Réserves du Louvre : interview d’un(e) conservateur(trice) du département des peintures (1)


Vous n’avez que des habitudes et des prérogatives et vous ne voulez pas prendre le train ?

Le problème principal ne concerne pas les personnes mais les transport d’œuvres qui vont se multiplier entre Paris et Liévin. De plus, déménager dans la précipitation est dangereux pour la bonne conservation de certaines collections, qui sont très fragiles. On les bouge déjà trop souvent pour les expositions, là on va encore devoir amplifier les mouvements des œuvres. A 200 km du Louvre, celles-ci seront loin du centre scientifique, du cœur du musée : loin des documentalistes, des régisseurs, des conservateurs, des restaurateurs, de tous ceux qui s’assurent du bon état de conservation et travaillent à leur connaissance. Par ailleurs, il sera très difficile pour nos collègues étrangers d’étudier ces collections envoyées à 200 km. Il est certain qu’ils ne pourront pas le faire. Bon nombre d’entre eux ont signé la pétition. L’important pour eux c’est de profiter de leur séjour pour tout à la fois voir des expositions à Paris, rencontrer les collègues pour leurs projets scientifiques, et étudier les pièces dans les réserves. J’ai fait le test, depuis trois mois, de leur demander s’ils feraient le voyage pour aller à Liévin, soit entre quatre et six heures aller-retour dans la journée, ils m’ont dit qu’ils ne le feraient pas. Souvent c’est eux qui se payent leur voyage à Paris, ils ne pourront pas en plus se payer le train jusqu’à Lens.

Vous avez des frais de missions très important ?

Depuis au moins cinq ans, les frais de missions ont baissé régulièrement et significativement tous les ans. Aujourd’hui, si on veut faire notre travail normal, aller voir les expositions essentielles, nous déplacer pour nos projets de recherche, aller voir les œuvres, nous rendre aux colloques juste pour y assister, tout cela est aux frais du Louvre qui a de moins en moins de budget. En fin d’année, on n’y arrive plus : au mois d’octobre c’est la catastrophe.

Et l’argent d’Abu Dhabi ?

Cela ne servira à rien de durable pour le bâtiment lui même où on aurait pu aménager avec cet argent des espaces, comme les cloches ou certaines zones annexes, certains bureaux qui pourraient être transformés en réserves. On nous dit maintenant que l’argent d’Abu Dhabi servira pour le fonctionnement de Liévin. C’est un terrible gâchis.
Les coûts vont exploser avec Liévin. Un seul exemple : on a décidé de restaurer un tableau de grand format, à Lens, dans le cadre des restaurations du musée du Louvre-Lens. Le devis proposé par l’équipe de restaurateur présentait une somme à peu près deux fois plus chère que d’habitude à cause des transports et des frais de séjours de restaurateurs. Qui va payer les frais de mission pour suivre ces restaurations ? Le C2RMF n’a même pas été mis dans la boucle pour savoir comment ils pourraient accompagner les travaux de ce futur centre. Or sa présence est fondamentale. Tout cela est gravissime car le C2RMF intervient toutes les semaines dans nos réserves, on est en lien constant avec eux.

Où sont les réserves des peintures et dans quel état sont-elles ?

Il y a d’une part la grande réserve du Carrousel, d’autre part des réserves dans le pavillon Sully, sur deux niveaux, qui ne sont pas inondables. Il y a une autre réserve à Saint-Denis. Les réserves sont grosso modo bien tenues et propre. Lire dans la presse, sous la plume de notre présdient-directeur, que les réserves du Louvre sont des placards sales, c’est extrêmement blessant pour les équipes des départements qui, quotidiennement, s’affairent pour que ces réserves soient tenues. Et elles le sont. Il suffit de regarder l’article du Figaro, où le décalage est complet entre le texte et la photographie qui l’illustre.

Quels sont les autres impacts de ce projet sur le musée ?

Ce projet va rendre difficile une présentation correcte des collections au musée du Louvre, qui nécessite une bonne cohésion entre de multiples services : conservation, régie, ateliers d’encadrement, ateliers d’installateurs, les restaurateurs et le laboratoire du C2RMF… C’est la proximité qui permet de travailler, particulièrement dans un temps assez réduit le mardi, jour de fermeture, pour faire le travail nécessaire. Avec Liévin on n’y arrivera pas.
Tout tombe d’ailleurs en même temps : l’ouverture le mardi est une nouvelle contrainte avec laquelle on se demande comment on pourra dignement et proprement présenter les collections au public, dans un accrochage cohérent.

Quel sera le lien entre le Louvre-Lens et les réserves de Liévin ?

Mais il n’y a aucun lien entre le Louvre-Lens et Liévin ! Le Louvre-Lens n’est pas du tout inclus dans la boucle, et les œuvres présentées à Lens viennent des salles d’exposition permanentes du Louvre.
On a enlevé déjà les archives des musées du Louvre. Mais ce qui a été fait, leur transfert à Pierrefitte, c’est très bien : on sort du métro et on est à moins de cinq minutes du bâtiment des archives. C’est un équipement comme cela qu’il faudrait pour les réserves.

Propos recueillis par Didier Rykner


La Tribune de l’Art, mardi 9 juin 2015





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