prérogatives et des habitudes ?

Non, j’ai des principes, des idéaux. Et même une déontologie : j’appartiens à la République des musées.

Que reprochez-vous principalement à ce projet ?

Il émane de gens qui, visiblement, ne savent pas ce que sont des réserves de musées, n’y ont pas ou pas assez travaillé, n’y ont pas fait de découvertes, n’y ont pas échangé avec leurs collègues de tous les horizons, les ont considérés comme des placards alors qu’à mon sens il y a une porosité énorme entre les salles et les réserves. Les salles et les réserves, c’est un ensemble, ce sont les collections, et on ne peut pas couper les collections en deux. Il n’y a pas ce qui est beau et ce qui n’est pas beau, ce qui est bien et ce qui n’est pas bien.
Ce qui est intéressant dans les œuvres des réserves, c’est leur dialogue avec les œuvres exposées, avec les collectinos des autres musées, et ce qui est formidable dans le travail en réserves, c’est la part du hasard. On peut redécouvrir des objets dans une réserve, voir sous un nouveau jour, en fonction de ce qu’on a vu la veille, quelque chose qu’on regardé jusqu’alors autrement. Le regard change toujours, une œuvre n’est pas définitivement en réserve.

Mais finalement les réserves existeront toujours, vous pourrez toujours y aller et vous pourrez faire revenir les œuvres.

C’est sûr, mais d’une part mes collègues étrangers ou en région n’iront pas. S’ils y vont je ne serai pas avec eux, je ne profiterai pas de leur regard et réciproquement. L’échange sera brisé. D’autre part, je ne suis pas sûr(e) que les conditions d’étude des œuvres dans ces réserves très aseptisées, laisseront la place au hasard des découvertes. Dans une réserve, on vient voir une chose, et ce qu’on trouve c’est ce qui est à côté. Si vous prenez rendez-vous pour voir telle œuvre, il est bien possible qu’on ne vous montre que telle œuvre. Or, par expérience, le travail dans les réserves avec les collègues, c’est aussi de passer d’une œuvre à une autre.

Mais les réserves du Louvre, si l’on en croit les informations sont sales, mal tenues.

C’est absolument faux. Je crois qu’on peut dire qu’au Louvre les réserves sont quelquefois bien plus propres que les salles. Elles sont bien rangées, très pratiques. C’est inégal d’un département à l’autre bien sûr, mais pour l’essentiel les œuvres sont conservées dans de bonnes conditions. Il y a certainement encore des progrès à faire, mais dire qu’elles sont sales, c’est une insulte. La photo publiée par Le Figaro le prouve, d’ailleurs.

Mais il y a quand même un problème de risque d’inondation.

Oui, bien sûr, mais sur ce point je me pose des questions. Je suis étonné(e) du mutisme du Service des Musées de France et de l’assurance de la ministre qui donnent l’impression que les autres musées seront épargnés par la crue et que le problème, étant réglé au Louvre, est réglé partout. Pourtant, à ma connaissance, aucun de ces musées n’a pris la décision d’externaliser ses réserves, a fortiori à 200 km. Je pense que la tutelle doit apporter une réponse globale à la question des muséees situés près de la Seine.

On dit que le Musée d’Orsay peut évacuer toutes ses œuvres en 72 h.

Le musée d’Orsay en cas de crue aura d’abord à évacuer ses salles permanentes et ensuite ses réserves. Et 72 h c’est vite passé surtout quand ni les autobus, ni les trains, ni les métros ne fonctionneront.
Je pense qu’il faut concentrer les efforts de toutes les institutions : les musées, mais aussi, par exemple, la Bibliothèque nationale, rue Vivienne, où les réserves sont en partie en sous-sol et qui conserve des collections insignes. Il faut un projet global, prendre le problème en amont. C’est un problème qui dépasse la question des musées. Il n’y a pas que les musées qui seront endommagés. Tout le monde doit mettre la main au porte-monnaie.

Revenons au Louvre, que préconisez-vous ?

