Réserves du Louvre : interview d’un(e) conservateur(trice) du département des arts graphiques (1)


Donc, les conservateurs du Louvre n’ont que des prérogatives et des habitudes ?

On n’a aucune prérogative, on a des devoirs et des obligations qui sont des obligations de service public. Ces obligations sont définies par un statut qui a été voulu par le législateur, qui fait partie du code du patrimoine et qui s’impose tant au conservateur qu’à sa tutelle immédiate. Pour le dire simplement, le responsable d’un musée ne peut pas s’affranchir des obligations imposées par la loi au conservateur.

Et c’est le cas ?

Il ne faut pas faire de procès d’intentions. La responsabilité est engagée dès lors qu’un acte est commis.

Quels sont les principaux reproches que vous faites à ce projet ?

Qu’est-ce qui amène finalement 42 conservateurs à prendre position lors du conseil d’administration d’une part, et d’autre part par la voie hiérarchique en appelant à l’arbitrage du ministre, quand il s’agit de créer des réserves à l’extérieur du Louvre, à Liévin ?
Il est évident que le problème des réserves inondables est un vrai souci pour les conservateurs et que l’idée de sortir le maximum d’œuvres des réserves inondables est partagée par tous ceux du Louvre depuis, je crois que c’est en 2002, que la préfecture nous a alerté sur les risques de crue centennale.
Sur ce point on est tous d’accord, ministère, direction, administration générale, conservateurs, on a le même projet : ne pas exposer les collections à un risque de crue.
Le point de vue change complètement en fonction de la nature des collections et de l’emplacement des réserves hors d’eau. C’est là que les choses se compliquent, se nuancent et se contrastent. Vous imaginez bien que la question ne se pose pas de la même façon pour les arts de l’Islam (dont toutes les collections exposées ou en réserve sont actuellement situées dans des zones inondables) ; pour le département des Antiquités Égyptiennes qui doit faire face par exemple à l’extrême fragilité des tissus anciens qu’on ne peut pas déplacer sur une longue distance sans les mettre en péril ; et pour le département des Arts Graphiques où il n’y avait en réserves inondables, au moment de la décision de l’actuelle direction, que quinze œuvres, principalement des grands cartons de tapisserie ou de grands décors.

Le département des dessins est donc peu concerné ?

Les collections du département des ars graphiques sont en effet à première vue moins touchées par un transfert massif du fonds hors du Louvre. Mais il faut voir comment les choses se sont mises en place et à quel point nous en sommes. Mes collègues conservateurs et régisseurs ont d’abord été sollicités pour donner la liste des œuvres qui se trouvaient dans les réserves susceptibles d’être envahies par l’eau : je l’ai dit, une quinzaine de pièces la plupart de format exceptionnel. Puis on leur a demandé d’y ajouter celles qui se trouvaient déjà dans des réserves hors du Louvre, à la périphérie de Paris, atteignables en métro ou en bus (une demi-heure de transport). Cela faisait 45 de plus. Aujourd’hui, il n’y a plus que trois œuvres du département qui restent dans les réserves inondables, mais la direction demande que nous en transportions 529 vers Liévin dont 481 sont actuellement au Louvre hors zone inondable. Ces chiffres ne son pas confidentiels, ce sont ceux qui permettent à notre président-directeur de dire qu’il y aura 230 000 œuvres à déménager. Tout le monde en dispose au département, parce qu’un des grands mérites de Xavier Salmon, qu’il faut saluer, c’est que la réflexion sur le dossier des réserves est menée avec la plus grande transparence, entre gens de métiers.

Revenons aux conséquences plus globales ?

Les conséquences seraient de deux sortes.
D’abord le choix d’un lieu éloigné est un véritable handicap. Liévin est à 3 h 10 de route pour un véhicule de transport d’œuvres d’art, dans le meilleur des cas. Cela veut dire concrètement que l’aller-retour, dès qu’il s’agit de transporter une œuvre, prend une journée entière.
D’autre part, c’est une difficulté nouvelle pour ceux qui ont le souci de communiquer, étudier ou simplement voir les œuvres en relation les unes avec les autres. La décision de transporter autant d’œuvres à Liévin aurait pour effet de démembrer, de diviser des fonds cohérents, je prendrais pour exemple pour le XIXe siècle la dispersion du fonds relatif à la chapelle royale de Dreux, avec d’un côté les cartons d’Ingres au département des peintures qui resteront en partie exposés dans les salles, et d’un autre côté d’autres cartons d’Ingres et tous les cartons de Larivière pour les vitraux de la même chapelle, qui seraient envoyés à Liévin.
Un autre exemple : Prud’hon. Les cartons pour l’hôtel Delannoy, dont les peintures sont présentées au Louvre au département des objets d’art, seront à 200 km de là.
Mais l’exemple le plus frappant, c’est Charles Le Brun puisque là, tous les cartons seront dissociés de toutes leurs études préparatoires.
Pour résumer, pour le département des Arts Graphiques, le problème est d’abord et avant tout un problème de localisation des réserves extérieures. Proches, elles seraient parfaitement acceptables.

