Réserves du Louvre : interview d’un(e) conservateur(trice) du département des objets d’art (2)


Les conservateurs du Louvre n’ont que des prérogatives et des habitudes ?

Le terme « prérogatives » n’est évidemment pas du tout approprié, nous avons des responsabilités et des devoirs.

Que reprochez-vous principalement au projet ?

L’éloignement, qui va soustraire de notre quotidien une grande partie de ce qui fait notre travail régulier : voir nos collections, étudier les œuvres, y compris celles qui sont en réserves. Sans compter bien sûr, ce qui est tout aussi néfaste, les risques que cela fait prendre aux œuvres en raison des déplacements multipliés. Et on se demande comment cela se passera quand nous serons sollicités pour des prêts d’œuvres stockées à Liévin. Devra-t-on y aller pour faire les constats d’état ? Ou cela nous échappera-t-il ? Nous sommes responsables de l’état des œuvres et nous devons donc les revoir avant d’accorder un prêt.

On dit que les réserves du Louvre sont des placards mal tenus.

En ce qui concerne le département des Objets d’Art, sûrement pas. Nos réserves sont loin d’être des placards poussiéreux avec de mauvaises conditions de conservation. Elles permettent parfaitement l’accueil des chercheurs. Nous ne les accueillerons certainement pas mieux à Liévin d’autant qu’ils ont souvent besoin de voir à la fois des œuvres exposées et des œuvres en réserves, et de faire des rapprochements.
Certes nous avons une réserve inondable, mais au moment de sa création en 1993, elle avait été conçue aux normes de l’époque. Nous avons aussi des réserves dans les étages, répartis dans plusieurs lieux.

Et que faudrait-il faire des œuvres en zone inondable, pouvez-vous les enlever en moins de 72 h ?

Oui, un certain nombre d’œuvres sont sur des racks mobiles et peuvent donc être évacués rapidement. Pour les autres, il faut améliorer le conditionnement, ce qui permettrait de les déménager plus facilement. Néanmoins, il est vrai que pour des œuvres très encombrantes, notamment les tapisseries, nous n’étions pas hostiles à une externalisation. Mais pas si loin.

Est-ce qu’à votre avis toutes les possibilités extérieures ont été examinées ?

Je n’en suis pas sûr(e) non. On avait parlé notamment du bâtiment de l’ancien Musée des Arts et Traditions Populaires dont je ne suis pas certain(e) que son utilisation comme réserves ait été correctement étudiée.

Les déplacements à Liévin vont coûter très cher ?

Rien que le déménagement initial va déjà être très coûteux et n’a pourtant pas été chiffré. Il ne faudrait pas qu’on sacrifie l’emballage des œuvres. Même quand on prête dans un musée parisien, on les emballe soigneusement dans des caisses sécurisés. Ces emballages sont très chers.

Est-ce que vous en parlez avec vos collègues étrangers ?

Oui et quand on parle avec des collègues de musées aux réserves externalisées, ils s’en plaignent toujours.

Mais elles ne sont jamais à 200 km ?

Non.

Est-ce que vous pensez que vos confrères qui viendront à Paris iront à Liévin

En général ils ont une raison précise pour venir (convoiement, colloque, etc.), ce qui leur permet d’avoir des frais payés. Aller à Liévin implique de disposer d’une journée entière, alors qu’ils auront déjà beaucoup d’obligations à Paris, qu’ils devront venir au Louvre, qu’ils iront consulter les bibliothèques et les documentations… On peut craindre que les œuvres soient moins vues et moins étudiées.

Quand une œuvre exposée au Louvre partira pour une exposition, par quoi la remplacerez-vous ?

On nous dit qu’on pourra faire revenir des œuvres de Liévin. Mais là encore ça va être compliqué, ça va multiplier les transports et faire courir des risques supplémentaires aux œuvres.
Il y a une chose que je voudrais dire aussi, c’est que ce qui fait la spéciifité d’un conservateur par rapport à un universitaire, c’est le contact avec les œuvres. On peut craindre de le perdre. Les jeunes conservateurs qui seront engagés au Louvre après le départ des réserves à Liévin n’auront plus la même proximité avec les œuvres. C’est une évolution du métier qu’on peut craindre à terme.

Est-ce que les conservateurs ont été associés à la conception des réserves ?

On ne peut pas dire que nous n’avons pas du tout été associés mais nos préconisations sont parfois restées lettre mortes. Et surtout, le gonflement du nombre d’œuvres concernées par cette externalisation a entraîné la nécessité de compactus, que nous ne souhaitions pas.

Les conservateurs semblent très hostiles aux compactus…

Non seulement il y aura cette distance de 200 km, mais les œuvres, qui étaient immédiatement visibles à nos yeux, ne le seront plus. Il faudra demander spécifiquement à voir une œuvre, ce qui veut dire qu’on ne surveillera plus en permanence l’état des œuvres. Ce n’est pas du tout la même chose.

En conclusion ?

J’aimerais bien que cela ne se fasse pas mais je ne suis pas optimiste.

Propos recueillis par Didier Rykner


La Tribune de l’Art, jeudi 18 juin 2015





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