N’évacuer que les œuvres qu’effectivement on aura beaucoup de mal à bouger dans l’urgence, celles qu’on ne regarde que très peu, par exemple les très grands formats en rouleaux. Celles, dont les manipulations sont très difficiles en cas d’urgence. On peut imaginer d’avoir une réserve de rouleaux, pas forcément à 200 km. Car il y a aussi la question de la distance. Qu’il y ait une partie des œuvres du Louvre dans des réserves qui doivent éventuellement être sorties du musée, ce n’est pas contestable. Mais, d’une part, il ne faut pas que ce soit la totalité, d’autre part ce n’est pas obligatoire d’aller aussi loin et on a tous peine à croire qu’il n’y a pas un endroit plus proche capable d’abriter la partie des œuvres réellement menacée par la crue. Enfin, il y a peut-être d’autres choses que les œuvres à sortir du Louvre. Il y a quand même encore un certain nombre de bureaux qui peuvent être évacués. On vient d’installer tout un service dans le second étage de l’aile sud de la cour carrée, une partie de la direction de la médiation, dans un espace où on souhaitait a priori faire des salles. Cela ferait de magnifiques réserves, largement autant que les bureaux.

J’ai un grand regret, et pourtant plusieurs occasions se sont présentées, c’est qu’on n’ait pas pu utiliser ce que j’appelle les anciens magasins du Louvre, l’ancien Louvre des Antiquaires, pour installer tous les bureaux de fonctionnement du Louvre, et libérer dans le musée les espaces où les œuvres doivent être prioritaires. On ne comprend pas que ce bâtiment n’ait pas été acheté quand c’était possible. C’était une opportunité merveilleuse.

Le danger c’est que la direction, face à notre souhait de garder les œuvres au Louvre, brandisse la menace de les installer dans des espaces actuellement ouverts au public. L’opération Grand Louvre avait pour objectif n° 1 que les coulisses soient modernisés. Que ce qui permet le fonctionnement de la maison soit amélioré On fait exactement l’inverse en sortant les services qui permettent de fonctionner. Cela a déjà été fait dans plein d’institutions et ça ne marche jamais. L’image fonctionne bien : c’est une cuisine sans réfrigérateur. Je pense que c’est une idée très simple que le public ne connaît pas, mais si on le lui explique, il le comprendra. Pour que les œuvres soient dans les salles, il y a beaucoup de travail à faire entre les réserves, les ateliers de restauration, les ateliers d’encadrement, le montage des objets d’art, tous les ateliers, etc. Ils ont besoin des œuvres pour un nombre incalculable de petites opérations qui ne se font pas à distance. Les décisions, une fois de plus, sont prises par des gens qui n’ont pas les mains dans le cambouis. C’est une vue de l’esprit d’avoir les réserves à 200 km.

Quelles sont vos conclusions ?

Je voulais insister sur la porosité entre les réserves et les salles, sur l’importance du hasard, sur la communication avec les collègues, sur le fait que la crue ne concerne pas que le Louvre. À l’Orangerie, les Nymphéas seront dans l’eau. C’est un problème plus général.
Et puis je pense que les 200 km, c’est évidemment beaucoup trop loin, je ne crois pas qu’on ne puisse pas trouver plus près. On ne nous a jamais donné la liste des endroits qu’on avait soi-disant consulté. On aimerait lire les rapports, mais il y a une opacité incroyable. Et il est très ennuyeux d’avoir un président-directeur qui n’accepte pas de parler avec ses conservateurs. Je pense qu’on a la chance de constituer une vraie équipe de conservation. Il n’y a aucun partage, aucun lieu de rencontres, aucun lieu d’échanges, aucun système de réunion qui permette de faire avancer ses idées, d’expliquer ses problèmes, de trouver des solutions. Quand je suis entré(e) au Louvre il y avait des réunions d’échange, il n’y en a plus du tout. La question des réserves n’est qu’une des questions, mais il y en a beaucoup, sur lesquelles on aimerait discuter. Les conservateurs sont totalement infantilisés.

Mais vous n’avez pas été consultés pour les réserves ?

Il y a eu des groupes de travail sur cette question, dans lesquels quelques conservateurs ont été amenés à prendre part avec beaucoup d’autres personnes, mais pour ce que j’en sais, les procès-verbaux n’étaient que des relevés de décision, sans objectivité. On a un peu l’impression que, quand les réunions sont organisées, les décisions sont déjà prises. On nous consulte après la bataille, et on n’y participe jamais. Autrement dit on n’aurait pas de cervelle, ça ne changerait rien.

Propos recueillis par Didier Rykner


La Tribune de l’Art, mardi 16 juin 2015





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