La réserve des pastels souffrirait carrément d’infiltrations, ce qui aurait nécessité de les entreposer ailleurs ?

Vous faites allusion à un propos de notre président-directeur rapporté par Le Journal du Dimanche et Connaissance des Arts où il est dit que Xavier Salmon, le directeur du département des Arts Graphiques a fait retirer des pastels de placards. Évidemment il n’en est rien. Xavier Salmon, qui souhaitait développer l’accrochage des pastels français dans les salles du deuxième étage de la cour carrée, là où les dessins étaient régulièrement exposés jusqu’alors, les a fait progressivement enlever du couloir des poules qui, par ailleurs, allait se trouver dans une zone de travaux. Je ne vous apprendrai pas que le couloir des poules n’est pas un placard, c’est un lieu historique qui se trouve derrière le fronton de la colonnade. Et ce n’est pas une réserve non plus puisque c’est un lieu ouvert au public depuis 1993. Finalement le président-directeur n’a pas retenu le plan proposé par Xavier Salmon et les pastels qui étaient logiquement intégrés au circuit de peinture française de la même époque seront intégrés en 2017 et 2018 dans les anciennes salles de l’histoire du Louvre qui, elles, sont inondables.
Je précise que les pastels sont aussi fragiles que des ailes de papillon et que Xavier Salmon a donc judicieusement décidé que ceux qui ne seront pas exposés ne seront pas transportés hors du Louvre. Il est étonnant que, quand il plaide en faveur du transfert des collections du Louvre à Liévin, le président-directeur prend ses exemples dans une catégorie d’œuvres qui n’est pas concernée par son projet. Comprenne qui pourra.

Est-ce que le projet et son programme sont bons ? Pourraient-il être mis en œuvre ailleurs ?

Les conservations ont fourni beaucoup d’éléments pour la rédaction du programme, mais malheureusement, je ne peux pas vous parler de la forme que pourrait prendre le projet de réserves extérieures, car personne n’a estimé utile que tous les conservateurs et régisseurs du Louvre puissent examiner les projets des architectes et faire part de leurs observations à la commission technique préliminaire au jury.

Que faire contre le risque de crue ?

Il faut évidemment faire quelque chose. Et malheureusement l’actuel président-directeur n’a en ce domaine de leçons à donner à personne. Quand il était directeur des Antiquités grecques, étrusques et romaines, il a fait placer des œuvres de ce département dans des salles inondables : les salles de l’Orient méditerranéen dans l’Empire romain. C’était en 2012, cinq ans après la mise en place du plan de prévention des risques d’inondation par la préfecture de la région Île-de-France. Ce sont ainsi plus de mille mètres carrés du musée qui ont été de façon nouvelle, et consciemment, exposés aux risques de crue.
Mais cet épisode regrettable ne doit pas nous empêcher d’envisager l’avenir sur un autre modèle. En créant un dépôt extérieur éloigné, le Louvre choisit une manière de s’agrandir qui n’appartient pas à son histoire. Jusqu’à présent, quand le musée se trouvait à saturation et manquait d’espaces, il essaimait. C’est au déménagement d’une partie des collections du Louvre que l’on doit le musée de la Marine, au Louvre depuis 1827, ou le musée du Trocadéro, devenu le Musée du Quai Branly issu du musée mexicain et ethnographique créé au Louvre en 1850. C’est encore à cette démarche que l’on doit le musée d’Orsay ouvert en 1986. A chaque fois cela a permis de dégager des espaces de conservation et de présentation dans le palais tout en trouvant une solution généreuse pour le public.
Il faudrait continuer dans cette voie et réfléchir rapidement à une protection dans ce sens des collections des arts de l’Islam. Il est important de rappeler en outre que les précédentes directions du musée envisageaient deux beaux projets : le premier consistait à créer hors du Louvre un grand musée des Arts Décoratifs, à partir du fonds de l’Union Centrale des Arts Décoratifs, éventuellement adossé au fonds du Mobilier National ce qui aurait eu pour effet d’offrir à la France le grand musée de la tapisserie qui lui manque cruellement. Cela permettait du même coup d’achever ce qu’on appelait le Grand Dessein du musée du Louvre, c’est à dire d’affecter la totalité du palais au musée et donc de dégager des espaces supplémentaires de réserves, de présentation, de médiation et d’accueil.
L’autre perspective, qui avait été tracée par l’un de nos anciens administrateurs généraux, était d’investir le bâtiment dit du Louvre des Antiquaires, notamment pour y regrouper les bureaux et les services. Cela permettait d’aménager dans les étages du palais beaucoup de place pour le magasinage des collections. La troisième solution, qui n’a pas été assez explorée, c’était de trouver dans Paris ou à proximité immédiate des espaces pour les œuvres de format ou de poids exceptionnels. Nous avons manqué plusieurs opportunités notamment dans le triangle des Batignolles et à la Défense, mais il reste d’autres lieux et des terrains disponibles comme celui de la petite ceinture ferroviaire qui est à présent en cours de lotissement. Il y a d’autres idées encore…

Propos recueillis par Didier Rykner


La Tribune de l’Art, jeudi 11 juin 2015





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